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A pciine ie train qui remportait cuL-il quitte la gare. Philippe eut le sentiment extraordinaire de changer d'âme tout d'un coup; il en eut plutôt la sensation ; car le côté moral de cette métamorphose échappa d'abord à sa conscience, et elle en fut affectée tout de même que si c'eût été son visage corporel qui se transfigurât. Ce nouvel homme qui venait de se manifester à lui et qu'il ne connaissait pas encore, il pensa le reconnaître. « Apprendre, c est se ressouvenir... » Il tira de son sac de voyage les volumes du cher Platon qu'il y glissait toujours, auxquels il n'avait joint cette fois qu'un exemplaire des Voix d'Ashley Bell.
Pourquoi murmura-t-il ces mots, dont l'emphase jurait trop avec l'habituelle familiarité de son style : « Je suis à une époque de ma vie ))P Ahl c'est — il s'en souvint — qu'il les
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avait murmurés de même au moment que le train s'ébranlait, le jour de sa vingtième année qu'il était parti pour Oxford. Alors, il comprit mieux qui était ce nouvel homme. C'était l'adolescent de jadis, celui qui murmurait aussi quatre vers de sa composition, assez bizarres, assez médiocres — et aujourd'hui encore il se les récita.
Mon enfance rieuse est en bière .'j'assiste Aux obsèques, portant la cire et le flambeau ; Et je V enterre avec la solennité triste D'un vieillard moribond courbé sur un tombeau.
Depuis plusieurs semaines, jusqu'à tout à l'heure, il avait été si enfant que ces vers lui parurent étrangement de circonstance. Oui, son enfance — maintenant artificielle, mais qu'importe.^ — son enfance venait de remourir. Il était bien, comme en ce temps lointain, à une époque de sa destinée. Et de même il s'en allait — la ressemblance n'est-elle point frappante.î^ — écouter la parole de vie; il s'en allait la recueillir de la même bouche qui la lui avait une première fois annoncée. La seule différence, non pas insignifiante, est qu'il ne savait pas jadis oii le conduisait son étoile, et à présent il le savait.
Aussitôt, le nouveau voyage qu'il entreprenait changea d'aspect à ses yeux. Il oublia l'escapade qu'il avait cru faire, l'abandon des siens, la joie des rencontres promises avec Zo-
sia Wieliczka. Il n'était plus qu'un pèlerin, et il connaissait d'avance les chemins de son pèlerinage. Le miracle de sa vocation se renouvelait, tel qu'aux rives charmantes de la Mésopotamie ; et il s'en allait vers le vieil homme qui cause avec Gharlie Gox plus volontiers, mais qui n'avait cependant pas refusé en ce temps-là de l'instruire, après avoir prêché en Amérique les bohèmes, les conducteurs de tramways et l'homme dans la rue.
Philippe alors goûta une pure allégresse. Il fut pénétré, plutôt que transporté, d'un enthousiasme religieux , mais sans religieux effroi , comme un pèlerin en effet, mais comme un pèlerin averti, qui ne va pas seulement : qui retourne aux lieux saints. Son ardente piété fut soudain refroidie par le pressentiment, par la certitude d'une déception inévitable. 11 se disait à lui-même : « Tu connais les chemins... Quels chemins.^ Point ceux-ci ». Sa joie téméraire, sa joie hâtée aurait pu être justifiée s'il était allé rechercher son maître au seuil de l'ancienne terre promise, et si, comme le jour de sa première vocation, l'ami élu, Rex Tintagel, l'avait conduit par la main vers Ashley Bell. Mais n'était-ce pas l'ennemi, Lembach, qui cette fois l'avait appelé, et qui l'attendait en territoire ennemi pour le conduire par la main?
Ces images, d'une vérité symbolique mais trop claire, réveillaient en lui la méfiance, la jalousie que lui avait jadis inspirées le cosmo-
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polilisme de Bell, malgré la prédilection ou le faible avoué du poète pour la France et pour lui-même. Il ne pouvait pas non plus oublier qu'en lisant ce méchant drame d*Ahijah, il avait senti qu'il n'était plus le disciple de son maître, et souffert de son désaccord ainsi que d'une trahison, dont il rejetait sur Ashley Bell toute la responsabilité. Il se repentait déjà de l'imprudence qu'il allait commettre en courant au-devant d'une trahison pareille et celte fois sans doute irrémissible.
Il n'était plus libre de retourner en arrière, ni même de faire halte : le train l'emportait. Cette vitesse lui donnait le vertige. Il se précipitait à l'exil. Peu à peu, le paysage perdait sa douce physionomie française, pour en prendre une autre, hostile, — inconnue : Philippe ignorait l'Allemagne, lui si facilement voyageur. Les rancunes de son enfance meurtrie par la guerre n'avaient jamais cédé. Il essayait bien de raisonner ce qu'il appelait un préjugé indigne de lui, et dont il ne soupçonnait pas alors la sainte légitimité. Il avait une répugnance physique pour l'Allemand, une répugnance de peau. Zosia — après Lembach — lui avait tant rebattu les oreilles de littérature et de philosophie allemandes qu'il s'était astreint à étudier ce que d'instinct il haïssait : non pour le haïr davantage ; car il était de si bonne foi, il avait si grand'peur d'être injuste qu'il le devenait à rebours. Il ne pouvait cependant pas
aveugler son esprit critique, et du premier regard il avait aperçu le vice de cette intelligence particularisle, qui germanise l'universel et le nécessaire, qui n'est capable de considérer aucune chose sous l'espèce de 1 éternité.
, Mais, à cette heure, les formes de l'intelligence et les méthodes ne le souciaient point. Il soutirait dans son cœur et dans son corps. Il avait un air de contrainte, l'attitude du prisonnier de guerre, du vaincu qui ne veut pas baisser la tête. Sa revanche était la laideur des moindres objets. Le spectacle de la force militaire tout le long du chemin ne lui causait aucun accablement. Il éprouvait une sorte d'upre plaisir à sentir croître et mûrir son antipathie. Elle passait son espérance. Il faillit modifier son plan de voyage et visiter deux ou trois grandes villes, pour prolonger cette délectation morose, cette exquise mortification. Mais il n'en fit rien, se força à poursuivre, ne demeura dans Berlin qu'une nuit entre deux trains, et repartit pour la Prusse orientale.
Il vit encore un nouveau visage du pays et des choses. C'était une laideur plus morne, et une pauvreté revêche qu'il n'avait pas la force de prendre en pitié. Il s'étonna de sa froideur, de sa hauteur, et se rappela cette grande charité de son enfance, toujours prête à pleurer sur les jouets meurtris, sur les objets difformes, sur tous les souffre-douleur inanimés auxquels il prêtait une âme consolable. Son cœur n'était
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guère moins naïf aujourd'hui. (( J'aime l'araignée et j'aime l'ortie parce qu'on les hait... » Et cependant il méprisait ce pays laid et pauvre, et il jouissait de le mépriser.
Quand il sut que l'on approchait de la station, il se tint debout à la portière, aussi impatient que le jour qu'il était arrivé à Oxford. Il avait, selon sa coutume, étudié le plan de la ville, et d'avance il la connaissait comme s'il l'eût visitée déjà. Il avait le même parti pris de dénigrer que jadis d'admirer. Mais il ne vit point l'ensemble du premier coup d'œil, comme à Oxford. Un monument (( colossal » s'interposait entre la ville et lui. C'était la gare.
Le maigre trafic de la région ne suffisait pas à en justifier les dimensions. Philippe comprit que c'était une gare militaire ; et à la vue de ces larges quais, de ces innombrables voies, des monte-charge et des escaliers qui descendaient vers les passages souterrains, il eut cette angoisse de guerre qu'il n'avait point éprouvée en traversant toute l'Allemagne, ni même en voyant, à Berlin, des régiments défiler sous sa fenêtre. L'édifice était vaste et mesquin, d'un style médiéval absurde, tout rouge, flanqué de tourelles et couronné de créneaux. Philippe, au débarquement, compta juste trois personnes, outre lui-même : un employé, qui avait l'air d'un officier général ou d'un sous-officier, un bon bourgeois quinquagénaire, qui arrivait, et un garçon de treize ou quatorze ans, à petite
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veste et à petite casquette, qui attendait le bon bourgeois. Ils se prirent par le cou et s'appliquèrent sur la bouche, réciproquement, une dizaine de baisers qui parurent à Philippe les plus dégoûtants du monde.
Il eut, en pénétrant dans l'immense vestibule de l'immense gare, une surprise, qui ne l'aurait pas dû surprendre, mais il n'y songeait point. Lembach était venu à sa rencontre, endimanché, avec un chapeau de haute forme, et accompagné des quatre principaux membres de l'A. B. G. (dont Philippe Lefebvre était correspondant pour la France). Le dévoué secrétaire général de l'A. B. G. présenta au correspondant ces quatre dignitaires selon toutes les règles du protocole, et en les qualifiant de leurs titres, qui n'eussent point mal fait dans la cérémonie du. Malade iinaginaire. Le prœses salua Philippe en arrondissant les épaules, les deux assesseurs s'inclinèrent un peu plus bas, le cancellarius fit le plongeon, et peu s'en fallut qu'il ne baisât l'horrible mosaïque de marbre noir et blanc. Après quoi ils se mirent en devoir d'escorter leur hôte très apprécié jusqu'au Kaiser hof, qui, par bonheur, était de l'autre côté de la place. « Je dois encore leur savoir gré, pensait Philippe, de ne pas prendre le pas de l'oie. Mais il manque une musique d'orphéon. »
Sans le comique de la scène, dont il avait le sentiment le plus vif, il eût été désespéré. Les
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quatre salellltcs lui fireut leurs adieux à la porte de l'hôtel; mais Lembach le conduisit jusqu'à sa chambre, l'y installa, s'éclipsa une demiheure, et reparut coifl'é d'un chapeau mou.
— Je viens, dit-il, me mettre à votre disposition. Nous allons visiter la ville.
Philippe, renonçant à lutter, se tut et le suivit.
La ville semblait, ainsi que la gare, disproportionnée à son importance réelle. La petite cité primitive, qui ne manquait point de charme, était entourée, comme d'un double anneau de Saturne, de deux faubourgs concentriques, l'un riche et l'autre ouvrier. Philippe, résigné, mais de mauvaise grâce, à subir la compagnie de Lembach, boudeur, excédé de ses cajoleries obséquieuses et de sa déférence incommode, était bien résolu de se laisser mener comme le plus stupide, le plus ignorant des voyageurs en proie à un cicérone, et de n'avoir, par esprit de contrariété, aucune sensation personnelle. Une pouvait se défendre d'en avoir. Parmi les objets qui se présentaient à sa vue, les uns offensaient son goût et il n'en était point fâché, les autres ne lui déplaisaient pas : c'étaient ceux qui l'irritaient le plus. Il ne pardonnait pas à la cité ancienne son agrément ni sa bonhomie ; il goûtait, avec une ironie féroce, le luxe lourdement insolent de la ville moderne et le style à l'instar de Munich. Toujours très bien élevé, il dissimulait ses véritables sentiments, afin de
n'humilier pas Lembach ; mais Lembacli, boufTi d'orgueil allemand, n'imaginait point que son bote put n'être pas éperdu d'admiration.
M. le Secrétaire général avait gardé pour la lîn la visite à la « colline sacrée » où venait à peine d'être terminée la construction du théâtre antique. Philippe crut rêver en reconnaissant le mur d'Orange. Le plagiat était si impudent, ou si naïf, qu'il ne s'indigna plus : il fut désarmé. Pas un mot n'avait été dit d'Ashley Bell, et Philippe en concevait une étrange inquiétude; quand soudain Lembach lui fit remarquer, non loin du théâtre, une somptueuse villa.
— C'est ici que réside le Maître, dit-il en baissant la voix comme dans une église. Le haut comité de patronage de l'A. B. G. lui a offert, pour la durée de son séjour, ce palazzo.
La villa était, en effet (comme il fallait s'y attendre), parfaitement italienne, sauf les balcons fleuris à l'allemande. Philippe se ressouvint de Paumanock-house. et la comparaison ne fut pas à l'avantage d'Abijah-haus. « Je suis venu pour rien, se dit-il : je ne re verrai pas Ashley Bell; je n'aurai pas le courage de le revoir dans un pareil cadre ».
Il dit cependant tout haut, à rebours de sa coutume, précisément le contraire de ce qu'il pensait tout bas. Il annonça que, dès le lendemain matin, il irait voir son vieux maître, et qu'il irait seul. Il insista sur ce point comme
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cela est indispensable quand on veut faire entendre quelque chose à un Allemand, et Lembach subit la rebuffade comme ils savent les subir. Ce qui parut, en revanche, piquer M. le Secrétaire à l'extrême, fut que Philippe, se disant tué de fatigue, déclarât qu'il voulait maintenant retourner à l'hôtel, et probablement se coucher sans dîner. Lembach riposta fort aigrement que le praeses, le vice-praeses , le chancelier et lui-même comptaient souper avec le voyageur et qu'il ne pouvait point se dérober. Philippe céda encore et n'eut pas même, pour se recueillir, l'heure de la toilette; car Lembach, afin de ne le point quitter, lui assura que l'on dînait (( comme cela ». Les dignitaires entrevus à la gare reparurent enfin, et ce fut l'interminable dîner de restauration avec les platées plantureuses, la bière à flots, les faux vins de France et les proslt.
A dix heures, Lembach, averti par les regards suppliants de son hôte, se retira, entraînant ses acolytes ; leur départ fut si agréable à Philippe que sa fatigue, surtout nerveuse, s'apaisa comme par enchantement. Dès qu'ils eurent le dos tourné, au Heu de remonter dans son appartement, il fut sur le pas de la porte. L'aspect de la petite ville, déjà complètement déserte et endormie, le tenta : une fantaisie le prit de se risquer parmi les rues qu'il ne connaissait point, comme il avait coutume de faire, en voyage, comme il avait fait le soir qu'il était
arrivé à Oxford. Il s'en alla, au hasard, lentement d'abord, et comme avec timidité, avec le tremblement délicieux de l'aventure.
Deux ou trois détours lui suffirent pour brouiller sa voie. Lorsqu'il se sentit perdu, au lieu d'être elTrayé, il fut pleinement rassuré. La joie de la solitude n'est pas complète si l'on sait encore où l'on est. Il ne savait môme plus qu'il était en Allemagne. Il se promenait dans le décor, un peu trop pittoresque, mais bien planté, d'une pièce qui ne se passe pas ici plutôt qu'ailleurs, ni en un temps certain. Le clair de lune était si parfait qu'il semblait artificiel. Comment ne pas songer aux Maîtres Chanteurs? Oui, mais la représentation était terminée. Philippe ne haïssait pas l'Allemagne de théâtre, ni l'Allemagne du sentiment. 11 se contentait de n'en être pas dupe. A celte heure, qui pouvait le duper? Il ne se défendait point contre le charme qui l'enveloppait. Et il se rappelait sa première soirée d'Oxford, l'accueil, si différent, de la ville anglaise, la volupté inconsciente et froide des jardins publics et des jardins secrets.
Il arriva bientôt à une petite place, qui devait être une des plus importantes de la ville, et qu'il reconnut pour y avoir passé avec Lembach cette après-midi; mais la nuit et la lune mettaient mieux en valeur l'amusant profil des maisons rouges, de leurs enseignes et de leurs pignons. Au centre était la vasque d'une fon-
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laine, où une Eve nue, debout, faisait jaillir l'eau de ses seins sur chacun desquels elle appuyait un doigt. L'eau ne coulait plus à cette heure; il en restait un peu au fond du bassin. Philippe y trempa ses doigts et resta là longtemps, rêveur — rêveur mais ne rêvant à rien. Il se sentait maintenant loin, plutôt que seul, parce qu'aucune des figures qu'il aimait ne se fût bien placée dans ce décor. Zosia peut-être... Et la pensée de la Wieliczka flotta un instant à l'entour de lui, mais si peu déterminée qu'il n'aurait su connaître lui-même si elle s'accompagnait d'un vague désir, d'une crainte ou d'un regret.
Ashley Bell cependant était ici I Que cette idée. choquait Philippe! Pour mieux dire, il ne pouvait la concevoir. Sa raison, qui voulait protester contre elle, ne trouvait qu'un moyen à lui suggérer : c'était de partir sans avoir vu le vieux maître, et d'interrompre dès le premier jour un voyage dorénavant sans objet. Mais comment les autres, Lembach, Rex lui-même et Madeleine eussent-ils interprété ce qui ne pouvait pas manquer de leur paraître un absurde caprice et dont seul il savait la raison profonde.^ Une fois de plus il obéit, non pas à son désir ni à la logique, mais aux convenances qui, dans l'état présent de la civilisation, *sont de véritables cas de force majeure. Afin de n'étonner personne, il résolut de demeurer, et d'aller faire sa visite à Bell le lendemain, dès
la première heure pour être libéré plus tôt. Il se hala de regagner l'hôtel ; comme il ne songea plus qu'il ne savait pas le chemin, il le trouva sans difFiculté.
Bien qu'il fût volontiers paresseux le matin, dès son réveil il se hâta. Il craignait que Lemhach ne tînt pas compte de sa défense expresse et ne le vînt cueillir au saut du lit. Il s'échappa de l'auberge, guettant à droite, à gauche, s'il n'apercevait point quelque fâcheux. Il était si fort en avance (une fois n'est pas coutume) qu'il méditait de faire à pied le long trajet. Mais il changea d'idée quand il avisa sur la place trois fiacres si décrépits qu'il n'aurait pu résister a la tentation d'en prendre un par curiosité, pour voir si les roues tournaient encore et si les chevaux étaient capables de mettre un pied devant l'autre. Il pensa qu'une de ces antiques machines le transporterait sans fatigue, et pas plus vite, peut-être plus lentement, où il avait dessein d'aller. Il fut bien obligé de donner l'adresse et d'indiquer le chemin, et de montrer ainsi au cocher qu'il entendait l'allemand. (( Le bonhomme, se dit-il, va m'assommer de sa conversation. »
Heureusement, ce vieillard n'était pas moins ruineux que sa calèche et que ses deux hôtes. Il était, naturellement, obséquieux, mais perclus et, une fois installé sur son siège, ne pouvait plus se retourner. Il ne réagissait même pas contre les cahots, c'était une masse inerte,
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et il conduisait comme dans un rôve les deux rosses qui semblaient dormir en trottinant sur place. Philippe, moins distrait qu'il n'eût à présent souhaité, regardait d'un œil hostile ces choses hier déjà vues, mais à une autre heure de la journée, et dont le caractère national se marquait davantage au saut du lit. Il observait que l'Allemagne est plus allemande le matin, quand elle fait son marché. Tout lui déplaisait, jusqu'aux bras nus des ménagères.
Les quartiers du centre n'avaient point tout à fait perdu leur charme d'opéra-comique ; mais il. n'y avait aucune transition de leur vieux style au moderne insolent des quartiers riches qui les entouraient, et le luxe des hôtels neufs en paraissait plus brutal. C'était, dans toute sa crudité, le symbole des deux Allemagnes. la (( bonne Allemagne », et la vraie. Philippe revit, après le faubourg, la banlieue, les villas après les hôtels, le théâtre, le «. mur » à l'instar d'Orange, et enfin Ahijah-haus. « Quoi.^ se ditil, si vite I )) Il était en route depuis plus de trois quarts d'heure; mais il n'avait pas un instant réfléchi à l'objet de cette promenade matinale; et maintenant il était arrivé, il n'avait plus le temps de se recueillir. Il se ressouvint seulement de la dernière visite que fit à Richard Wagner Frédéric Nietzsche, et comme Nietzsche il faillit s'en retourner sans avoir franchi le seuil. Il murmura la belle phrase du poète sur les deux étoiles qui, aussitôt après leur con-
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jonction, s'éloignent chacune vers son infini et de toute l'éternité ne se rencontreront jamais plus. Mais l'emphase de cette comparaison l'ennuya. 11 imposa silence à son sot orgueil, sauta à terre d'un mouvement vif, tira la sonnette d'un coup sec... A ce moment, il eut un autre souvenir, comme une vision : la grille à' Abijah-haus et ce qu'on apercevait du jardin lui rappelait étrangement la villa des comtesses Wieliczka dans les faubourgs de Naples. Etaitce encore un symbole.^ Cette fois il n'en pénétrait pas le sens, mais il en éprouvait comme une vague inquiétude.
La grille s'ouvrit, et ce fut dès lors, sans arrêt ni trêve, une série précipitée de petites impressions désagréables, qui mirent la sensibilité de Philippe dans un état de souffrance et de vibration. Rien, d'ordinaire, ne lui échappe : elle était de surcroît, en ce moment, hyperesthésiée. Chacun de ces petits scandales successifs apportait un nouvel argument, mais d'expérience, au préjugé qu'il avait conçu, qu'ici Ashley Bell serait, à ses yeux du moins, dépaysé. Ce fut, d'abord, l'aspect d'ancien feldwebcl du portier, son langage assez correctement français ; les gestes, les formules trop respectueuses et à la fois trop familières : « Entrez donc. Monsieur, sans compliments ». Ce fut le dessin même du parc et, après un seul détour d'allée, l'apparition brusque de la maison italienne, qui était allemande à crier : les balcons lourdement
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fleuris, le faste sans mesure, la vaniteuse et naïve recherche du colossal jusque dans les moindres détails. Il se ressouvint encore de Paumanock-house, d'Oxford, de tout ce que sa jeunesse avait aimé, et il lui sembla qu'il avait maintenant devant les yeux comme une figure de son illusion perdue.
Il ne se dit plus, ainsi que le matin qu'il était parti pour Oxford : (( Je suis à une époque de ma vie », mais : « J'étais alors au début, je suis maintenant à la fin de ma journée. »
— Mon Dieu I murmura-t-il, qu'elle fut brève I
Ces mômes paroles, il se rappela de les avoir prononcées tout haut, lorsqu'il était rentré dans sa bibliothèque aux premières clartés de l'aube, la nuit de la naissance de Rex. Il sentit la même angoisse que cette nuit-là ; il la sentit plus douloureusement ; car il embrassait encore plus facilement d'un seul regard l'ensemble de sa journée brève, et son grand amour insatiable de la vie n'était pas davantage blasé pour quelques heures de plus qu'il avait vécues.
Il éprouvait une peur superstitieuse quand il songeait qu'un rythme de fatalité le ramenait environ le soir aux portes d'Ashley Bell qui l'avait accueilli le matin, et que cette visite était probablement une dernière visite ; que le Maître, après lui avoir dit autrefois les mots de bienvenue, lui allait dire les mots d'adieu, et lui conférer, ainsi que jadis le baptême, une
sorte d'extrême sacrement; et qu'ensuite il existerait peut-être encore : il ne vivrait plus, sa journée, sa journée brève, si pleine et si vide — inutile — serait finie.
Un vieux valet en livrée noire, très grand et vénérable, mais qui, à chaque mot, courbait l'échiné, avait introduit Philippe dans un salon en rotonde, sur deux étages avec une galerie et une coupole, destiné sans doute aux réceptions d'apparat : on devait prévoir, pour l'époque des représentations, des espèces de fêtes de cour, compassées selon l'étiquette de Wahnfried. Le visiteur, intimidé comme un débutant, ne savait (bien qu'il fût seul) quelle contenance prendre. Il n'osait s'asseoir ; Tes sièges n'étaient point d'ailleurs en abondance; et il attendait, presque angoissé, l apparition du Maître que l'on était allé avertir de sa venue. Il avait le pressentiment qu'au moment qu'Ashley Bell se manifesterait, pour lui faire, comme disent les gens de théâtre, une entrée, des voix célestes d'enfants se mettraient soudain à chanter dans le cintre, comme au premier acte de Parsijal. Cette appréhension don ne sait quoi de musical, de romantique, d'alarmant, rendit plus saisissant le contraste de ce qu'il imaginait et de ce qui arriva.
D'instinct, il s'était tourné veis l'une des six portes de la rotonde. Elles étaient toutes les six pareilles, et aucun signe ne lui indiquait que celle-ci plutôt dût s'ouvrir : il ne doutait point
que ce ne fût celle-ci. Elle s'ouvrit en effet, mais brusquement, d'une poussée, et non pas avec la majestueuse lenteur qui lui eût semblé à propos. Et au lieu de l'apôtre, il vit une. femme, une vieille femme, si vieille maintenant qu'il eut peine à la reconnaître : c'était la fille d'Ashley, miss Florence I Elle était vêtue si exactement comme une quakeresse que Philippe crut voir le fantôme de la discorde religieuse se dresser entre son maître et lui. Il eut froid.
Miss Florence était déjà bien masculine aux jours d'Oxford, mais avec une grâce impérieuse et une véritable perfection de beauté. La grâce ni la beauté n'étaient plus, et la virilité se marquait si durement que Philippe, toujours obsédé par les souvenirs de Wahnfried, se rappela Cosima Wagner. Il avait vu un soir cette âpre veuve assise sous un portrait de Franz Liszt, à qui elle ressemblait si prodigieusement qu'un instant il avait pris le portrait du père pour celui de la fille et la soutane de l'abbé pour une robe de femme en deuil. Florence, qui jeune encore avait une mèche blanche parmi ses cheveux noirs, avait maintenant tous les cheveux, non pas blancs, mais gris. Philippe cherchait en vain des yeux la mèche blanche ; et ce gris (( faisait beaucoup plus vieux » que le blanc, accusait une vieillesse morose, rebelle, sans douceur.
Philippe se ressouvint qu'à Oxford, il n'avait pas précisément aimé, ni même cru aimer Flo-
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rence Bell, mais qu'enfin il s'était cru obligé de lui faire une manière de cour, par superstition française, et parce que, si peu féminine, elle était la seule femme. La vue de ses cheveux gris lui causa une peine insupportable. Ce n'était pas la première épreuve qu'il faisait de cette souffrance. L'âge des femmes est si bref I Celles qui lui avaient plu, quand il s'élançait, comme Chérubin, à la puberté, il les voyait aujourd'hui mères ou grand'mères, et il rougissait de sentir son cœur toujours capable des tendresses qu'elles ne lui paraissaient plus dignes d'inspirer. Deux générations au moins s'étaient ainsi fanées sous ses yeux ; elles avaient passé, il demeurait. Il en concevait un naïf orgueil, car la vieillesse lui faisait plus horreur que la mort ; il la tenait pour une déchéance, pour une humiliation ; il ne voulait pas mourir, il voulait encore moins vieillir; mais il tremblait parfois d'être une exception trop unique, et sa joie avare, égoïste, de survivre ses contemporains était gâtée par le spectacle des ruines qui s'accomplissaient tout autour de lui.
Jamais cependant la vue d'une femme, naguère désirable, aujourd'hui surannée, ne l'avait offensé u ce point. Il était presque transi d'épouvante. (( Alors, pensait-il, que doit être Ashley Bell lui-même ? Quel spectre ! » Et il se disait : (( Pourvu qu'on ne me le montre pas, que je puisse partir sans l'avoir revu I » Comme ceux qui ne peuvent supporter le spectacle de la
so.