‹ --La Journée brèveChapitre 17 sur 20 · J4 ' ^ JOURNÉE B11J:V · texte numérisé non relu

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mort, et qui. obligés par bienséance d'entrer dans une maison où il y a un mort, usent de tous les subterfuges, de tous les prétextes de discrétion, pour s'excuser de pénétrer dans la chambre.

Ce qui frappa surtout Philippe fut l'air de femme d'affaires — d'homme d'affaires — qu'avait Florence Bell vieillie ; et il se rappela comment, à Oxford, elle tenait les comptes de la maison, débattait les « termes », dans cette cellule d'écolier encombrée de livres et décorée d'un grand portrait de Léon XIII avec une dédicace en latin. La physionomie de la vieille fille l'éclaircit plus que tout le reste du caractère commercial de l'entreprise à laquelle présidait Lembach. Il flaira qu'elle y jouait un rôle de contrôleuse et d'économe, et qu'elle était admirable pour exploiter la gloire paternelle qui enfin se mettait à rapporter. Le court entretien qui suivit ne confirma que trop les présomptions de Philippe.

Après lui avoir souhaité le bonjour sans plus d'émotion que si elle l'eût quitté la veille, et lui avoir touché, àpeine, les doigts, avec l'injurieuse réserve des dévotes, Florence aborda l'unique sujet d'entretien qu'elle estimât digne d'intérêt, qui était en effet l'exploitation de l'œuvre et de la gloire paternelles. Ni l'atmosphère de la maison , ni la physionomie de la vieille fille n'avaient trompé Philippe Lefebvre. Ces truchements muets l'avaient si bien éclairci, avant toute

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parole, de ce qu'il pouvait désirer de savoir, ou que peut-être il eût désiré de ne savoir pas, qu'il n'avait plus rien à entendre de la bouche de Florence Bell, ni elle plus rien à lui dire. Elle était trop clairvoyante pour ne point le lire d'abord dans les yeux de Philippe, et cela n'était guère fait pour l'inciter à dire des mots inutiles, ce qui, au surplus, n'avait jamais été son genre. Elle exposa, en quelques phrases nettes, l'organisation de l'A. B. G.

-^ Je sais, je sais, disait Philippe.

Elle répondit à la fin :

— Oui, en efi'et, vous devez savoir, puisque vous êtes membre de la société.

Et ils demeurèrent face à face, contraints, muets. Philippe se ressouvint de cette réplique d'un vaudeville : « C'est curieux comme on a peu de choses à se dire quand on ne s'est pas vu depuis vingt ans. » La chose eût tourné au comique si l'aspect de cette femme sèche et roide n'eût fait passer l'envie de rire à n'importe qui.

Philippe dut insister à trois reprises pour obtenir qu'elle lui parlât d'Ashley à titre personnel, et non pas à titre, si l'on peut dire, de capital social.

— Il est bien vieux maintenant, fit-elle. Ces simples mots prenaient dans sa bouche

un accent de sévérité extraordinaire. On y sentait comme une rancune contre cet homme dont l'existence était précieuse au sens le plus

positif, et qui se permettait d'être vieux à ce point-là, d'avoir, sans doute, un pied dans la tombe. Mais, en môme temps, la voix de Florence Bell s'était voilée et était devenue lointaine. Il semblait qu'elle parlât du vieillard presque centenaire avec effroi, sinon avec piété, comme les babitants de la jungle parlent du serpent qui a vécu plusieurs siècles. Philippe en frissonna ; et quand il demanda enfin : a Mais est-ce que je ne pourrais pas le voir? » il (ît cette requête si discrètement, si honteusement, il parut si bien dire : (( Je comprends qu'il esl impossible que je le voie », il témoigna si clairement malgré lui qu'il ne s'en souciait point, que Florence ne pouvait, à la vérité, lui répondre autre chose que : (( Non ». Elle fut cependant elle-même un peu étonnée de l'excès de dureté catégorique qu'elle mit dans ce monosyllabe. Elle reprit, un peu plus doucement : — Pas en ce moment du moins, mais dès cette après-midi, si vous voulez.

Et elle lui expliqua que son père était soumis à une hygiène savante, à l'horaire le plus rigoureux; qu'il jouissait, malgré son grand âge, d'une santé prodigieuse, mais ne la pouvait maintenir qu'à cette condition. La sollicitude de Florence était bien naturelle et devait même paraître touchante ; elle donna cependant à Philippe le sentiment que l'on faisait, par des moyens factices, durer le vieux maître, parce que son existence était, encore une fois, pré-

cieuse et profitable. Il avait hâte de se retirer, il ne pouvait souhaiter de meilleur prétexte que cette permission de revenir le jour même; et il ne pensait pas, au surplus, avoir besoin de prétexte : Florence n'aimait point les dérangements ni les cérémonies inutiles, et quand elle recevait, elle était, manifestement, encore plus impatiente d'expédier le fâcheux que lui-même de se retirer. Le départ de Philippe fut presque une fuite. Il remonta dans sa calèche dont le train lent le désespérait. (( Ah! murmurait-il, qu'ont-ils fait, qu'est-ce que Vennemi a fait de mon vieux maître? ))

Il n'attribuait de responsabilité qu'à l'ennemi, point à Bell, et il n'apercevait même aucun indice qui lui permît de juger avec précision ce que l'ennemi en avait fait; mais son imagination suppléait aux documents. Elle échafaudait un roman d'assez mauvaise littérature, dont l'essentiel était que les dignitaires de l'A. B. G., avec la complicité de Florence, avaient positivement séquestré l'auguste vieillard. Il se figura (comme il avait déjà bonne envie de partir) que, s'il demeurait, il risquait d'être compromis dans cette aventure louche; et il ne s'avoua pas encore qu'il était résolu de battre en retraite sur-le-champ, mais il se promettait déjà de garder sa voiture pour se faire conduire à la station : il comptait ne prendre que le temps de monter chercher sa valise et de payer sa note.

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Si peu de bon sens qu'il lui réglât, il pensa que la plus élémentaire décence l'obligeait de justifier ce départ brusque; mais il ne se mit point en peine d'inventer une excuse, pressentant que le hasard la lui fournirait. La Providence n'y manqua point, et ce fut la plus simple, qu'il aurait bien pu feindre, s'il y avait songé : une dépêche, qu'il trouva dans son casier en arrivant. Il eut un mouvement de joie plutôt que de curiosité. Du papier k lettres de l'hôtel était à la portée de sa main. 11 prit une feuille, et commença d'y griffonner un mot, pour Lembach : a Je reçois à l'instant une dépêche de chez moi qui me rappelle. .. » Ce n'est qu'alors qu'il s'avisa de ce qu'il y avait de fabuleux à n'avoir pas tout d'abord ouvert cette dépêche. Il le fit enfin. Elle lui annonçait que Rex était admissible à Saint-Cyr.

Philippe eut besoin d'un temps appréciable pour se mettre, si Ton peut dire, en état de réceptivité, et renouer les communications rompues entre sa sensibilité et l'idée de Rex. Il lui parut enfin que les mots qu'il lisait faisaient une impression sur sa rétine, ou plutôt qu'il entendait la voix même de Rex, mais lointaine, à peine perceptible, et que c'était comme un suprême adieu qu'elle venait de lui adresser. Une étrange apathie avait succédé k son impatience. La lenteur de son pouls, qu'il tâtait, i'eifrayait; il était glacé. Il eut le sentiment d'être loin comme il n'avait jamais été loin,

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d être seul comme il n'avait jamais été seul. Comment celle dépêche pouvait-elle causer en lui d'aussi bizarres phénomènes d'indolence morale et physique? Peut-être parce qu'elle lui apportait un témoignage visible, écrit, irrécusable du détachement de Uex. Le fils de son sang et de son cœur venait d'inaugurer aujourd'hui une vie indépendante, une vie personnelle. Rex était entré dans sa voie. Il commençait sa journée, lui aussi, sa journée peut-être brève : Philippe n'avait plus qu'à achever la sienne, aussi seul pour celle dernière, et triste, et pauvre étape qu'il avait été jadis quand il s'était mis en roule, aux rayons splendides de son aube ardente.

Il ne songea même pas qu'il devait répondre à la dépêche de Rex. Il n'y songea qu'un peu plus tard, quand il fut a la gare et vit le télégraphe. Il le fit alors de la façon la plus banale, non sans hypocrisie; car il oublia d'annoncer qu'il partait. Il exécutait point par point ce qu'il avait résolu, mais sans entrain et presque machinalement. Il avait toujours froid, et peur, peur de la solitude, lui qui l'avait tant aimée. Il avait soif de caresses, lui qui, plus sensuel que tendre, se faisait gloire, jadis, d'être en amour moins un homme de délicatesse qu'un maie de tempérament, — une brute — douée d'une magnifique intelligence. Il pensa que c'était dommage que Zosia ne fût point là, car en vérité il avait besoin d'elle, et que cela était

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bien heureux, car il aurait eu de honteuses faiblesses, et peut-être pleuré sur son épaule.

Au dernier moment, il éprouva un sentiment plus singulier encore : ce n'était pas la crainte d'être en retard, mais comme une résignation paresseuse : il était résigné à manquer son train; et il ne savait pas seulement quelle en était l'heure, ni même quel train il voulait prendre. Sa conscience en fut éclaircie par un tressaillement de joie qui le saisit comme il pénétrait dans le hall de la gare. Il imagina soudain, ce fut presque une hallucination, Zosia venant à sa rencontre, dans une autre gare qu'il connaissait bien pour y avoir passé, voilà déjà si longtemps I II sourit mystérieusement et regarda tout autour de lui si personne ne pouvait le voir; mais qui l'aurait pu.^ Il fut au guichet, demanda d'une voix presque basse une première pour Wieliczka, et se dirigea vers le quai après avoir envoyé sa dépêche à Rex.

Cette invraisemblable providence qu'on croirait toujours qui veille sur les hommes dès qu'ils abdiquent leur volonté, sur les hommes ivres, sur les somnambules, même sur les fous, favorisa Philippe comme les autres : un train était sur le point de partir. Il eut le temps de s'y installer, il n'eut pas, à la lettre, le temps de prendre une décision, de vouloir ce que depuis plus d'une heure il accomplissait.

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