‹ --La Journée brèveChapitre 3 sur 20 · RUE DE BERRI · texte numérisé non relu

RUE DE BERRI

Bien avant que celte première rencontre de Zosia eût révélé ses effets, le souvenir de ce dimanche au grenier d'Auteuil s'était installé dans la mémoire de Philippe Lefebvre, où il faisait époque selon la définition de Bossuet :

// faut avoir certains temps, marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste; c'est ce qui s'appelle époque, d'un mot grec qui signifie s'arrêter, parce qu'on s'arrête pour considérer comme d'un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après.

Les hommes ont aussi de ces lieux de repos, d'oii.ils considèrent tout ce qui est arrivé devant ou après dans leur histoire particulière, qui les intéresse ordinairement davantage que l'histoire universelle. Mais, comme cette histoire, en même temps qu'ils la considèrent, ils la vivent, et que leur faculté de se connaître peut aller jusqu'au pressentiment, non jusqu'à la pre-

science de Tavenir, ils n'aperçoivent qu'après coup l'importance véritable et la signification des époques : cependant ils ne laissent pas d'en être avertis sur le moment même par une instinctive clairvoyance, avec une assez grande marge d'erreur.

L'erreur consista, pour Philippe, à croire que ce dimanche aux longs retentissements fît exclusivement époque dans l'histoire de son amour paternel. Pouvait-il anticiper de si loin, malgré l'éveil et le trouble de sa curiosité, le rôle futur de Zosia Wieliczka dans sa vie? Ce jugement, au surplus, s'il était incomplet, n'était point faux. Dès la première confrontation de Zosia et de Rex, le père et le fils — cette petite ame entr'ouverte, déjà capable de toutes les divinations — avaient senti la môme sourde angoisse. Quelque chose les avait avertis, pour ainsi dire à leur insu, que la discorde venait de se dresser entre eux. Et c'est bien à ce moment précis de la durée que leur immense et jalouse tendresse avait perdu la sécurité de la paix, pour devenir, pour rester jusqu'au dernier jour un douloureux et perpétuel conflit.

L'enfant, chez qui l'instinct était d'autant plus fort qu'il échappait au contrôle de la raison, fut peut-être plus prompt que le père à éventer la menace et à prendre les premières mesures pour y parer. Ses armes furent celles de la faiblesse; même, il mentit, et s'étant mis en tête (d'où lui venait cette idée.^) qu'il ne

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fallait point que son père allut chez la princesse Mathilde ce dimanche soir, il feignit une indisposition.

La suggestion, en ce cas, est presque certaine à son Age : il se procura le malaise qu'il simulait. Le printemps nouveau l'y aida, toute une journée de trop grand air, de congé, de désœuvrement. Il dîna peu ou point. Il avait les yeux brillants et en détresse, le sang au visage, lui dont le teint était naturellement olivâtre et mat, —^ son père disait en riant : « Le teint espagnol de Philippe IL »

Rex n'obtint qu'un demi-avantage. Madeleine, qui n'avait pas l'intention d'aller chez la Princesse, n'y alla point; et Philippe qui semblait quémander un prétexte pour n'y pas aller, finit de guerre lasse par s'habiller, en baillant, et partir. Il répéta qu'il n'y demeurerait que vingt minutes et serait de retour avant une heure. Il ajoutait, à part lui :

(( C'est bien la peine ! Puisque je ne la rencontrerai pas I ))

De cela il était parfaitement sûr, et cette sûreté lui agaçait les nerfs. Bien qu'il eût connu peu de Slaves, de l'un ou de l'autre sexe, il avait comme l'intuition de leur fabuleuse inexactitude, qui fait que, si on a le malheur de leur assigner un rendez-vous, on peut jurer qu'ils ne s'y rendront pas, ou deux heures trop tard, ou même — c'est leur raffinement — deux heures trop tôt. Philippe était si sûr de sa

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déconvenue qu'il en prenait déjà son parti et se disait :

(( Bahl j'aurai toujours fait ma visite et je n'aurai plus à la faire dimanche prochain. »

Il n'allait guère qu'en rechignant dans ce salon, si brillant jadis et aujourd'hui assez morne ; mais son rechignement n'était pas d'entière bonne foi. Il ne s'amusait pas, au sens vulgaire, chez la Princesse, mais ensuite il ne regrettait point d'y avoir passé la soirée. Outre un rien de snobisme (qu'il faut bien avouer), il y goûtait en expert tout ce qui, dans cette maison, pourtant simple et privée, avait encore le grand air impérial, non du dernier règne, mais de l'autre. Sans doute, les bustes de Napoléon III et d'Eugénie de Montijo faisaient face à la porte d'entrée du vestibule; mais dès que les gens ouvraient celle du premier salon, à droite, il semblait que l'on pénétrât, soudain et de plain-pied, dans un passé plus passé, dans une relativement plus ancienne histoire. La reine Ilortense y présidait, pale figure de marbre, d'une grâce souveraine et inconséquente ; puis, la Princesse elle-même vieille et vivante, brusque et superbe. Tout l'essentiel du masque tenait, intact malgré les ans. Elle avait tout d'une médaille, sauf le fruste. Majestueuse sans y penser, elle était, dans un fauteuil commode et sans style, assise comme dans un trône. A près de quatre-vingts ans, elle pouvait montrer ses épaules en grand

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(lécollelé de cérémonie, et ne se parer point d'autres bijoux que d'un rang de grosses perles noires. C'est la roideur, plutôt que la courbure de la taille, qui accusait son âge.

— Mon père, disait-elle, pour m'iiabituer à me tenir bien, me faisait porter, en guise de bretelles, deux grands cordons de moire de la légion d'honneur croisés sous mon corsage.

Elle accueillait tous les visiteurs avec un sansfaçon qui était l'extrême raffinement de la condescendance et de la politesse. Pour n'importe quelle femme elle se levait, leur dérobait sa main quand elles faisaient mine de la baiser, et les baisait elle-même au front pendant la révérence. Elle honorait jusqu'aux hommes d'un imperceptible soulèvement. Son langage était aussi impérial, qui ne signifie pas langage de cour, mais militaire et plébéien ; de même son accent, sa voix commandante. Elle avait en horreur toute étiquette, et lorsque Philippe, selon la règle, lui disait : « Votre Altesse Impériale se porte bien ? » elle ne manquait pas de lui répondre :

— Pas mal. Et vous.^ Et votre femme .^^ Estce que je ne la verrai pas ce soir.^

L'entretien se bornait le plus souvent à ces deux répliques et à oui, ou une excuse évasive. Philippe Lefebvre s'asseyait sur l'un des cinq ou six sièges qui entouraient celui de la Princesse, qu'un des précédents arrivés lui laissait et que, deux minutes plus tard, il laissait à un

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autre. Pais il cherchait par le salon quelque oersonne de connaissance, qu'il ne trouvait pas toujours. De compagnie ou seul, il allait flâner dans la serre, ainsi nommée d'un massif de plantes vertes au centre, et d'un grand vélum de coutil bis et rose à larges raies. Il explorait d'un bout à l'autre l'immense toile de Victor Giraud qui occupait tout un des murs, et sortait par la salle à manger qui communiquait à l'antichambre.

Ce soir, à peine eut-il pris place dans le cercle qu'il sentit une démangeaison inaccoutumée de participer à la conversation, ou plutôt de l'interrompre, pour demander a la Princesse si les comtesses Wieliczka étaient arrivées et se cachaient, ou si du mc^ins elles étaient tout de bon attendues. Mais il savait que l'on n'interroge pas les princes, et observait le protocole beaucoup plus à la rigueur que la nièce de Napoléon, qui disait volontiers :

— Je n'y entends rien. Je ne suis pas de droit divin, moi; je ne suis pas née.

Cependant on trouve toujours une transition quand on a une idée fixe, et Lefebvre crut un instant qu'une boutade de la Princesse lui allait fournir l'occasion qu'il cherchait. Elle avait rencontré, aux environs de Saint-Gratien, une femme à bicyclette, en culotte (cette mode était alors dans sa plus fraîche nouveauté) :

— C'est d'une laideur! On m'a dit : a Madame, ne regardez pas ça !.. . »

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Mais Philippe ne trouva pas le joint. La suite fut plus favorable. Elle critiquait avec upreté cette manie de donner aux enfants des bonnes étrangères pour leur apprendre les langues vivantes.

— Alors, disait-elle, ils apprennent l'allemand et l'anglais des domestiques ?

— Cela, dit soudain Philippe, est d'autant plus désobligeant pour nous, que les étrangers qui apprennent le français apprennent celui des maîtres et même des académiciens. La comparaison est fâcheuse... J'ai vu, poursuivit-il en pressant son débit comme s'il eût craint d'être coupé, ou qu'une timidité ne l'essoufflât, j'ai vu aujourd'hui, chez M. de Concourt, une Polonaise qui parle français à ravir.

— Est-ce la Wieliczka.^ dit la Princesse. Une drôle de petite bonne femme...

— Au fait I Votre Altesse la connaît...

— Elle devait venir ce soir, avec la maman. Mais ces dames, paraît-il, avaient complètement oublié qu'elles partaient pour Nice à huit heures.

Philippe, outré, se leva si brusquement qu'il se fût trouvé ensuite bien gêné si un très vénérable diplomate n'était survenu fort à propos. Il sembla ne s'être levé que pour céder sa chaise à cet ancien ambassadeur (qui, au lieu d'une rosette au revers, portait sa croix de commandeur au cou ainsi que pour une réception officielle). Bien que cette entrée opportune eût

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empêché que l'on ne remarquât la soudaineté de sa retraite, il n'osa point, comme d'habitude, s'esquiver aussitôt, et demeura en vue un bon quart d'heure par respect humain. A quoi bon? Personne ne prenait garde à lui.

Lorsqu'il pénétra dans la serre, il eut la surprise d'entendre une musique. Il vit dans la pièce voisine, surélevée de quelques marches, et dont la baie à quatre vantaux était grande ouverte, un de ces orchestres de Napolitains en habit rouge et en pantalon blanc, qui exécutaient les chansons populaires de leur pays. La Princesse les avait fait venir sans doute par pure bonté ; on les avait relégués le plus loin possible, et invités à ne pas troubler les conversations par trop de bruit; ce qui expliquait dans une certaine mesure que Philippe jusqu'alors ne les eût même pas entendus.

Il aperçut alors Goncourt, seul sur un de ces sièges appelés dos-à-dos, et qui faisait mine d'écouter, mais qui avait plutôt l'air de ruminer sa note quotidienne. Philippe, que sa déconvenue rendait taquin, prit un malin plaisir à contrarier le vieux maître dans l'exercice de cette fonction, et s'assit sur le dos-à-dos. Goncourt ne l'accueillit pas moins courtoisement, mais se vengea de l'intrus en lui disant avec une perfidie pateline :

— Vous comptiez de trouver ici les Wieliczka? Elles devaient partir ce soir pour Nice ^t n'y pensaient plus. Elles se sont fait excuser..

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Celte originalité des deux Polonaises ne pouvait manquer de les conduire à quelques réflexions sur le secret de Tame étrangère, qui était l'un des lieux communs favoris de l'école naturaliste ; mais ils furent divertis par les musiciens, qui faisaient à ce moment un peu plus de bruit que tout à l'heure, pour la raison qu'ils pliaient bagage.

On vit alors la princesse Mathilde s'avancer toute seule et très lentement à travers le salon vide. Elle ne jugeait pas suffisante la gratification qu'elle avait fait remettre aux Napolitains et voulait y ajouter un remerciement. Elle vint jusqu'au pied des marches, et dit à ces braves gens confus deux ou trois phrases en italien, que Philippe n'entendit pas. Puis, comme si cela ne suffisait pas encore, elle leur fit coup sur coup plusietirs courtes révérences, avant de s'en retourner, du même pas lent et majestueux, vers ses invités.

Cette curieuse scène frappa singulièrement Philippe ; et plus tard, n'ayant revu depuis lors la Princesse que peu de fois, quand il songeait à elle, il ne pouvait l'imaginer qu'au bas de cette estrade, saluant, elle, la nièce du grand empereur, avec sa dignité souveraine, de pauvres musiciens qui n'étaient guère plus que des artistes de la rue.

Dès que la Princesse eut regagné le cercle, il se persuada, sans trop bien saisir en vertu de quelle relation, que maintenant il avait congé

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de partir. Il ne fit ses adieux qu'à Goncourt, et s'esquiva comme d'ordinaire par la salle à manger. Trois valets de pied sommeillaient dans le vestibule ; un autre lui donna son manteau. La cour était déserte, peu éclairée, la porte cochère close, les voitures, en petit nombre, attendaient le long du trottoir.

— Vite, dit-il, à la maison.

Il avait hâte de voir Rex, entièrement oublié depuis plus d'une heure, dont l'indisposition recommençait soudain de l'inquiéter.

(( C'est bien fait », se disait-il, pensant aux Wieliczka et se moquant de lui-même, avec un vague remords. Ce départ pour Nice lui semblait un départ pour le bout du monde, sans esprit de retour. Il ne doutait plus qu'il ne dût jamais les revoir. En était-il fâché .►^... Il avait un poids de moins sur la conscience.

Sitôt rentré, sans même quitter son manteau, le chapeau sur la tùte, il fut droit à la chambre de Rex, où il trouva Madeleine qui veillait. L'enfant, agité, mais qui semblait dormir, ouvrit les yeux et regarda son père fixement. Quelles choses mystérieuses se dirent-ils sans dire un seul mot, et rien que par l'intelligence de ce regard échangé ? Ils sentirent qu'ils étaient réconciliés. Philippe II eut aussi un poids de moins sur la conscience. Il sourit, ses yeux se refermèrent, et il se rendormit apaisé.

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