LE PERE PASSIONNE
Do ce fugitif épisode, qui n'avait pas même duré une journée entière, Philippe garda une longue amertume, un goût de cendre; et parce que l'aventure, si brève eût-elle été, si grise, avait été cependant achevée, parce qu'elle avait eu un commencement, un milieu, une fin, il en éprouva les mêmes effets que d'un roman véritable qui aurait soudain rompu la bourgeoise trame de sa vie, et développé en moins de vingt-quatre heures toutes les péripéties classiques, en observant à la rigueur l'unité de temps et d'action, en ne désobéissant qu'à l'unité de lieu.
Mais le dénouement, loin de conclure, ainsi que dans les romans écrits, ne suspendit pas même le commerce de Philippe Lefebvre et de Zosia Wieliczka. Dans l'ordre des réalités, la mort seule de l'un des personnages peut les re-
trancher l'un de l'autre. Elle n'y suffit pas toujours ; car le survivant demeure en proie h. sa mémoire, et le ressentiment de l'amour a des retentissements infinis. Lorsque tous deux survivent, la terminaison de leur conflit est encore plus illusoire. Chaque fois que le hasard les remet en présence, ils souff'rent comme un raccourci de leur passion et refont tout leur chemin de croix, pour aboutir au même dernier chapitre, qui se répète, mais avec un luxe de variantes.
Philippe avait cru pouvoir dès le premier jour, reprocher à Zosia une espèce de trahison, d'infidélité, simplement parce qu'elle avait manqué un rendez-vous et parce qu'elle était partie : c'est encore de quoi il pensait avoir à se plaindre. Elle était pour lui, essentiellement, celle qui échappe, qui déserte ; mais il ne l'entendait plus de cette façon puérile. L'infidélité de Zosia était maintenant à ses yeux quelque chose de transcendant et de sacrilège.
Parmi toutes les routes qui indifféremment la pouvaient conduire à la gloire, l'étrange fille précoce avait fait son choix, et c'était justement celui qui devait le plus décevoir Philippe. Douée d'une raison pratique peut-être plus extraordinaire à son âge que le génie, l'ambition et l'insatiable orgueil, elle avait calculé que, (( dans la peinture », elle arriverait plus vite que n'importe où ; et, comme le faisait déjà pressentir Concourt, elle avait résolu de fré-
qucnter aux ateliers Jullian, durant ses courtes haltes à Paris, entre deux voyages à Nice et en Pologne.
Que cette enfant prodigieusement intelligente et cultivée, qui savait toutes les langues vivantes, et de surcroît le latin, le grec — le grec! — qui connaissait tous les grands penseurs ofïiciellement célèbres, ou méconnus, ou hors la loi, et même Ashley Bell, renonçât l'Intelligence pour exercer le plus sensible des arts et alors le plus à la mode, le plus profitable à la bourse et à la réputation, c'était là, aux yeux de Philippe, un scandale et le vrai péché contre l'Esprit. Il faisait, de cette apostasie, une affaire personnelle, et il en jugeait avec la petitesse des gens de mauvais caractère, qui voient partout, soit dans les actes et les gestes des autres hommes, ou dans les phénomènes de la nature, jusque dans les caprices du sort, des intentions de leur être désagréable. Il en voulait précisément à Zosia comme naguère à son maître Ashley Bell, pour avoir renié, dans ce baroque mélodrame à'Abijah, toute la philosophie qu'il lui attribuait.
Il ne voyait pas moins cette petite Wieliczka, en dépit de sa trahison, quand elle venait à Paris. Il la rencontrait dans ce qu'on appelait alors le monde artiste, oii les peintres tenaient la première place, et où les gens de lettres ne semblaient curieux que des « transpositions d'art ». L'un des thèmes favoris de Philippe
était que ces intimités compromettantes du pur^ esprit et du pittoresque ne servaient la cause ni de l'art ni de la littérature, qu'elles engendraient un désordre pire et plus profond que la confusion des genres. C'était une des raisons pourquoi, dans cette compagnie oii il ne pouvait point se dispenser de hanter, il gardait un quant-à-soi dédaigneux. Il y avait les façons d'un émigré, qui retourne à la société parce qu'il est avant tout sociable, mais qui ne se trouve plus a son aise dans un monde mêlé où tout désormais est sens dessus dessous.
Son procédé, avec Zosia, était fantasque et peu conforme à sa règle de scrupuleuse politesse. Si elle entrait dans un salon oii il se trouvât, il s'esquivait d'abord qu'il l'avait saluée ; ou bien, faute d'un prétexte honnête, il demeurait, mais il affectait de la traiter comme une personne sans conséquence, une petite fille. Il faisait sonner terriblement son grand âge, bien qu'il fût dès lors jaloux et entiché de sa fausse adolescence, cramponné à son déclin, épouvanté de la fuite vertigineuse des ans. Pour l'humilier, il feignait de préférer l'entretien de la mère à celui de la fille. La vieille comtesse, toujours éclipsée par la jeune et qui en souffrait toujours, agréait avec autant de surprise que de joie cette aubaine. Elle était encore femme à prétentions, et sans coupables desseins faisait à Philippe d'effroyables coquetteries. Ce qu'elle avait de caricatural s'en trou-
vait multiplié, et ne laissait pas d'amuser ce qu'il avait de satirique.
Il revenait ensuite à Zosia et, avec une ironie méchante, il lui parlait de ses hautes visées, de ses premiers essais (qui faisaient sensation). Familiers et presque intimes dès la première fois qu'ils s'étaient vus, ils n'avaient plus ni laisser-aller ni naturel. Philippe déguisait ses plus cruels sarcasmes en taquineries, dont Zosia eût été mortifiée encore davantage si elle s'en était seulement aperçue ; mais ce qui achevait de piquer Philippe, c'est qu'en effet elle semblait ne s'en apercevoir point. Elle avait pris ce genre de n'écouter jamais ses interlocuteurs, à qui cependant elle répliquait à propos, comme les gens qui sommeillent et n'en sont pas moins à la conversation. Fiévreuse et toujours en proie à une idée fixe, elle était comme le roi mage qui ne regarde qu'au ciel l'étoile qui éclaire sa route. Philippe, liseur de pensées, n'ignorait point que cette idée fixe était a parvenir ». Zosia ne rêvait pas autre chose. Son désir de gloire (elle continuait d'abuser de ce mot) était si avare qu'il ne pouvait se défendre de le trouver bas. Il ne put se défendre de lui dire tout net son sentiment là-dessus, un jour qu'il entendit qu'elle allait (( envoyer au salon » — - événement, à cette époque-là, considérable.
— Vous êtes bien pressée, lui dit-il d'une voix brève, sèchement.
— Je VOUS crois I répondit-elle. Je n'ai que le temps. Vous ne savez pas que je suis phtisique? Si je dure encore une quinzaine d'années, ce sera beau.
Elle le dit si simplement que Philippe le prit de même. Il ne douta ni ne protesta point. Elle n'alTectait pas le stoïcisme ; il oublia de l'admirer. Elle ne se plaignait point : il ne songea pas ix la plaindre; mais il fil cette réflexion, d'un égoïsme atroce :
(( Qu'il est heureux que je ne me sois pas attaché à elle! »
Il le croyait I Et cependant il ne pouvait pas se dissimuler qu'il était préoccupé de Zosia, même absente, et lorsque durant des semaines ou des mois elle ne lui donnait pas signe de vie (car ils ne s'écrivaient pas encore). Cette contradiction le choquait. Il en voulait démêler la raison, et distrait, absorbé, il se taisait, n'écoutait plus. Zosia, selon son habitude, n'écoutait qu'elle-même. Elle poursuivait son discours, maintenant frénétique, — dionysiaque, aurait dit ce Nietzsche encore à peu près inconnu en France, que Lembach avait révélé à Philippe. Elle proclamait son droit d'épuiser tout ce qui vaut la peine de vivre, avant son terme si prochain ; et la gloire, et 1 amour. Ingénue ou inconséquente, elle déclarait qu'elle ne se marierait point, qu'elle n'était pas la femme d'un seul homme et que l'on n'a qu'un seul mari, mais des amants autant qu'on veut. Lorsque
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Philippe rentra chez lui, l'air de sa maison lui parut sain, et tout autre, irrespirable.
Ne venait-il pas cependant de n'être pas tout à fait insensible à la séduction de cette fleur d'enfance hâtive et, avant de s'épanouir, déjà fanée? Il en avait un remords, et un remords aussi comme d'avoir dérobé son fils. Chaque fois que son imagination venait de rôder à l'en tour de Zosia, il se faisait ce reproche; mais il concevait ses autres infidélités, non point celle qu'il avait commise aujourd'hui : car la santé de Rex était son bien plus précieux, son orgueil, et peut-être la raison pourquoi il ne l'aimait pas seulement comme les autres pères aiment leurs fils, mais avec arrogance et avec passion.
Dès que Philippe rentrait à la maison, il allait d'abord dans la chambre de Philippe II; et si même il avait la déception de n'y point trouver celui qu'il cherchait, il y goûtait un plaisir de sécurité honnête et délicieux. Son regard à qui rien n'échappe, l'œil du maître, ne voyait rien à reprendre parmi toutes ces choses nettes et bien ordonnées. Il respirait dans cette chambre, où les fenêtres nuit et jour étaient ouvertes sur le jardin, avec le parfum des feuilles et des herbes, mouillées ou sèches, l'odeur de fruit que l'adolescence de Rex disséminait tout à l'entour d'elle, et dont les toiles de Jouy roses et blanches demeuraient humainement imprégnées. Arôme de sensuelle innocence qui évoquait les souvenirs d'Oxford, du
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jardin privé où le premier soir il avait médité au seuil de la terre promise, des visions antiques au Parsons' pleasiire, et des disciples cî'Ashley Bell attentifs à la parole du Maître sur les berges de la Mésopotamie.
Philippe voulait croire qu'il avait engendré un fils pareil à ses amis d'autrefois. Il prétendait que la loi de l'hérédité n'est pas la même pour le vulgaire et pour l'éUte. et que les hommes tels que lui ont des enfants qui n'empruntent pas les traits de leur visage, mais les traits de leur idéal. Il ne pouvait cependant se dissimuler que la ressemblance n'était pas littérale entre Philippe II et un lord Svvanage, un Billee Liphook, ni un Rex ïintagel, son parrain secret. Philippe II avait plus de finesse, de souplesse qu'un jeune Anglais, et plus de physionomie, le teint plus chaud. Sous des sourcils d'une ligne presque trop régulière et comme peinte, il avait des yeux longs et bruns dont l'éclat eût été insoutenable sans l'humidité qui les noyait. Il n'était pas moins beau, mais autrement. Celte beauté enivrait d'orgueil le cœur du pore, et cette différence ne l'alarmait pas encore. IMiilippe considérait son œuvre vivante et s'étonnait de l'avoir pu créer. Il était comme l'artiste qui n'a rêvé que de copier un modèle, et original peut-être malgré lui, a fait mieux.
Ce qui plus encore ilattait son orgueil d'auteur, c'est que l'œuvre ne portait que sa marque, et la collaboration de la mère ne s'y accusait
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pas. La paternité de Philippe était égoïste, jalouse, surtout de Madeleine, parce qu'il était père comme les femmes sont mères. Il l'était physiquement, pour d'autres raisons qu'elles et d'un ordre supérieur. Comme elles aiment leurs enfants d'un amour très matériel parce qu'ils sont la chair de leur chair et la vie de leur vie, il aimait en Rex le prolongement de sa personne et la fragile garantie de son immortalité. Il se chérissait lui-même en l'être né de lui, actuellement eiinœlernum. Cet amour paternel, d'ailleurs capable de tous les sacrifices, et même du plus positif, celui de l'existence, avait pour premier fondement l'instinct de la conservation. La générosité de Philippe ne l'eût point souffert, mais sa conscience, ordinairement plus clairvoyante, ne se doutait ici de rien ; et comme dans une panique celui qui veut se sauver bouscule ou tue par derrière quiconque lui barre les issues, comme dans un naufrage il dispute l'épave aux autres naufragés, Phihppe, qui se raccrochait parmi la tourmente à cet unique espoir de salut, le revendiquait pour lui seul.
L'enfant, au lieu d'être le trait d'union ainsi que dans les ménages unis, le gage de la réconciliation ainsi que dans les ménages divisés, était le ferment de discorde, l'objet, entre Madeleine et Philippe, d'une rivalité sourde, inavouable, contre nature : supposé que cette concurrence du père et de la mère ne soit pas justement une des lois d'airain de la nature
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primitive et que la civilisation ni la morale n'ont point encore faussée. Peut-être que la seule anomalie de la paternité chez Philippe était l'excès et la prédominance de cet instinct de survie, qui est commun à tous les pères, mais plus enveloppé, fondu avec les autres éléments de cette passion infiniment complexe, — enfin, humanisé : Philippe aimait son fils comme un petit.
Il était ému profondément, et comme rassuré, de saisir, à tout propos, entre Rex et luimême, de ces correspondances, miraculeuses pour un père, toutes simples pour la mère qui a porté l'enfant et n'en est jamais entièrement détachée. Les moindres indispositions, les malaises de Rex avaient en Philippe un écho instantané. Le père n'avait même pas besoin de regarder son fils pour en connaître l'humeur; car l'ombre des nuages qui offusquaient un moment l'ame puérile, courait en même temps sur (( le lac de son cœur ». Philippe était bien portant de la santé de son fils, et il redevenait adolescent au contact, au parfum de cette adolescence en fleur. Tout l'étonnait, il redécouvrait le monde, il souriait de ses naïvetés; de son enchantement. Il rêvait, il était mélancolique et ardent, comme si de nouveau, mais non plus sans le savoir, il se fût élancé à la puberté.
Une sympathie, une merveilleuse intelligence accordait le père et le fils. Les autres pères, qui ne ressuscitent point en leur créa-
ture, qui méconnaissent, en ce présent, l'image de leur passé, semblent tous avoir bu l'eau du Léthé au seuil de l'âge mûr. Philippe, en traversant le fleuve des morts, avait eu ce privilège d'emporter avec lui sa mémoire la plus ancienne, et c'est pourquoi il pouvait faire le voyage de retour que les autres ne font pas.
Mais dès lors son amour paternel perdait toute nuance de maternité. Il n'avait pas la même façon que les mères d'admirer la beauté de son fils. Leur admiration est toujours stationnaire ou rétrograde. Elles se méfient du progrès, veulent s'arrêter au présent, craignent d'anticiper l'avenir et ont la nostalgie du passé. Comme les coquettes surannées qui se regardent vieillir dans leur miroir, elles perdent le temps à regretter aujourd'hui la figure que leur enfant avait hier. Philippe ne ^songeait qu'à demain. Elles ne comprennent pas que le plus beau spectacle du monde, c'est le développement d'un être vivant qui croît. Elles souhaitent — avec une impiété sacrilège qui récidive de génération en génération, mais que la nature inexorable ne se lasse pas de décevoir et de châtier — elles souhaitent que l'enfant ne grandisse pas. Philippe avait la même impatience de le voir grandir et s'achever qui pouvait tourmenter Rex lui-même, à cet âge où les mois semblent des années et les ans des siècles.
Virile, sa paternité l'était encore par une sorte d'inquiétude perpétuelle et d'incompé-
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tence. Les pères, qui livrent ordinairement aux femmes toute la première enfance de leurs fils, n'ont guère d'occasions d'avouer ou de trahir celte inhabileté. Les mères les plus nerveuses témoignent alors une sécurité qui leur vient d'une habitude héréditaire de faire des enfants et de les élever. Elles ont le sentiment, ou l'instinct, que tout suivra l^Drdre accoutumé, qu'il n'arrivera rien : les pères, s'ils ont le loisir d'y penser, croient tout le temps qu'il arrivera (( quelque chose )) ; et comme ils n'imaginent pas ce que cela peut être, ils s'affolent. Ils savent aussi que la vie est précaire, à tout instant miraculeuse, fragile comme l'œuf symbolique, au bout d'une longue pelle, que l'esclave devait porter en équilibre d'un bord à l'autre du cirque sans le laisser choir ni le briser, pour conquérir sa liberté par celte jonglerie.
Les pères, dès la première heure, donnent la mesure de leur incapacité : ils ne savent même pas porter leur enfant s'ils essaient de le prendre dans leurs' bras...
L'amour agité de Philippe n'importunait pas Madeleine, mais la faisait sourire et par contradiction l'apaisait. Déjà naturellement calme, elle le devenait plus encore, à le voir toujours bouleversé. Elle échappait ainsi h une épidémie qui sévissait alors sur les mères un peu détraquées de ce milieu, non point certes mauvaises mères, mais qui avaient fait de la maternité une névrose. C'est Philippe dont le bel équilibre
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était rompu. Il en éprouvait une honte et un malaise. Il enviait la sérénité de Madeleine, et il lui eût dit volontiers :
(( Tu n*aimes donc pas mon fils, que lu ne trembles pas constamment pdur lui? »
Une des surprises de cette passion était que ce père intellectuel entretenait avec son enfant des relations uniquement sensibles. Son désir de se survivre en celui qui était né de sa chair semblait n'être que charnel. Il guettait la croissance du corps et ne s'intéressait pas à Téveil de l'esprit. Philippe qui ne s'attribuait de valeur qu'à titre de personne morale, ne paraissait aucunement se soucier de voir cette personne niorale, de même que la personne physique, pousser en un nouveau terrain ses rejetons. Mais peut-être avait-il une peur secrète, et déjà le pressentiment, de ne pas reconnaître, un jour, ses plus chères idées en cette intelHgence différente ou affranchie, comme il reconnaissait encore son regard dans les yeux de RexP
Sa méfiance à cet égard allait jusqu'à ne se mêler point des premières études. Il avait mis simplement son fils au même collège où il était demeuré huit ans. Il ne jugeait du travail que d'après les notes, et les places, ordinairement la première ou la seconde. Il affectait d'ailleurs de n'y pas attacher d'importance, et il faisait scrupule d'ajouter à l'enseignement universitaire, dont il avait éprouvé le fort, mais aussi le faible, aucun surcroît et aucune originalité.
A la maison même, Rex, bien qu'il fût l'idole, n'avait point les façons d'un enfant gâté. On ne l'écoutait pas, on ne répétait pas ses mots, la mère par bon goût et par sagesse, le père parce qu'il avait assez de confiance dans son propre jugement pour admirer son fils indépendamment du suffrage d'autrui. Mais les ana de Philippe II n'étaient pas ce qu'il admirait pardessus tout, et il les surfaisait beaucoup moins que bien des pères moins passionnés.
L'enfant était d'une réserve extrême, écoutait tout et prenait peu de part à la conversation. 11 n'ignorait pas qu'il avait l'esprit juste et assez âpre ; mais il avait la pudeur de son esprit. Rarement il lançait les traits qu'il avait dans son carquois. Il n'était point sans vanité, mais prudente, et il aimait mieux ne point hasarder un effet que de courir la chance de le manquer. Son père était toute sa galerie, et il ne souhaitait pas de lui jeter de la poudre aux yeux; peut-être même que sa tendresse délicate préférait demeurer devant lui en posture d'humilité.
Mais cette tendresse était ombrageuse , et celle de Philippe ne l'était pas moins. Ces deux êtres qui n'existaient que l'un pour l'autre, dont toutes les émotions étaient simultanées et harmoniques, dont la communion était si profonde que sans parler ils s'entendaient mieux, vivaient un drame de cœur quotidien, aux mille épisodes de brouilleries et de réconciliations, d'offenses mortelles et de pardons disputés, de
craintes chimériques, d'espoirs naïfs et enthousiastes. Et tout cela se passait dans l'ombre de leur conscience, dans le silence absolu. Jamais ils n'avaient ensemble de ces entretiens divins et puérils où deux âmes balbutient l'ineflable, et où c'est la toute fraîche éclose qui a le privilège et la vertu d'initier l'âme déjà flétrie.
La vie intellectuelle de Philippe, toujours assez secrète, le devenait plus encore parce que Philippe II en était exclu. Madeleine, qui avait tous les titres à y participer, en était écartée elle-même plus que jamais. Ce divorce contre nature entre ses deux existences causait à Philippe un malaise et comme un désenchantement. Il ne pouvait pas vivre seulement par le cœur : n'aimant Rex que de tout son cœur et l'ayant banni de l'autre domaine, du jardin secret de sa pensée, il ne croyait ni l'aimer parfaitement, ni se satisfaire soi-même de cet amour qui aurait dû remplir toute sa vie. Il était aussi comme blasé de son inteUigence, qui, trop étrangère à ses affections, ne le charmait plus. Sa confiance et son orgueil faiblissaient, son ambition était chancelante. Le reproche de dilettantisme qu'il entendait murmurer contre lui dans les clans littéraires, lui-même ne se l'épargnait plus. Il se rappelait alors de quel ton, avec quel accent Zosia Wieliczka prononçait le mot « gloire », et il avait un sourire désabusé.