‹ --La Journée brèveChapitre 5 sur 20 · UNE PENSEE NOUVELLE · texte numérisé non relu

UNE PENSEE NOUVELLE

Moins pour des raisons de littérature que d'hygiène morale, ou, comme il disait, de psychothérapie, Philippe se décida environ ce temps à reprendre l'esquisse d'un de ces petits ouvrages où il mettait en scène Ashley Bell. Il n'en avait jusqu'alors achevé et publié que trois. Le plus considérable était sur l'amour, où, cédant à sa manie quelque peu arbitraire de socrallser la ligure de Bell, il avait adopté le cadre, sinon le décor du Banquet.

Sa résolution de produire, d'écrire fut brusque, à tel point qu'il crut que son démon intérieur lui eu donnait Tordre sans le motiver : mais il connaissait trop bien le jeu de tous ses rouages et l'habitude de son esprit pour se méprendre à cette soudaineté : elle était l'aboutissement, seul visible, d'un travail lent et sournois de ce qu'on a depuis appelé le subconscient. Cet automatisme, dont il ne pouvait

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méconnaître' la part dans toutes les opérations de la volonté ou de l'intelligence, était cependant à ses yeux une manière de scandale. Il voyait là une tare; une déchéance, quelque chose comme le péché originel de l'esprit, qu'il prétendait, pour son compte, racheter. Il poussait le contrôle de soi aux extrêmes limites, et n'admettait point en son âme de ces éclairages à la Rembrandt, de ces clairs-obscurs où la paresse des autres hommes se complaît. Quand il apercevait trop tard que sa machine avait fonctionné à son insu, et n'en était, comme cette fois, averti que par les effets, il ne consentait point que cela fût normal : il l'imputait à une crise de langueur de sa pensée. Le diagnostic du mal en était l'infaillible remède. Tous les ressorts se retendaient d'abord qu'il les surprenait détendus. Philippe exerçait sur toute sa personne une despotique autorité.

Qu'avait-il donc fait depuis tant de mois, sinon vivre .^ Et sans doute il ne trouvait rien si légitime. Il ne se souciait pas d'être homme de lettres, mais homme. Chaque fois que l'on citait devant lui la célèbre définition de Flaubert, que le bourgeois est un individu qui a la haine de la littérature, il répondait d'un ton dédaigneux : (( Pas assez I » Cependant, quand il se posa cette question imprudente : Qiiai-je fait, sinon vivre? il ne put se défendre de murmurer, en guise de réplique, le vers de Musset : Jours de travail, seuls jours où j'ai vécu...

Bien qu'il proférât la prose, et surtout le théâtre de Musset, il ne dédaignait pas, comme c'était alors la mode, ses poèmes les plus négligés. Il aimait trop tendrement la grâce et la gaucherie de l'adolescence pour tenir rigueur au génie adolescent, cette fleur si rare des littératures. Sa mémoire, qui avait gardé l'écho de peu de vers, était toujours prête de lui citer à propos ceux des Nails.

Dieu soit loiu', fy suis donc revenu, A ce vieux cabinet cVétude!

murmura-t-il, en ouvrant comme un voleur la porte de la bibliothèque, de même que cette nuit de juin où un fils lui était né.

Malgré l'impatience de son remords, et sa hâte de se remettre à la besogne, de ne plus perdre un instant après avoir perdu plusieurs années, il s'accorda quelques minutes de recueillement, pour se réjouir en son cœur de sa réconciliation avec lui-même, pour s'enivrer de sa liberté, divinité jalouse dont le sanctuaire était ici. Il ne regardait pas sans complaisance les objets familiers, les accessoires du culte : la tapisserie que faisaient au mur les reliures diverses des livres, le coffre ancien qui lui servait de bureau pour écrire, le chandelier d église et le cierge pascal, l'escalier de chaire, et ce meuble hollandais dont chaque tiroir était peint d'une miniature de sainteté. Mais il ne s'inté-

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ressait, a vrai dire, qu'au décor intérieur et au paysage de son âme. Qu'elle lui semblait, ici, différente I O trois fois chère solitude I . . . si rarement goûtée depuis de longs jours qu'il pensait renouer aujourd'hui avec le temps déjà lointain où il l'avait goûtée pour la dernière fois, et rayer de son souvenir tous les jours intermédiaires. Cette fiction lui procurait un sentiment de jeunesse dont il ne se dissimulait pas l'artifice et que la conscience de son âge démentait, mais que ne démentait point son image, aperçue dans le vieux miroir terni, comme dans l'eau d'une source à demi transparente celle d'un Narcisse à peine suranné.

Aussi inclina-t-il d'abord à se relire plutôt qu'à entreprendre si vite un nouveau travail. 11 choisit, parmi ses œuvres achevées, celle où il espérait de ressaisir, plus proche de lui et toute fraîche, cette jeunesse qu'il se flattait de n'avoir pas encore perdue. C'était son dialogue de l'amour, son (( banquet ». Sa déception fut cruelle, mais ne lui suggéra que des motifs d'orgueil; car son orgueil privilégié était de se juger comme autrui, et de n'être plus un « moi » quand il s'appelait soi-même à son propre tribunal. La splendide impartialité dont il se targuait d'ordinaire ressembla fort, cette fois, à du parti pris. L'aspect même de la plaquette ne trouA^a point grâce devant ses yeux. Un éditeur, qui n'était pas un marchand de papier, avait tiré cette centaine de pages à un petit

nombre, avec une fantaisie de luxe quelque peu archaïque, comme on fait les livres singuliers, qui ne seront jamais de vente, mais qui deviendront des curiosités un jour ou l'autre. Celui-ci, en dépit de la date récente, faisait déjà des prix honorables sur le marché des bibliophiles. Lefebvre estima que la présentation manquait de simplicité, et il aborda la lecture de sa prose dans un esprit de méfiance.

Il fut choqué dès les premiers mots par un excès de littérature. Ce n'était qu'un pastiche. Non pas quant aux idées. Sa doctrine de l'amour lui appartenait en propre, bien qu'il la mît sous le couvert d'Ashley Bell, et fît de son maître son homme de paille, si l'on peut s'exprimer ainsi dans l'ordre de la pensée. Mais la formule était platonicienne si naïvement que Philippe crut lire un exercice de rhétorique, un devoir de bon élève. Toute l'œuvre était si pénétrée d'hellénisme qu'au lieu d'évoquer le paysage oxonien, qui cependant y était décrit avec une minutieuse fidélité, elle transportait 1 imagination dans cette autre campagne, moins séduisante, où Socrate, ayant rencontré le jeune Phèdre, écouta de sa bouche le discours impie de Lysias. Ce n'était plus l'Isis ni le Cherwell où l'on se baigne, mais l'Ilissus, ruisseau médiocre dans lequel on marche pieds nus. « Cela n'est pas désagréable à cette heure du jour et de l'année... Vois-tu ce grand platane? Là, il y a de l'ombre, une brise modérée, et de l'herbe

pour nous asseoir ou, si nous aimons mieux, pour nous étendre... La source est froide, l'air est tout chargé de parfums, l'été strident vibre dans la chanson des cigales... »

Philippe, qui ne prisait qu'un art volontaire et discipliné, fut mortifié d'avoir égaré ses personnages, malgré lui et malgré eux, parmi une atmosphère oii il les dépaysait. Il se fît un point d'honneur de prendre cette fois sa revanche et de les rapatrier dans leur Mésopotamie. Son imagination docile, comme pour l'encourager, tout aussitôt lui représenta le décor qu'il venait de choisir, avec une précision si miraculeuse qu'il aurait pu compter les feuilles des arbres, l'ombre innombrable de leurs frissons sur l'eau, et sur les mains, sur les joues colorées, sur les vêtements blancs de lord Swanage, cette pâle monnaie de lumière.

Le choix du décor entraînait le choix du sujet. Philippe résolut de paraphraser le plus essentiel des discours de son maître, celui qu'il appelait le discours sur la montagne parce que Bell y avait résumé toute la doctrine; et la plus essentielle vérité de ce discours était que les peuples sont pareils à des personnes, qui s'aiment et se haïssent, en proie à deux passions contradictoires, mais simultanées et nécessaires, la passion de la guerre et celle de la paix.

Comme il pensait revoir les taillis transparents et la rivière lente, Philippe crut aussi entendre la grande voix inoubliable de celui qui

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a recueilli les voix de la mer, de la ville cl de lu foret. Il entendit le frémissement de son propre cœur, ému, comme il y a tant d'années, par ces accents : son cœur où retentissait toujours si profondément ce qui évoquait le mystère des patries, le souvenir de la guerre ancienne, le pressentiment d'une autre guerre, fatale. Il y songea, brusquement, et vit que depuis des mois et des années il n'y songeait plus. Ce fut une stupeur. Avait-il dormi si longtemps, comme dans les fables, et par l'effet de quel maléfice.^ Voici qu'il se réveillait en sursaut. Qu'étaient devenues, au cours de ce magique sommeil, les idées fixes de sa jeunesse, ses idées-mères, ses raisons d'être.^ Il les cberchait, il ne les trouvait plus. Il se sentait isolé. Le champ de sa pensée s'était rétréci, et l'ombre de son égoïsnie se projetait maintenant jusqu'au cercle de son horizon. Il avait pu subir cette métamorphose extraordinaire et, lui si vain de sa conscience, ne s'apercevoir de rien !

Il murmura : « Tous ceux de ma génération sont pareils à moi... » Ce n'était point à ses yeux une excuse, car il se flattait de les conduire et non de suivre leur courant. Il ne voulait pas justifier la prophétie jalouse de nos aînés, qui nous ont dit : « Vous vivrez au fil du hasard, sans direction et sans étoile. Vous croirez faire une charmante promenade: mais vous vieillirez dans la platitude et vous ne verrez jamais que des choses qui ne valent pas

la peine d'ôlie vues ». L'éclio de ces lieux communs, dont il avait maintes fois éventé le mensonge, lui causa comme de coutume une irritation salutaire. Tout ce qu'il savait de lui-même protestait contre le mélancolique horoscope que, par envie sans doute, on a témérairement tiré de nous ; et il aborda son travail avec celte allégresse que les héros de la vérité militante goûtent à réfuter. Son exaltation était même assez voisine de cet « état dionysiaque » dont l'entretenait Lembach à Oxford, à propos de Frédéric Nietzsche (déjà moins ignoré en France : l'astre noir de Zarathustra commençait de poindre, mais pas encore dans les salons). Et le mot de gloire voltigeait sur les lèvres de Philippe comme sur les lèvres de Zosia.

Bien qu'il se flattât d'écrire une œuvre significative et agissante, et fit scrupule d'être littéraire, il ne put se défendre de peindre avec une amoureuse langueur le paysage du début. Il s'enivra d'air pur, il accoutuma ses yeux et son esprit à une clarté facile; et par contraste, ces idées de race, de tradition, de patrie même, qu'il avait dessein d'exprimer lui semblèrent d'une obscurité bien incommode. Elles ne cessent en effet d'être des énigmes que le jour qu'une catastrophe en a soudain révélé le mot; mais il n'y avait point de catastrophes en ce temps-là, et Philippe ne fût jamais parvenu à dégager sa pensée des fumées qui l'off'usquaient,

s'il n'eût inBlinctivement usé d'un symbolisme assez bizarre, d'ailleurs élémentaire.

Il prétendait avoir été le témoin déjà conscient de la guerre entrevue aux jours de son enfance, en avoir reçu l'impression et en garder le vivant souvenir : il ne pouvait cependant former aucune idée vraiment nette de la guerre en soi. 11 se rejetait, par esprit de commodité, sur les idées beaucoup plus sensibles de l'ami et de l'ennemi. Comme autrefois, il leur attribuait des noms propres : l'ami, c'était encore Tintagel, l'ennemi, le prussien Lembach. Mais ces deux figures s'effaçaient déjà dans le lointain, et son imagination avait besoin d'interprètes, si l'on peut dire, plus proclies. La patrie lui devenait plus aimable et la race plus intelligible, quand il les identifiait avec le fils de ses œuvres, par qui leur avenir et le sien propre étaient, selon l'ordre de la nature, précairement assurés. Repris à d'anciennes doctrines, un peu étroites et jalouses, qu'il outrait par réaction et par pénitence de les avoir depuis abandonnées, il se persuadait qu'une trop facile ouverture des frontières serait, pour les familles diverses de l'bumanité, un désastre ensemble estliélique et moral. Il ne faisait pas à sa génération un crime de diilérer la revancbe, d'y avoir renoncé peut-être, de refuser avec borreur la responsabilité d'un conflit; mais il lui reprocliait celte sorte de complaisance veule qui supprime en effet les frontières indispensables.

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et aboutit moins à la réconciliation des races qu'à leur confusion et à leur promiscuité. En un mot, il incriminait surtout le cosmopolitisme, pour quoi il était d'autant plus sévère qu'il ne se sentait pas lui-même sans péché; et dès qu'il s'accusait de ce péché, dès que son juge intérieur exigeait l'aveu des circonstances où il l'avait pu commettre, c'était, en guise de symbolique réponse, la ligure de Zosia qui se manifestait à sa pensée, et qui une fois de plus se trouvait opposée, dans on ne sait quelle rivalité mystérieuse, à la figure de Philippe II. Il put, à cette occasion, observer sur luimême un des plus curieux phénomènes d'âme dont ce perpétuel témoin de soi eût jamais pris note. Sa frémissante et ombrageuse sensibilité ne s'alarma point de tout ce symbolisme où elle était intéressée si directement, et elle ne s'embarrassa d'aucun des scrupules qui d'ordinaire la travaillaient, chaque fois que lui était rappelée la rivalité permanente de Rex et de Zosia. Ce fut son intelligence qui s'empara de cette espèce de mythe, née en elle par genèse apparemment spontanée, ainsi que dans l'esprit de nos ancêtres se formèrent les grands mythes primordiaux. Philippe l'accepta comme une traduction commode ou une figure de sa pensée. A l'exemple de Socrate, il faisait mine d'en respecter l'allégorie, de la prendre naïvement au sens le plus littéral, et en même temps il l'interprétait à la façon d'un exégète moderne :

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il en dégageait après coup le dogme qu'il y avait lui-même enveloppé. Cette méthode, un peu artificielle si elle eut été délibérée, donnait à SCS conclusions une autorité, une certitude et une portée en eftet dogmatiques, au lieu que, si le raisonnement l'y eût acheminé par les voies battues, il y eût malgré lui apporté tous les tempéraments de la critique et du doute.

Il se procura ainsi l'illusion de n'inventer point sa doctrine, mais d'en recevoir la révélation d'en haut. Le premier article de sa foi était que l'instinct de conservation de la race doit prédominer, chez l'individu, sur l'instinct personnel. Il ne faisait que changer d'égoïsme ; mais c'était le moi de la patrie qui devenait l'objet de son culte. Pourquoi n'en pouvait-il imaginer les rites que parmi un fracas lointain de batailles .►^ Etait-il à ce point obsédé par les souvenirs de l'ancienne guerre, ou par le pressentiment de l'autre guerre inévitable.^

L'adage lui revenait à l'esprit, que si souvent il avait lu chez son maître le plus familier : Apprendre, c*est se souvenir; et il voyait bien que la révélation peut être souvenir aussi comme la science : car en ce moment que faisait-il, que retourner aux idées premières et aux inclinations de sa jeunesse? Il goûtait cette joie, mêlée d'un tendre repentir, de renouer enfin avec sa propre tradition, après des années trop longues de négligence et d'infidélité. Comme il apercevait que ses contemporains semblaient suivre

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le même rythme, il eut Forgueil de se pouvoir murmurer à lui-même que son réveil serait le signal d'autres réveils. Il se targua d'un rôle, bien supérieur cette fois à la littérature, rôle de conducteur d'hommes, rôle historique, dans l'ordre de l'esprit.

La grandeur, plus que l'utihlé effective, d'un tel ministère enivra Philippe. Son ambition était effrénée, et cependant contenue par un juste sentiment de la médiocrité de notre âge. qui ne permet pas les vastes desseins : mais cette fois elle lui échappa. Il osa prononcer le nom de la gloire du même ton que la Wieliczka, et même avec un enthousiasme plus sincèrement puéril. Son image lui apparut dans le miroir ovale encore rajeunie. Elle avait des jeux de physionomie qu'il reconnaissait, mais qui n'étaient plus ceux de tout à l'heure et qui lui rappelaient un passé lointain. Il disait, précieusement — mais profondément : « Gomme je me ressemble I » et il souriait. Et ce sourire était malicieux comme celui des très jeunes gens qui ont un grand secret dans le cœur et qui semblent crier au premier venu : « J'ai un grand secret ! » Ainsi le page déclare son amour sans objet aux nuages qui passent et aux arbres du jardin.

Le secret de Philippe Lefebvre était sa gloire prochaine et son actuel génie. Pouvait-il user d'un autre mot, quand il avail ensemble la joie de créer, et l'effroi, mais l'enchantement de

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sentir qu'il n'y était pour rien? Les idées les plus abstraites et les plus obscures se présentaient à lui toutes pénétrées de lumière. Il les traduisait avec une facilité merveilleuse, et si vite ! Il écrivait presque machinalement et comme sous la dictée. Est deiis in nohis. Lui qui ne croyait pas à l'inspiration I II était en état de grâce, — non : plutôt dans cet état physique d'allégresse et d'inquiétude, qui semble contre nature passé les années de l'enfance. Il avait la confiance naïve, la parfaite sécurité d'un très bon élève a la veille de la distribution des prix, qui compte les minutes et qui est sûr d'avoir tous les premiers prix. Plus que jamais il enveloppait son travail d'un mystère jaloux, — que nul ne songeait à violer. Il s'enfermait dans son cabinet à double tour. Il affectait d'oublier couvent les heures, même celles des repas. On ne pouvait pas lui en vouloir, justement à cause de ce charmant sourire et de cet air mystérieux qu'il avait dès qu'il daignait reparaître. Il semblait dire : « J'ai un secret, c'est à moi que vous feriez le plus de plaisir si vous me l'arrachiez. »

Il éprouva en effet l'irrésistible besoin de donner a son œuvre la publicité d'une lecture, le soir même du jour qu'il l'eut achevée. Mais, d abord, il s'avisa que rien ne pouvait être plus indifférent ou plus étranger à tous les hommes de lettres de l'époque, voire à ceux qui faisaient cas de lui, et dont il estimait le talent. Il n'en

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conçut que plus d'orgueil, et résolut de lire son livre à Madeleine seule : c'était comme le relire lui-mcme à haute voix. Cependant, il retint André Jugon, qui avait par hasard dîné là. Il fut tenté d'admettre Rex à la cérémonie ; mais il hésita; et l'enfant, qui voyait terrihlement clair ainsi qu'à cet âge, piqué de cette hésitation, se retira par dignité. Philippe, qui ne voyait pas moins clair, garda longtemps le souvenir de cette sortie, l'un des premiers, imperceptibles, mais significatifs épisodes de leur perpétuel malentendu.

On se réunit dans la bibliothèque. Philippe lut son livre à la même place où il l'avait écrit. Madeleine était séparée de lui par le bureau seulement, oii elle avait posé des soies de couleurs diverses ; car c'était encore le temps oii les femmes occupaient toujours leurs doigts k quelque ouvrage, elle faisait un point de Hongrie. André se tenait assis plus à l'écart, sur la première marche de l'escalier mobile où il était presque accroupi ; et il écoutait, la tête dans les mains. Gomme seul était allumé, au centre de la vaste pièce, le cierge pascal dans le candélabre d'église, les visages de Madeleine et de Philippe recevaient une vive clarté, André Jugon était au second plan et dans l'ombre.

Philippe lisait bien, à demi-voix, pour luimême, et n'était aussi curieux que de son propre jugement. 11 s'en alarmait un peu, il se

savait incapable de complaisance, ou même prévenu ; mais son impression fut d'abord si favorable que le ton changea. 11 vainquit cette timidité oii l'appréhension d'autrui n'était pour rien et qu'il n'éprouvait jamais si anxieuse qu'en présence du seul juge intérieur. Il prit de l'autorité. Son contentement de soi était si ingénu, si peu arrogant, que l'on n'y pouvait soupçonner aucun mélange de vain orgueil. Quand il ferma le manuscrit et leva les yeux sur Madeleine, il sourit. Elle sourit de même. Ils sentirent leur unanimité et elle n'eut besoin de rien dire.

André Jugon ne garda pas le même silence et n'avait pas les mêmes titres que Madeleine h. le garder. Bien qu'il retrouvât fréquemment, dans la société de son ami, des façons et des gestes d'autrefois, sa physionomie n'avait pas conservé aussi aimablement que celle de Philippe les caractères, les expressions de leur enfance. Il avait subi davantage les déformations professionnelles. Ce médecin diagnostiquait partout, et non pas seulement au chevet des malades. Même dans une occasion comme celle-ci, et quand c'est un ouvrage de l'esprit que l'on soumettait à son examen, il avait l'air de se croire appelé en consultation. Philippe s'amusait parfois de cette manière, mais ne la haïssait point si le diagnostic était bon : les formules doctorales donnaient plus de poids aux arrêts et aux considérants ; elles n'empêchaient point que Jugon ne pénétrât parfaite-

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ment la pensée d'autrui, surtout la pensée fraternelle de Lefebvre. Jamais il ne semblait l'avoir pénétrée mieux que cette fois, et ainsi que Madeleine, il était fier par procuration. Philippe vit briller une larme dans ses yeux. Comme Philippe n avait plus peur du mot (( gloire )), André n'eut point peur d'autres mots, encore plus ambitieux peut-être, et il déclara formellement que ce petit livre serait (( une date de cette génération, un moment de sa conscience ».

— Mais, si je ne doute pas, ajouta-t-il, que tu ne passionnes du premier coup ceux à qui tu t'adresses, je veux dire tous nos contemporains, je ne doute pas davantage que tu n'effares tous nos aînés qui font profession de littérature. Ils vont se demander avec stupeur comment on peut s'occuper de ces choses-là, au lieu d'exécuter une monographie du vieux petit employé de bureau ou du scieur de long. Les éditeurs...

Philippe, l'interrompant, protesta qu il ne se souciait point du succès matériel, et dit qu'il éditerait le volume à ses frais.

— Ce n'est pas du tout mon avis, repartit André. Si tu le fais, te voilà qualifié amateur, et il paraît qu'on ne s'en relève pas. Ou bien tu te réduis volontairement à l'admiration, non pas même d'un cénacle, mais de ton intimité, comme ce Gobineau qui n'est célèbre que chez la Princesse. De plus, tu dois exercer une ac-

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lion, et on ne l'exerce pas dans une cave. Le succès matériel est pour ton œuvre une nécessité : tu n'as pas le droit d'en faire fi ; mais tu ne peux l'obtenir qu'en le surprenant. Résignetoi donc à tromper ton monde, et fais publier ces pages, qui ne sont pas « de vente ». justement par l'éditeur que tu cboisirais si tu avais écrit la monographie du scieur de long ou du vieux petit employé de bureau. D'ailleurs, je m'en charge.

Trois jours plus lard, et environ une heure avant le déjeuner, on remit à Philippe la carte de Mercadier, qui était le plus important éditeur des naturalistes. Ni Mercadier n'avait annoncé sa visite, ni André Jugon, bien qu'il eût pris sur lui d'engager lalVaire. Mercadier était aussi l'éditeur d'André Jugon, médecin trop littéraire pour ne point faire de temps en temps à la médecine une infidéhlé vénielle en faveur de la littérature. Il venait de publier le recueil de nouvelles sur des sujets de sa compétence, qu'il était dans l'ordre qu'écrivît alors un neulologiste reçu h Médan et au grenier d'Auteuil. En ce temps, où la littérature d'imagination était considérée comme une vaste enquête sur les divers milieux de la société, et où la célèbre (( bibliothèque » fondée par le père de l'éditeur commençait k prendre tournure d'encyclopédie, il était également dans l'ordre que Mercadier y eût fait une place au « document » d'André Jugon.

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Cela même allait tellement de soi qu'il avait accepté le volume, pour ainsi dire, machinalement. Il est vrai que Mercadier agissait de même un peu avec n'importe qui. Les gens (( arrivés » ou les débutants le trouvaient toujours prêt. C'était un éditeur aimable, complaisant et détaché, son désintéressement était sans exemple. Il pratiquait son métier avec une conscience et une honnêteté louables, mais comme on fait un pensum. La raison secrète de cette nonchalance était qu'il aimait bien les lettres, mais il préférait la peinture ; et k cet égard, il était vraiment l'un des personnages les plus représentatifs de ce « temps des peintres )). Il dirigeait sa librairie, non par droit : par devoir d'hérédité, comme, dans l'ancienne Egypte, on suivait la même carrière de père en fils. La loi, en Egypte, y contraignait les artisans : la contrainte n'existe plus, mais les convenances demeurent plus impérieuses que les vocations. Mercadier avait fait un mariage de raison avec la librairie, à qui cependant il était fidèle, mais tristement.

Cette mélancolie se répandait sur toute sa personne et jurait avec son goût ardent de vivre, que seuls ses camarades soupçonnaient, au lieu que la mélancolie sautait aux yeux. Elle tirait prétexte et aliment de tout, même de sa passion tourmentée pour la vie, qui lui rendait insupportable la fuite du temps. Il n'eût point dit que philosopher, c'est apprendre à mourir,

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mais à vieillir; car il ne songeait pas à la mort, et il avait peur de la vieillesse; mais il ne philosophait guère. Il pensait déjà être un vieil homme à moins de cinquante ans, puéril de caractère, jeune de visage, malgré les cheveux gris et le front nu. Ces beaux cheveux, bien qu'il les rejetât en arrière et les portât trop longs, n'avaient rien de la crinière romantique. Le regard, doux, était d'une pâleur désenchantée. Sa politesse était presque craintive, et il croyait naïvement avoir les façons d'un homme qui ne se gêne pas. Il affectait aussi — avec quelle extrême modération I — le genre artiste et un certain négligé de tenue.

Philippe, naturellement, le connaissait pour l'avoir rencontré au grenier d'Auteuil où Mercadier avait beaucoup plus de raisons de fréquenter et fréquentait peut-être encore moins ; mais c'est à peine s'il connaissait le timbre de sa voix. Simple et enjoué dans la vie intime, Mercadier, dans les milieux littéraires, gardait volontiers le silence. Il semblait avoir le même parti que Maiipassant de ne jamais discourir de littérature, principalement avec les gens du métier ; et sa mine ne permettait pas de discerner si la cause de cette réserve était un excès de déférence pour les maîtres ou un irrésistible ennui. Il se tenait fort au courant, et ne se targuait point de ses lectures. Il n'ignorait certainement pas les premières a idéologies » de Philippe, assez fin pour les avoir comprises, sans

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aller toutefois jusqu'à 8*y intéresser. Philippe avait si bien le sentiment d'être, pour cet homme agréable, un étranger en esprit, que d'abord il ne devina point du tout l'objet de sa visite. Mercadier le laissa dans le doute un temps incroyable. La scène eût tourné au vaudeville entre deux personnages plus ordinaires. Ils étaient aussi intimidés l'un que l'autre. Mercadier, par contenance, admira ie logis, les beaux arbres, et fut heureux de pouvoir dire qu'il possédait lui-même un jardin : il ne demeurait pas loin de là, rue de Grenelle. Il osa dire :

— Si nous allions causer dehors P Et dehors, comme à la campagne, ils se familiarisèrent plus vite. Mercadier n'avait pas prévu le charme et l'ingénuité de Lefebvre. Il le croyait froid, pincé, hautain. Quelle bonne surprise! Il était bien étonné, bien content de se sentir à son aise ; son cœur également ingénu en était tout plein de reconnaissance.

Mais cette heureuse disposition ne lui donnait pas encore le courage d'avouer à Philippe Lefebvre pourquoi il l'était venu déranger. Il ne le confessa que tout à fait au dernier moment, quand il vit que la discrétion l'obligeait de se retirer enfin. Il balbutia, il dit qu'André Jugon lui avait parlé, qu'il serait désireux d'éditer le nouveau livre... Il semblait demander cela comme une faveur. Le procédé était insolite, de la part d'un éditeur notable, s'adressant

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à un auteur qui ii avait, comme on dit, aucune espèce de situation. Philippe y fut sensible comme au compliment le plus délicat et le plus inattendu. Il ne cacha point son plaisir, sut remercier avec grâce, prit un air de friandise, et finalement se tut, aussi embarrassé que le visiteur.

Par chance, Madeleine survint, accompagnée de Philippe II. Sa beauté sage aurait, en tout état de cause, ravi Mercadier: mais un effet amusant de lumière sur le visage et sur la robe, un contre-jour où la silhouette se cernait d'or à l'ondulation des cheveux, et au profil perdu des joues se diaprait de couleurs prismatiques, un jeu d'ombres grises ou mauves que n'eût point osées un impressionniste, étonnèrent l'imagination de ce f)eintre manqué. Ce fut le coup de foudre, un honnête coup de foudre. Mercadier était parfaitement capable de lire une âme et d'analyser un caractère, mais à la manière des grands peintres de portraits qui peignent l'esprit de leurs modèles, et qui ne le sauraient définir, ainsi qu ils ne le savent rendre, que par le moyen des teintes et des lignes.

Il avait contre Madeleine la môme prévention que contre Philippe, elle lui procura la même agréable surprise. Pour employer son langage, il les croyait tous deux « à la pose » : la grâce bourgeoise de la femme le réconcilia, comme tout à l'heure la simplicité du mari, et il eut un

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peu de remords de les avoir lémérairement jugés. Il ne se sentait plus seulement à son aise, mais à la vérité heureux, du bonheur visible et en quelque sorte pittoresque de ces trois êtres privilégiés ; car il ne séparait point, dans sa pensée, ce bel enfant du père et de la mère. Les quitter lui fut pénible, et il eut l'inspiration, bourgeoise aussi, de les inviter à dîner tous les trois pour leur faire connaître son propre ménage.

Cet homme timide n'éprouva aucun embarras à leur faire cette invitation un peu précipitée. Il la ménagea toutefois adroitement. Il dit à Philippe qu'il souhaitait le mettre en rapport avec un artiste encore jeune, peu connu, du plus beau talent.

— Il fera de vous une étude, dans votre jardin...

Ici, Mercadier glissa l'invitation. Il ajouta, par parenthèse, que la femme de ce jeune peintre inconnu était une créature de la plus rare et (il hasarda cette épithète qu'eût blâmée Goncourt) de la plus céleste beauté. Il revint à l'étude de plein air, qu'il voulait placer, dit-il, à la première page du livre ; et comme si André Jugon lui eût fait la leçon, il répéta que l'œuvre de Philippe, écrite for the happy few, devait, pour cette raison même, être présentée au public sous un demi-déguisement. Il assura que le portrait de l'auteur en frontispice était une enseigne innocemment trompeuse, et ferait douter

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l'acheteur, le temps de l'achat, si le livre était d'un idéologue ou d'un romancier mondain.

— Ceux, dit-il avec un bon rire, qui s'y laisseront prendre, ne viendront pas ensuite me réclamer leur argent. Il n'y a pas de rendus en librairie comme dans les magasins de nouveautés.

Les Lefebvre acceptèrent l'invitation comme elle était faite, de bon cœur et sans façon. Philippe sut gré à son éditeur de n'avoir pas oublié Rex. La petite mortification de la lecture d'oii l'enfant avait été exclu s'effaçait. Le fils et le père eurent le sentiment que leur malentendu était dissipé. Mercadier vit bien qu'il faisait plaisir et voulut se retirer là-dessus; mais il chercha un peu trop longtemps sa réplique de sortie.

— Au moins, dit-il. vous m'autorisez à le publier, ce portrait.^ C'est que je suis payé pour me méfier de vos confrères. Croiriez- vous que Maupassant m'a envoyé du papier timbré parce que je me suis permis de reproduire une de ses photographies.^

La gaucherie de Mercadier avait on ne sait quoi de touchant et fut loin de le desservir. Les Lefebvre étaient aussi contents de lui qu'il s'en allait content d'eux.

— Mais, se disait-il en retournant rue de Grenelle, j'ai passé une heure exquise I

— Mais, c'est un homme charmant I dit Madeleine à Philippe.

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— Oui, dit Rex avec une gravité comique.

— Et plein de goût, dit Philippe, qui affectait de plaisanter mais dont la vanité était satisfaite.

Ils n'auraient su dire pour quelle raison mystérieuse : jamais ils ne s'étaient sentis — tous les trois — unis si étroitement.

Les Lefebvre étaient trop du monde pour l'aire grande affaire de donner à dîner ou de se rendre à une invitation. Cependant on parla, au cours de la semaine, plusieurs fois de ce dîner chez les Mercadier, qui était pour le mercredi suivant. Madeleine n'oublia point de faire préalablement une visite, inutile, car elle ne trouva pas M"* Mercadier; Philippe, toujours soucieux (Je correcîion, y posa sa carte, et même, sur la demande expresse de l'enfant, celle de Rex. La question de la tenue fut aussi fort discutée. La table des Mercadier avait une bonne réputation, mais ils passaient pour recevoir sans cérémonie, et l'éditeur, bien qu'il fréquentât des journalistes qui vont quasi tous les soirs au théâtre, portait plus souvent le veston que l'habit. Mais Philippe flaira qu'il y aurait ce soir, en son honneur, plus d'étiquette, et ne se trompa point. M"^ Mercadier, un peu émue de recevoir ces grands bourgeois, bourgeoise elle-même, qui, sans snobisme, avait le sentiment de sa valeur et de sa dignité, proscrivit cette fois le « genre artiste » : elle obligea son mari de s'habiller.

C'était une femme de pelite taille, malheureusement abîmée par l'embonpoint, mais qui avait gardé, après la quarantaine, une ravissante figure, cclairf^e par des yeux du gris le plus doux. Son intelligence était d'une fille de notable commerçant, née femme d'affaires et d'intérieur, à qui la conversation des lettres ajoutait de très agréables ornements ; avant tout, maîtresse chez elle, menant au doigt et à l'œil son mari, qui se laissait mener avec reconnaissance et, pour la galerie, avait l'air de rechigner. Elle menait de même les domestiques, et se flattait de mener aussi ses enfants, à qui elle ne faisait sentir son autorité que par des chamailleries où ils avaient toujours le dernier mot. Ils étaient trois, famille nombreuse pour 1 époque : un garçon, à peine plus âgé que Rex, qui avait les charmants yeux gris de sa mère, mais plus tendres et voilés de la mélancolie paternelle ; une toute petite fille, encore plus maîtresse femme que M"" Mercadier ; et une aînée de douze ans qui en paraissait hardiment quinze, 1res grande, mince et souple, à qui déjà l'on ne pouvait manquer de prêter attention. Chateaubriand eut reconnu en elle son imaginaire sylphide. A l'étudier, on ne lui trouvait guère que des imperfections, même des vulgarités, et l'ensemble était délicieux. Philippe définit heureusement l'un, entre autres, de ses contrastes : petits yeux, grand regard.

Un admirable tableau de Renoir, mais con-

tourné, représentait M"' Mercadier et deux de ses enfants sur un divan assez ordinaire au pied duquel était couché un gros chien. Ce tableau était placé dans le salon, au-dessus du même divan, oii les trois personnages se tenaient volontiers, dans la même attitude gauche et difficile; les Lefebvre, dès leur entrée, eurent simultanément la vision des portraits et des originaux. Ils avaient d'abord monté un escalier droit et raide, éclairé brutalement au gaz, où vis-à-vis la porte une armure de samouraï montait la garde, et où les cadres, sur les deux murs, se touchaient; puis traversé une galerie vitrée, sur la cour, et de là entrevu, derrière un store de perles, la pénombre de la salle à manger, où des Monnets de la première manière jetaient des lueurs. L'intimité du salon leur plut. C'était encore le temps des lampes, et il y avait là ce luxe, non seulement personnel, mais qui ne s'achète point, à aucun prix, qui ne sent pas l'intermédiaire et la boutique. A quoi devinet-on qu'un tableau, une statuette, sont venus tout droit de l'atelier, sans passer chez le revendeur.^ N'importe : on le devine. Pas une de ces œuvres d'art n'avait non plus l'âge du musée; toutes dataient ou d hier ou d'aujourd'hui; et sans doute elles n'étaient point vénérables, mais elles vivaient.

Les Lefebvre eurent la petite gêne d'arriver les premiers, dans une maison où ils venaient pour la première fois ; mais la simplicité de

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l'accueil leur procura l'illusion d'une amitié déjà ancienne et familière. M""" Mercadier faisait seulement un peu trop de frais, peut-être un peu d'esbroufe. Les deux mères, d'un regard furtif, comparèrent leurs garçons ; puis, tandis cjue Philippe et Mercadier, debout à la cheminée, croyaient devoir, par manière d'acquit, s'entretenir de leurs affaires d'édition, elles entamèrent une grande conversation dont M™" Mercadier donna le la. Elle n'avait pas honte de ses bourgeoises vertus et ne semblait volontiers discourir que sur les choses ménagères; mais des transitions insensibles et à la fois soudaines la ramenaient toujours au chapitre de ses relations. C'est ainsi qu'à propos de l'hygiène des enfants, elle conta une anecdote de Victor Hugo à Guernesey. Le Père faisait déposer chaque soir sur son balcon une cuve pleine d'eau ; il se réveillait à point pour assister au lever du soleil, et durant cette cérémonie se tenait debout, en chemise, les pieds dans l'eau froide.

— Madame Mercadier, disait-il, vous devriez faire comme moi et obliger votre lîls à en faire autant. C'est très sain.

— Ce n'est pas mon système, répondait M'"** Mercadier.

M""" Lefebvre put inférer de cette histoire que M"'' Mercadier avait un système, qu'elle était femme à principes, qu'elle connaissait très intimement Victor Hugo, et qu'elle avait

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séjourné à Hauteville-house, dont elle esquissa une description et un inventaire. Mercadier et Philippe s'étaient rapprochés.

Sur ce, quatre invités firent leur entrée simultanément. C'était, avec leurs femmes, le peintre qui devait exécuter le portrait de Philippe et le graveur qui devait exécuter le bois. Les deux couples faisaient un contraste si bien ménagé que, dans une société curieuse comme celle-ci du pittoresque et de (( l'amusant », on devait, sans le moindre doute, les inviter ensemble exprès. Séruys, le peintre, était un petit homme à poil noir, ras, aux yeux fureteurs, sec, triste et absent. Famechon, le graveur, était cordial, bouffi, ventru, « tout ventre » comme dit Amyot, et tout ce qu'ajoute le vieux traducteur de Longus, que la pruderie moderne interdit de répéter. Sans avoir le génie du diagnostic, on apercevait d'abord que le scrupule, chez ce Famechon, n'allait point jusqu'à la maladie, et que son indifférence conjugale pouvait aller jusqu'à la philosophie. L'éclat emprunté de M"" Famechon — Sidonie — témoignait que cette ancienne beauté, genre Rubens, s'évertuait, si l'on peut dire, afin de plaire encore, et que la coquetterie ou l'art pour l'art n'en étaient point les seules causes. Le mari avait l'air d'un homme qui veut ses aises, ne les chicane point et pense qu'il faut ce qu'il faut ; la femme avait si ingénument l'air d'une lionne pauvre que, par esprit de contradiction,

Pliilippe douta qu'elle le fût. Il douta pour la même raison, ou l'inverse, que Claire Séruys fût aussi parfaitement immaculée que son visage de madone engageait les naïfs de le croire.

Un dernier convive fit une entrée a effet, juste au moment que M"" Mercadier parlait de se mettre à table sans l'attendre, vu que le lièvre il la royale n'attend point. C'était un des polygraphes, ou plutôt des pantographes alors les plus importants et les plus fameux, de qui la gloire déjà ne sentait pas bon. Il y avait on ne sait quoi de malsain sur sa réputation et sur sa personne, toutes deux si souillées qu'au coup d'épingle de la mort elles devaient se dégonfler subitement. Ce Maître-Jacques de la littérature, entre autres poète lyrique, avait du moins lo physique de cé'dernier emploi : il portait une cravate Lavallière de soie blanche, et livrait au vent, même entre quatre murs, ce qu'il lui restait de cheveux, comme Chateaubriand sur sa tour ou Byron à Missolonghi. Romantique de chez Tortoni, fripé, soignant sur lui les stigmates de vices qu'il ne pratiquait point, il se soumettait à un régime sévère tout en simulant l'alcoolisme. Il avait le verbe haut et rieur, et l'on n'imaginait point de quoi, sinon de luimême, il pouvait toujours être si content. Il déclara qu'il n'avait rien mangé depuis la veille, en prévision du bon dîner qu'il comptait faire, et l'on fut en cortège dans la salle du festin.

Elle était simple, de dimensions petites et même d'aspect campagnard , mais toute ré veille'e par le plein air des tableaux. Philippe, si peu connaisseur et peut-être bien, comme on disait, réactionnaire en peinture, fut cependant séduit par un village au crépuscule, de Sisley, et par des glaçons de Monnet dont le glissement faisait quasi trompe-l'œil entre deux lignes de peupliers. Le service de la table était correct, sans rien pour la montre, et Mercadier versait luimême les vins, qui méritaient cet honneur. Quant au menu, il était pour satisfaire le goût, non le protocole, et ne comportait, outre les accessoires, que deux gros plats, le lièvre à la royale étant précédé d'un chou farci, dont la recette, fort compliquée, fut sollicitée en vain et par M""'' Séruys et par M""'' Famechon.

— C'est un secret de famille, dit M"" Mercadier.

Elle faisait mine de plaisanter, mais son refus était sans réplique.

Ce chef-d'œuvre de chou farci défraya un bon quart d'heure la conversation qui, pour être culinaire, ne fut pas moins littéraire, et que le poète lyrique illustra d'anecdotes de Dumas père et de Théophile Gautier.

Cependant Philippe était contraint et se reprochait de l'être. Ses hôtes lui inspiraient de la sympathie, mais comme une sympathie de raisonnement, et qui ne l'entraînait point. La chaleur fausse du poète le glaçait. Il songeait :

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(( C'est donc cela qu'on appelle un causeur étincelant ? » Il ne l'enviait ni certes ne se souciait pas d'entrer avec lui en compétence, et ce n'est point par vanité mais par esprit de justice qu'il souffrait de passer au second plan. Il s'effaçait et gardait le silence, mais craignait aussi qu'on n'imaginât qu'il se taisait par hauteur ou par bouderie. Il faisait de son mieux l'empressé auprès de Claire Séruys sa voisine, mais ne pouvait se défendre de l'arrière-pensée qu'on l'eût mise là pour la lui offrir. Il en eût été moins choqué si, comme Sidonie Famechon, elle eût avoué de toute sa personne ce qu'il la soupçonnait d'ctre; et d'autre part le cynisme physique de Sidonie l'irritait comme une fausse note extravagante dans un milieu si évidemment bourgeois. Il échangea un regard avec Madeleine et se sentit un peu moins seul, de la voir aussi dépaysée que lui.

Lorsque l'on retourna dans le salon, il était déjà empli de gens conviés pour l'après-dînée, les « cure-dents », comme disait alors un argot passablement vulgaire. Ces tarde venientes, qui ne participaient point de la béatitude ni de l'optimisme que procure un bon repas, firent à ceux qui sortaient de table l'effet de témoins importuns; et les Lefebvre. qui ne se sentent bien qu'entre soi, éprouvèrent d'autant plus le besoin de s'échapper le plus tut possible. La soirée cependant était charmante, et aucun banquier de Francfort n'aurait pu s'offrir à prix

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d'argent un tel programme : il était impayable. Les artistes étaient chez eux, ce qui leur peut arriver à Londres, mais point à Paris, même dans le monde artiste. Quand on les priait de travailler de leur métier, ils ne se le faisaient pas dire deux fois. On ne craignait pas non plus, comme Napoléon, la confusion des genres. Le Chat noir était alors en grande vogue. Les chansonniers de cet établissement débitèrent leurs chansons classiques : le Bal de VHôtel de ville, les Fœtus, l'Expulsion ; après quoi on applaudit une grosse belle fdle, qui est devenue grande cantatrice depuis, qu'un brave homme de peintre avait découverte récemment dans une auberge de la banlieue. Elle faisait ce soir ses véritables débuts et, d'une voix superbement maladroite, chantait du Berlioz pêle-mêle avec des vieilleries d'opéra-comique.

Les Lefebvre ne demeurèrent qu'une heure; mais ce peu de temps leur sufiBt pour nouer, dans ce monde cordial et facile, une foule de relations qu'ils ne cherchaient pas, qu'ils ne pouvaient pas fuir. Quand ils battirent en retraite, ils avaient le sentiment accablant d'avoir aliéné leur liberté pour deux mois au bas mot. Des gens qu'ils ne connaissaient point tout à l'heure, qui neleur étaient pas odieux, mais dont la fréquentation forcée menaçait de désorienter leur vie, les avaient contraints d'accepter des invitations à raison de trois par semaine, qu'ensuite il faudrait rendre.

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Philippe songeait, dans la voiture :

(( Et tout ce remue-ménage est causé par mon petit livre, que mes nouveaux amis se croiront tous obligés de lire parce qu'ils savent maintenant comment j'ai le nez fait, qu'ils prôneront par snobisme, qu'ils comprendront peut-être parce qu'ils ne sont point sots, mais qui leur semblera un paradoxe inactiielei dénué du moindre intérêt I ))

Madeleine, comme à l'ordinaire, trop certaine de penser les mêmes choses que lui, se taisait. Rex avait reposé sa tête sur l'épaule de son père et s'était endormi au petit trot du cheval. Le tiède contact de l'enfant pénétrait Philippe d'une joie délicieuse. 11 sentait contre son ame l'âme pareille mais neuve, cette fois par hasard confiante et abandonnée.

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