LA SUGGESTION
Ce monde, où les Lefebvre venaient d'être si brusquement jetés, n'avait pas sans doute le caractère que La Bruyère juge (( bien fade », qui est celui de n'en avoir aucun; mais il manquait de définition, et rien ne pouvait davantage incommoder Philippe, de qui l'entendement et la sensibilité se trouvaient paralysés à la lettre, sitôt que l'un ni l'autre ne parvenaient point à définir leur objet clairement et distinctement. Ce besoin est commun à tous les Français, mais Philippe l'outrait encore. Deux peuples, depuis l'origine des peuples, se sont montrés entièrement réfractaires à la notion de l'illimité : les Hellènes et nous. La Grèce l'a témoigné plutôt dans l'ordre esthétique et la France dans l'ordre de la raison; l'art Grec est fini, et les idées françaises sont définies.
On appelait alors ce monde-là le monde
artiste, pour le discerner du monde tout court ou proprement dit; mais le monde lui-même n'était, dès cette époque, susceptible d'aucune définition qui répondît à l'adverbe proprement. Et de plus les deux se communiquaient, se pénétraient. Ils se prêtaient leurs efl'ectifs. Les mondains qui fréquentaient dans les deux compagnies en étaient quittes pour changer assez notablement de visage et de ton chaque fois qu'ils changeaient de place. Ils le faisaient sans y penser, avec la même facilité que Maître- Jacques.
Ce qui signalait le monde artiste (oh les artistes n'avaient pas la majorité), c'élait le sans-cérémonie, ou plutôt l'aU'eclation de sanscérémonie, qui ne dégénérait pas en bohème et ne passait point un fort agréable laisser-aller. Le snobisme n'en était nullement banni. L'atelier de B... était plus somptueux que beaucoup de salons à l'ancienne mode, et d'ailleurs B... ne se croyait pas obligé d'être peintre parce qu'il avait un atelier. Deux ou trois duchesses y coudoyaient une centaine de grandes bourgeoises et une douzaine de « femmes d'artistes » . B..., pour donner la note, allumait une pipe au lieu d'un cigare; mais cette pipe était si élégante et fumée avec tant de désinvolture que l'on ne concevait point qu'il lui pût jamais dire, comme ce pauvre Giboyer :
— Je ne te mènerai plus dans le monde.
Faute de savoir compter, ou pour toute
Il8 LA JOURNÉE naÈvE
autre cause, la dépense était large dans le monde artiste, et le luxe y était réel, — non point sans montre, mais sans trop d'étalage. Il y régnait une facilité sociale qui hâtait les amitiés, d'ailleurs superficielles. L'indiscrétion y était plus rare qu'on n'aurait pu craindre et procédait d'une confiance réciproque, poussée jusqu'à la niaiserie : c'était le défaut d'une qualité. En ce pays du cœur sur la main, on ignorait l'éminente dignité de la solitude ; on y avait un perpétuel besoin de compagnie, de vie extérieure, comme dans le Midi, où les gens ne se sentent chez soi qu'au café-glacier et ne sauraient prendre que sur une table de marbre tous leurs repas, fût-ce le petit déjeuner du matin. Tous ces artistes ou penseurs ne témoignaient aucun goût pour le recueillement, dont l'utilité leur échappait, et l'on pourrait leur appliquer la critique passablement méprisante qu'assena Renan un jour à un politique du même temps : ils ne faisaient jamais oraison. Ils ne faisaient pas davantage la fête,' sauf deux ou trois originaux demeurés pis que célèbres : légendaires. Par exemple, quand on avait la fâcheuse fortune de tomber entre les pattes de l'un ou l'autre de ces deux ou trois, on ne pouvait plus s'en dépêtrer. Après dîner, il vous traînait au théâtre d'oii il vous ramenait souper, jusqu'à des heures indues ; la maîtresse de la maison vous demandait alors sérieusement si vous pensiez retourner chez vous à une
heure pareille et si vous ne préfériez pas que l'on vous dressât un lit : comme Ton comptait bien sur vous pour déjeuner demain matin, vous vous seriez trouvé ainsi tout porté. Mais partout ailleurs les mœurs étaient beaucoup plus régulières.
Seulement, toutes les maisons de ce monde étant, pour ainsi dire, solidaires et succursales, on s'y trouvait comme emboîté du premier coup. Une première invitation nécessitait toutes les autres, qu'il n'était pas moins obligatoire d'accepter. Un homme qui, hier encore, n'était pas du monde, ou de ce monde, et n'allait nulle part, se voyait, dès la première fois qu'il était allé quelque part, requis d'aller désormais partout. C'était une franc-maçonnerie où l'on ne pénétrait certes point sans invitation, mais où les épreuves d'entrée étaient le pont aux ânes.
Nul régime n'était plus fait pour déplaire à Philippe; mais il ne s'en avisa pas d'abord, pour l'unique raison qu'il ne s'ennuya point chez ses nouveaux amis, ni chez les amis de ses amis. 11 se crut même à son aise dans le miUeu littéraire mondain, lui qui se sentait toujours déplacé dans les milieux littéraires tout court. Il accepta de bonne grâce, durant plusieurs semaines, une servitude qui ne lui parut décidément insupportable que le jour qu'il estima au juste la médiocrité foncière de tous ces braves gens.
C'est environ le même temps qu'il prit garde
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à une certaine particularité de leurs mœurs, et que sa candeur s'en effaroucha au plus haut point : sa découverte aurait bien prêté à rire aux vieux routiers. Bien que la règle du ménage à trois fût moins générale que ne l'ont prétendu les mauvaises langues, il ne laissait pas de n'y avoir pas mal de liaisons hors mariage, et l'extrême bourgeoisie du monde artiste se marquait, non par la réprobation, mais, à rebours, par l'aveu et la consécration quasi officielle de ces arrangements quasi conjugaux. Ces collages — comme on s'exprimait alors dans la meilleure littérature — étaient tenus pour des espèces de mariages d'une qualité à peine inférieure, toujours respectables, parfois exemplaires, à condition que l'homme fût a arrivé » et la femme « honnête », c'est-à-dire mariée d'autre part. Quelqu'un qui savait son monde n'avait pas le droit de les ignorer, ni une bonne maîtresse de maison celui de n'en pas tenir compte.
En vertu de ces principes, les divers amphitryons qui reçurent les Lefebvre consentaient bien, à la rigueur, que Madeleine (( ne fût encore avec personne » ; mais ils se demandaient ingénument « avec qui pouvait bien être » Philippe, quitte à lui indiquer une maîtresse d'office au cas qu'il ne la déclarât pas lui-même. Les deux femmes avec lesquelles il cherchait le tête-à-tête plus volontiers étaient les comtesses Wieliczka, en ce moment à Paris et fort
répandues ; mais la fille semblait trop jeune et la mère trop défraîchie. En procédant par élimination, l'on pouvait attribuer à Philippe, soit la femme du peintre qui faisait son portrait, Claire Séruys, ou celle du graveur, Sidonie Famechon; mais on doutait que cette dernière, trop besogneuse, courût la chance de se brouiller, pour une fantaisie, avec un homme d'âge et fort riche qui l'entretenait ; au lieu que l'autre, avec ses airs de vierge, était connue pour tellement facile qu'on n'imaginait point que Philippe fût venu cinq ou six fois poser chez le mari sans qu'elle eût trouvé dix ou douze occasions et autant de prétextes pour tomber entre ses bras.
Les Lefebvre, en conséquence, ne furent désormais d'aucun dîner dont ne fussent point les Séruys, et Philippe fut toujours placé à la droite ou à la gauche de Glaire. Elle avait peu de conversation, mais il prenait plaisir à la regarder. Elle le regardait aussi, et il était si neuf qu'il ne s'en apercevait pas. Elle semblait lui dire, en toute innocence : « Qu'est-ce que vous attendez.^ Tout le monde le veut ». Quand il comprit, il fut d'abord effaré, et ne put ensuite s'empêcher de rire. Que pouvait-il craindre? N'était-il pas assez grand pour se défendre, ni assez adroit pour se dérober sans ridicule? Il ne s'alarmait pas; néanmoins, ces entreprises contre sa vertu lui semblaient inconvenantes et le mortifiaient. Il avait même
laa LA JOURNÉE BRÈVE
un peu de remords, si l'on peut dire, virtuel, et poussait le byzantinisme du scrupule jusqu'à se reprocher un manquement, possible en théorie, à la foi conjugale, dans l'instant même qu'il se reconnaissait incapable d'une infidélité pratique. La victime, également imaginaire, de cette imaginaire tromperie n'était plus Rex, mais Madeleine, ou peut-être Zosia.
Persuadé, selon l'évidence, que nul être humain n'avait le pouvoir exorbitant de l'obliger à (( se mettre » avec M""'' Séruys. il en voulut cependant au monde qui formait un si téméraire dessein, et prit fantaisie de le bouder. li se jugea bien assez grand homme pour imiter les façons bourrues, et l'on oserait dire mal élevées, d'autres grands hommes, qui, sous prétexte qu'ils n'écrivent jamais une lettre, ne répondent même pas aux invitations. Il en déclina plusieurs, par caprice plutôt que par système, et sans prendre la peine de colorer ses refus. On le rechercha d'autant plus qu'il se prodiguait moins : il se cloîtra. Madeleine obtint malaisément de lui l'autorisation d'expliquer aux fâcheux qu'il avait commencé de corriger ses épreuves, que cette besogne l'absorbait et qu'il ne voulait plus voir âme qui vive.
— Moi-même, disait-elle, en baissant les yeux et en rougissant du mensonge, je n'ai pas le droit d'entrer dans le cabinet de mon mari quand il travaille.
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— C'est comme moi. Ahl ils ne sont pas drôles tous les matins, les écrivains de génie I soupirait en minaudant l'épouse d'un romancier prodigieusement médiocre, dont la spécialité était l'étude des mœurs villageoises.
Madeleine mentait bien. Jamais, au contraire, elle n'avait si librement pénétré dans le cabinet de Philippe. Il voulait qu'elle revît ses épreuves. C'était par esprit de contradiction, parce qu'on lui avait rebattu les oreilles, chez Concourt, de ce romancier mondain qui livrait à ses belles amies ce premier état de sa pensée. Il souffrait même qu'elle fît cette revision en son absence, et ne s'irritait plus, quand il rentrait, de la voir installée dans le sanctuaire naguère fermé à tous profanes, assise devant sa propre table. Parfois, pour la surprendre, il rentrait par la petite porte, sans bruit. Elle ne l'entendait point, il la regardait travailler. Puis elle recevait ce mystérieux avertissement que connaissent bien tous ceux qui ont la sensibilité délicate : on devine « qu'il y a quelqu'un là ». Elle relevait la tête. C'est quand il ne la trouvait point penchée sur les épreuves du livre que Philippe avait une déception.
Un jour, il eut une surprise. Ce ne fut point Madeleine qu'il vit à la place accoutumée, mais Philippe II. De taille encore trop brève pour s'asseoir dans le grand fauteuil de son père sans avoir la table au menton, l'enfant s'était mis à genoux sur le coussin, et il avait pris une
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de ces poses, un peu contournées, mais charmantes, dont les enfants seuls ont l'instinct ou peut-être la coquetterie. Il avait la tcte si fort penchée vers le livre que ses longs cheveux bouclés retombaient sur son visage, et il ne riait pas comme la Thérèse de Victor Hugo, mais il pensait au travers. Parfois, il les écartait de sa main, d'un geste impatient, mais sa main seule était impatiente, et son attention ne se marquait pas moins par l'immobilité de tout son corps que par la religieuse gravité de ses yeux.
Sans doute avait-il passionnément, jalousement désiré de connaître cet écrit qu'on lui dérobait. Peut-on même dire qu'on le lui dérobait, et qui donc s'était avisé qu'il eût des curiosités au-dessus de son âge? Il savait bien que, s'il eût avoué son désir, on lui eût épargné l'humiliation d'un refus ironique ; mais son orgueil ne lui permettait pas de solliciter ; et l'amour a de ces raffinements, l'amour filial aussi, peut-être qu'il pressentait une volupté plus âpre à voler qu'à obtenir. Que pouvait-il saisir de la pensée paternelle ? Presque rien ; mais ce fut justement ce qui toucha Philippe : la confiance et le parti pris de cette admiration que l'intelligence n'aidait point. Rex ne perdait pas une syllabe de ce texte pour lui incompréhensible et sacré : on eût dit qu'il l'épelait. Son effort, même physique, était si grand que l'on voyait la sueur lui perler au front. Ne devait-il
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pas éprouver, vu iiscint ces phrases dont il ne pénétrait point l'esprit, la même sorte de sensation que les enfants qui ne savent pas encore parler, et qui aiment cependant la voix de ceux qu'ils aiment, et qui semblent se mêler à leur entretien ?
Philippe se disait tout cela, et il éprouvait lui-même un sentiment si composé qu'il n'était point capable de le définir. L'orgueil y dominait : l'orgueil ou l'espoir frémissant d'avoir créé — peut-être — son semblable et son égal ; l'orgueil d'être aimé si entièrement et jusqu'à cette communion ; puis une tendre pitié pour ce petit encore si petit, et comme l'effroi de celte fragihté. Philippe demeurait interdit. 11 n'osait approcher, embrasser son fils. Il ne craignait plus cependant de le surprendre. Rcx, comme les autres fois Madeleine, venait d'avoir l'intuition qu'il y avait quelqu'un là et que c'était son père. Il n'osait pas, comme Madeleine, lever les yeux et sourire franchement : mais Philippe voyait bien que son attention n'était plus fixée, et qu'il avait le regard incertain de ceux qui font mine de lire et qui ne lisent plus.
Alors, une fois de plus, ils ne purent vaincre ni l'un ni l'autre cette timidité qui les empêchait malgré leur entente secrète. Pour sauver les apparences. Philippe se glissa dans la pièce voisine, oij il ouvrit et referma une porte bruyamment. Rex ne fut point dupe de celte
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manœuvre, puisqu'il savait fort bien qu'on l'avait vu ; mais il en fut reconnaissant à son père et il en profita pour s'esquiver. Philippe, quelques instants plus lard, alla dans la chambre de Rex comme si de rien n'était, mais l'embrassa encore plus affectueusement que d'habitude, et Rex se serra aussi plus fort contre son père afin de lui faire sentir qu'il le remerciait. Il y avait entre eux un secret do plus.
Philippe eut une façon délicate de prolonger le souvenir de cet épisode, sans le gâter en y appuyant trop. Lorsqu'il reçut les premiers exemplaires de son livre, il en signa d'abord un pour Rex, qu'il lui remit sans lui rien dire ; c'était comme l'aveu du droit qu'aurait bientôt le fils de participer de la vie spirituelle du père, droit prochain et virtuel encore, mais dès à présent reconnu, et que confirma un baiser pareil à celui du (( jour des épreuves ». Madeleine était présente. Ces trois êtres sensibles goûtèrent silencieusement la joie d'une parfaite union, et à peu près tout ce que l'humanité peut comporter de bonheur.
La quiétude de Philippe Lefebvre fut néanmoins troublée, mais rien qu'en surface, par les divers petits ennuis que procure d'ordinaire à un auteur la publication de son livre. Philippe avait au plus haut point le sens des proportions. Il n'était point sujet à l'illusion géocentrique, comme presque tous les hommes, sin-
gulièrement les hommes de lettres, et plus singulièrement encore ceux de ce temps-là ; mais sa notion exacle des valeurs n'avait rien de commun avec la fausse modestie. Tout ce qu'il avait mis de son essence dans ce volume de peu de pages le justifiait d'y attribuer une importance au moins personnelle. Il n'oubliait pas non plus ce que son œuvre avait de représentatif, ni l'influence qu'elle pouvait, qu'elle devait exercer, et il y attachait en définitive une importance qui passait de beaucoup sa personne. Si son effort eût été perdu, c'eût été pour lui bien plus qu'une blessure de vanité.
Cette déception lui fut épargnée. Une fois de plus (et non point seulement grâce aux expédients ingénieux qu'André Jugon avait imaginés, que Mercadier avait mis en œuvre), Philippe Lefebvre obtint un succès de librairie improbable. Sa nouvelle « idéologie », qui n'avait rien pour séduire un public alors peu épris de l'intelligence pure, fut tirée à un plus grand nombre d'exemplaires qu'en moyenne les romans dits (( contemporains ». La portée de sa doctrine fut mesurée à la rigueur, et Philippe décidément consacré prince de la jeunesse. Il apprécia cette rare bonne fortune d'être jugé selon son mérite, encore qu'il n'eût point déplu à sa dédaigneuse conscience d'être, pour l'assaisonnement, un peu méconnu. Il ne souhaitait pas de l'être a en son pays », c'est-à-dire dans l'intime chapelle où il n'admettait que
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Rcx et Madeleine : là, il était prophète, admiré en silence, mais non pas aveuglément.
(( Dois-je, se demandait-il, envoyer à Ashley Bell ce livre où je lui fais jouer le rôle de récitant? )) Philippe avait des scrupules et se répétait le mot de Socrate : (( Ce jeune homme me fait dire bien des choses ;). Il se tira de peine en oubliant Ashley Bell et en adressant un volume à Rex Tintagel, qui peut-être n'avait plus aucunes relations avec Oxford. A tout hasard cependant, il lui écrivit une longue lettre explicative, une manière d'apologie. Puis il eut aussi des scrupules à l'égard de Zosia Wieliczka. Elle seule, croyait-iU était capable de comprendre sa pensée, mais cette cosmopolite ne l'aimerait point. Il exprima ce doute par une dédicace qu'il trouvait lui-même prétentieuse et alambiquée. Puis il attendit la réponse et le jugement de l'étrangère, dans un état de véritable transe : au bout de plusieurs jours, le volume lui fut renvoyé !
Les deux comtesses Wieliczka, selon l'habitude de leur fantaisie, étaient parties brusquement pour Nice. Cette fuite suggéra à Philippe des projets de voyage. Il s'avisa qu'il n'avait pas quitté Paris depuis bien longtemps.
Comme la plupart des hommes qui se flattent de soumettre leurs moindres actes au contrôle de la raison, il prenait ordinairement les résolutions les plus graves par caprice et par association d'idées. Il ne connaissait pas encore la
Grèce! A la réflexion, cela lui parut un scandale. Il songeait, avec un contentement mêlé (le tendre jalousie : « Rex a plus de chance que moi, c'est à l'heure de mon aube ardente que j'aurais dû faire ce pèlerinage ». Il apprit de la sorte qu'il ne doutait point d'emmener son fds ni, par conséquent, sa femme. Mais la Grèce est inhabitable à l'époque des vacances I II décida que les études de l'enfant seraient interrompues, et que le profit de trois mois de classes ne peut être comparé à l'enseignement du voyage en Grèce.
(( Je l'initierai, se disait-il, à la rehgion qui ne m'a été révélée que par les livres, et c'est en le conduisant par la main que je pénétrerai moimême pour la première fois dans le bois sacré ». Il murmurait : (( Détournons-nous de ce côté, suivons le cours de l'Ilissus. Vois-tu ce grand platane.^ Là, il y a de l'ombre, une brise modérée, et de l'herbe pour nous asseoir ou, si nous aimons mieux, pour nous étendre. La source est froide, l'air est tout chargé de parfums, l'été strident vibre dans la chanson des cigales ». Il fut dès lors en proie à une telle impatience qu'il se disait : « Quel bonheur que la saison nous presse et que nous soyons obligés, ou de partir tout de suite, ou de différer jusqu'à l'an prochain! » Naturellement, ni Madeleine, ni surtout Rex ne voulaient entendre parler d'un si long délai. Quant à son livre, Philippe l'abandonnait sans souci et sans re-
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mords. Il le pouvait d'autant mieux que le succès ne se démentait pas ; et Mercadier, qui visitait les Lefebvre le plus souvent possible, criait dès la porte :
— Je tire encore I
Le bon éditeur ajoutait naïvement :
— C'est fabuleux I
Philippe avait fait suivre à Nice l'exemplaire de Zosia. Il croyait n'y plus penser, il ne sut qu'en recevant une lettre d'elle, avec quelle impatience il attendait son jugement et avec quelle appréhension. Mais c'était à l'instant même du départ pour Brindisi, et il glissa la lettre, avec d'autres, dans la poche de son veston.
Un peu plus tard, dans l'omnibus, en route pour la gare de Lyon, Madeleine lui dit :
— Tu n'as seulement pas regardé ton courrier.
— Ahl non, fit-il.
Et il prit d'abord la lettre, ouvrit l'enveloppe, en tira trois feuilles de grand format, fit une moue hypocrite et murmura :
— Il y en a long.
Puis il remit les douze pages dans l'enveloppe et l'enveloppe dans sa poche.
— Tu ne lis pas.^^ dit Madeleine.
— C'est de la petite Wieliczka, dit-il. Sans doute à propos de mon bouquin. J'aurai largement le temps de lire en Avagon cette prose abondante.
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L'indiflerence jouée, le ton dédaigneux causèrent à Rex un vif plaisir : il ne put se défendre de sourire très malicieusement. Philippe lui demanda ce qui l'égayait. Il repartit avec finesse que (( papa, qui n'aimait pas écrire des lettres, ne devait pas être flatté d'en avoir une à répondre, de douze pages, à M"' Zosia ». Rex avait ouï parler du « droit de réponse », dans les journaux, et imaginait que le (( devoir de réponse d, dans les relations de la société, comporte de même l'égalité de copie. Philippe le plaisanta doucement. Philippe II avait trop d'esprit naturel pour ne pas fort bien prendre la plaisanterie. Puis ils s'entretinrent d'autre chose. A la gare, Philippe perdit un peu le sang-froid : il ne voyageait plus avec le même calme, à présent qu'il ne voyageait point seul. Enfin, les bagages furent enregistrés ; la famille Perrichon, comme disait Philippe II. s'installa dans le sleeping; et le train partit. Philippe ne paraissait plus songer à la lettre. Rex n'était dupe qu'à demi de cet oubli apparent, mais garda bien de souffler mot. Philippe, en effet, n'oubliait point, mais voulait être seul pour lire la « prose abondante » de Zosia. Il dut se contenter d un à peu près de solitude. Quand le soir vint, il céda les deux divans à sa femme et à son fils, et choisit celle des couchettes supérieures sous laquelle était Madeleine : l'autre demeurait inoccupée. Rex s'était endormi presque aussitôt. Madeleine, crainte de le ré-
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veiller, se taisait, et avait fait la nuit. Philippe, étendu, accoudé, rabattit un seul fuseau du ballon bleu qui voilait le globe de la lampe. Une lueur de lanterne sourde se projeta sur son drap, sur ses mains qui tenaient la lettre, et tremblaient un peu, mais évitaient de la froisser. Il la lut, à la dérobée.
Ce n'était pas la lettre qu'il attendait : quelle lettre est jamais celle qu'on attend? Et ce qui d'abord le mortifia — vanité petite — fut qu'elle ne débutât point par des banalités agréables, par un enthousiaste accusé de réception du chef-d'œuvre, par un de ces cris qu'il semble qu'on ne puisse retenir. Selon sa coutume, Zosia parlait d'elle-même, avec un égoïsme effréné, non pas indiffèrent, mais hostile à tout ce qui existe, et son accent avait une âpreté singulière. Si intermittentes étaient les relations de Philippe Lefebvre et de Zosia Wieliczka, que toutes les fois qu'il la revoyait après une absence ou recevait d'elle une lettre, il avait le sentiment de prendre contact avec un personnage nouveau. Non point qu'elle ne fût conséquente ni qu'il méconnût cette identité; mais elle était en perpétuel progrès ; et si l'on peut emprunter cette façon de dire aux médecins, qui l'appliquent à des maladies, son caractère, ainsi que sa personne physique, était à évolution rapide. Femme à l'âge où les autres sont petites filles — c'était hier, — elle n'avait pas perdu depuis une minute de cette avance,
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ni ralenti sa hâte d'anticiper. Elle accusait toujours un appétit de vivre, suspect au même titre que ces fringales qui sont des symptômes de la consomption. Ce n'est pas elle qui se fût accommodée de faire à travers la réalité une charmante promenade : elle prenait un galop, et déjà elle était à la cravache. Ces métaphores étaient de son style, et Philippe, à qui elle avait révélé son mal, les trouvait sinistres, ou peutêtre inconvenantes.
C'est par un rappel de cet aveu qu'elle débutait. Une consultation peu rassurante avait déterminé ce nouveau départ brusque de Paris pour Nice. Elle annonçait un départ prochain pour la Pologne, dont le climat, disait-elle, ne lui était pas si défavorable qu'on aurait pu croire. Elle parlait de son état précaire avec une brutale et impudique franchise, mais elle ne le plaignait pas. L'élégie n'était pas du tout son genre ^ et si elle n'était enragée de vivre que par pressentiment de mourir jeune, du moins elle ne parlait que de vivre et sous-entendait la mort.
Toutes les existences possibles, elle les avait déjà vécues ou rêvées. Elle citait, avec des formules de chronique mondaine, les hommes — un peu pressés — qui chaque jour demandaient sa main : un duc... Elle n'avait pas de ces snobismes ; ou bien alors, elle voulait un roi. Mais de quel droit se fût-elle mariée? Les longs desseins ne lui étaient pas permis. Elle ne pouvait
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aimer qu'en passant. Elle écrivait : (( Je ne suis pas assujettie à la même loi que celles qui durent » ; et elle déclarait à Philippe, cette innocente, que volontiers elle l'eût agréé pour amant, le jugeant digne d'elle comme elle se jugeait digne de lui. C'était la transition imprévue par 011 elle retournait à son livre.
Elle lui promettait (( la gloire », dans les mêmes termes qu'une bohémienne qui lui eût prédit l'avenir. Après le coup d'encensoir, elle revenait à soi, sans quitter le thème de la gloire : mais il n'était plus question que de la sienne. Elle avouait hautement ses ambitions universelles, l'ennui que lui causait la lenteur de sa renommée de peintre. La publicité du théâtre la tentait. N'avait-elle pas une voix admirable.^ Hélas! les médecins lui interdisaient jusqu'à nouvel ordre tout effort et tout travail. Puis elle revenait à Philippe, et de nouveau lui donnait de l'encensoir. Elle parlait enfin du livre, mais n'en discutait point les idées. Elle louait la forme, le style, le français, avec une compétence bien remarquable chez une étrangère. Elle louait Philippe d'avoir réussi, et ne semblait prendre garde qu'au profit matériel, de gloire, sinon d'argent. Il en était choqué. Cette enfant ardente, intelligente, mais positive, et trop tendre au succès, finissait par lui inspirer quelque mépris. Il lui reprochait amèrement de n'apercevoir que les grâces de son œuvre et de n'en point pénétrer le sens profond : petite
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fille qui s'amusait aux miroitements de la surface: il la comparait à lord Swanage, renverse parmi les coussins rouges du bateau, et jouant avec la pale monnaie de lumière, avec les ombres innombrables de feuilles qui couraient sur ses mains, sur ses joues colorées, sur tout son corps vêtu de blanc.
Mais soudain la petite fille s'attaquait à ces idées dont Philippe était si fier et à quoi elle n'avait semblé d'abord prêter aucune attention; elle en faisait la critique partiale, mais perspicace, — qui sait? perfide. Avait-elle deviné le symbolisme, pour elle injurieux, du livre etque, sans y paraître visiblement ni sans y être nommée de son nom, elle y jouait cependant le rôle de l'entité ennemie? For se che no; mais, au cas qu'elle l'eut deviné, elle n'eut point défendu avec plus de chaleur la cause du cosmopolitisme malmené par Philippe Lefebvre : elle semblait faire sa propre apologie. Elle usait de plus de sarcasmes que de raisonnements, tournait en dérision la thèse, particulièrement chère à Philippe, du moi de la Patrie. « Une vieillerie », disait-elle. Les arguments de Zosia n'étaient point non plus trop neufs, malgré l'appareil d'érudition, et même de pédanterie philosophique dont elle les déguisait ; mais toutes les armes lui étaient bonnes pourvu qu'elles fissent mal. La petite fille était trop femme pour ne se point soucier davantage de blesser Philippe que de le réfuter. Elle connaissait tous ses points faibles.
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Le pire poison était à la fin de la lettre. (( Vous vous flattez, écrivait Zosia, d'être indépendant, et vous êtes l'esclave de préjugés que, pour rassurer votre conscience, vous appelez des traditions; mais vous n'osez pas aller jusqu'au bout de votre logique, parce que vous avez l'obscur sentiment qu'elle contredirait votre instinct de liberté ». Zosia lui éclairait si bien cet a obscur sentiment » qu'il prenait peur. (( J'ai horreur, disait-elle encore, d'un nationalisme étroit et exclusif; mais il est l'aboutissement de votre doctrine, et il y a une espèce de lâcheté de votre part à n'en pas vouloir convenir : j'aimerais mieux que vous n'eussiez pas commis cette lâcheté. Au surplus, elle ne vous servira de rien. Vous serez entraîné plus loin que vous ne pouvez croire. Je vous vois fort bien devenant un jour ou l'autre un (( animal religieux ». Si vous ne suivez pas vous-même le mouvement que vous avez créé, il se continuera sans vous. Désormais vous avez trop d'influence. Peu importe qu'après avoir semé, vous refusiez de faire la moisson. Les disciples et les héritiers achèveront, malgré le maître, la pensée du maître ».
Quels disciples ? Philippe Lefebvre n'en connaissait nommément aucun; mais le mot (( héritier » le fit frémir. Il abaissa la vue sur Philippe II qui dormait, et il se souvint du jour oii pour la première fois il l'avait vu dormir dans son berceau; et il se demanda si* cette
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intelligence, parce qu'elle était fille de la sienne, n'était pas nécessairement son ennemie, s'il n'y verrait pas un jour les idées qu'il ne pouvait faire autrement que de lui transmettre, lever au delà de ses désirs et donner des fruits qu'il ne souhaitait point.
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Le subtil poison qu'avait insinué dans l'àmc de Philippe la lettre de Zosia Wieliczka demeura longtemps sans effet, pour la raison que, durant toute la première partie du voyage, il n'y eut, par bonheur, aucun malentendu, ni même aucun véritable contact entre le père et le fils. Les personnages de Madeleine et de Philippe II furent, momentanément, tout à fait effacés. Ce ménage, si bourgeois par les mœurs, ne l'était pas du moins vulgairement. Philippe, Rex et Madeleine se tenaient, il est vrai, étroitement serrés, mais ils ne se gênaient point. C'était une présence perpétuelle, mais discrète, plutôt une possibilité de présence, qui n'empêchait point le recueillement ni ne rompait la solitude. Jamais l'intimité la plus ombrageuse et l'amour le plus passionné n'avaient rien entrepris sur l'indépendance de la personne de
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Philippe, ou de Madeleine, ou même de Philippe II, qui était à peine une personne.
Philippe, qui depuis de longs mois n'avait éprouvé aucunement le besoin de se replier sur lui-même, le ressentit dès qu'il approcha des rives de la Grèce. On ne lui laissa pas le temps de s'en apercevoir. Sa femme et son fils le devinèrent et, ne surent point qu'ils l'avaient deviné. Philippe n'eut pas lieu de dire, comme Socrate : « 0 Criton, que quelqu'un la reconduise... )) Madeleine ne se frappa point la poitrine et ne se lamenta point comme Xanthippe. Elle ne dit pas : « 0 Socrate, est-ce donc la dernière fois que tes amis vont s'entretenir avec toi, et toi avec eux.^ » C'était pourtant afin que Philippe s'entretînt, non pour la dernière, mais pour la première fois avec ses amis éternels, qu'il fallait que Rex et Madeleine fissent le silence autour de lui. Ils se dérobaient, ils reparaissaient toujours si à propos et si naturellement que Philippe, quand il les retrouvait, croyait ne les avoir pas quittés.
La coutume était, chez les Lefebvre, ce qu'il faut qu'elle soit dans le ménage d'un penseur qui a le goût de vivre bourgeoisement. On respectait et son silence et sa méditation prolongée, même aux heures de la vie les plus vulgaires et, par exemple, à celles des repas; on jouissait de l'extrême agrément de sa conversation lorsque de nouveau il lui plaisait de se communiquer : on ne l'y provoquait point.
Mais, chez les grands hommes consacrés, cela sent l'étiquette de cour : les Lefebvre le faisaient sans cérémonie. Philippe, qui usait encore, à l'occasion, du vocabulaire de Nietzsche, se regardait sans doute comme <( un roi )>, mais il n'avait point de façons royales ; il les eût jugées disproportionnées et ridicules. On l'aurait désobligé si on lui avait rendu un culte. Sa femme et son fils n'y songeaient guère, et la sollicitude bien autrement délicate dont il était, de leur part, l'objet demeurait toujours si secrète qu'il pouvait à la rigueur l'ignorer. Avait-il remarqué qu'on le laissait aller seul chaque matin faire sa prière sur l'Acropole?
Madeleine était digne de comprendre, et Rex n'était pas indigne de deviner, que Philippe avait besoin de cet isolement et y avait droit, à une heure essentielle de sa vie. Pour la première fois, sa sensibilité prenait immédiatement le contact avec celle des formes de la beauté créées par les hommes qu'il avait dès l'adolescence plus passionnément chérie, mais à travers les livres et comme une princesse lointaine. Après une si longue prélibation, cette première conjonction, toujours souhaitée, toujours différée, était un hasardeux mystère, un mystère presque nuptial, et la présence d'un témoin, fût-elle agréée par l'initié lui-même, risquait d'alarmer la pudeur de son désir et d'en émousser la vertu.
L'hellénisme de Philippe ne ressemblait point
à celui des hommes qui ont fait de bonnes études et enrichi leur intelhgence par la conversation des classiques, mais sans lier avec eux de véritables amitiés. Philippe n'était nullement un autodidacte, puisqu'il avait reçu l'éducation la plus traditionnelle, et cependant ce n'étaient point ses professeurs qui lui avaient enseigné l'amour de la Grèce antique, ni qui le lui avaient imposé. Il était venu à elle libre et seul, tard, longtemps après ses études finies. Il l'avait choisie, en tremblant un peu : il l'avait cueillie comme un fruit défendu.
Il avait épelé sans guide cette langue divine, qui pour lui différait peu d'une langue vivante. Sa prédilection pour les dialogues de Platon n'était pas de l'ordre philosophique, il s'en appropriait fort peu d'idées : il les goûtait plutôt comme des espèces de « mimes )) ; il y admirai . une mise en scène ravissante, une parfaite peinture des caractères et le modèle du style dramatique. Il ne connaissait point de théâtre qui fut plus (( théâtre » ni, en même temps, plus vrai, et qui nous eût transmis un plus fidèle témoignage d'un moment de la société humaine. Un peu comme Renan ne se sentait à son aise qu'à l'Académie et au Collège de France, Philippe n'éprouvait de véritable bien-être que parmi ces hardis jeunes hommes à qui les plus hautes pensées étaient les plus familières, et qui ne se croyaient pas forcés de changer de ton, soit pour disputer du passé des âmes avant la nais-
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sance et de leur avenir après la mort, ou du plaisir de jouer aux osselets, d'échanger de grands coups de poing et de se baigner dans le ruisseau.
Lorsque Philippe avait entrepris la lecture des dialogues, il avait eu le sentiment d'être admis dans une compagnie de jeunes camarades qui lui faisaient l'accueil le plus encourageant; mais d'abord il s'était tenu sur la réserve; il écoutait avec bonne volonté, avec une attention inquiète, leurs discours que trop souvent il avait peine à suivre. L'intimité peu a peu s'était assurée, et si l'on peut dire assouplie. Philippe n'avait plus résisté à la séduction de ses nouveaux amis dès qu'il avait su pénétrer le sens littéral et le sens profond de leur langage après n'en avoir goûté que la musique. Il prenait en même temps je ne sais quoi de leur physionomie, comme tous les gens bien élevés adoptent, par bienséance, la coutume des milieux divers oii ils sont reçus, il ne le faisait pas exprès, mais il ne laissait pas de s'en apercevoir et d'en être touché. Les éphèbes de Platon étaient si proches de lui, si contemporains, si actuels, qu'il tenait pour une quantité négligeable les siècles qui le séparaient d'eux. L'histoire importune ne se mettait pas entre eux et lui, et son amitié n'était pas refroidie par une superstition. Un Lysis et un Ménexène n'avaient à ses yeux que leur âge réel : les deux mille années de surcroît ne comptaient pour
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rien. Presque tous étaient donc ses cadets, et il y songeait avec une tendresse de frère aîné, comme naguère à lord Swanage ou au petit Billee Lipliook.
Lefebvre n'était pas moins exempt de cette autre superstition littéraire qui oblige les voyageurs cultivés de rechercher partout, en Grèce, la trace des pas de Chateaubriand ou de Lamartine. Il entendait poursuivre son initiation sans l'aide d'aucun mystagogue. La Grèce était bien pour lui un sanctuaire, mais davantage un foyer, demeure privée qu'il avait héritée des ancêtres de son esprit. Si l'on peut emprunter ces termes à une autre religion, il avait la même piété domestique et familière que les officiers de l'église qui logent avec Dieu dans sa maison. Enfin la politique ne le souciait pas. Il n'essayait point de justifier, par l'exemple de telle ou telle des républiques grecques, une doctrine préconçue. Il ne venait chercher ici que des souvenirs, si intimement unis à la substance même de sa mémoire qu'on les peut dire personnels.
Il n'était donc pas exposé aux surprises ni aux déceptions qu'éprouvent tous les pèlerins de la Grèce, et que les uns se dissimulent, où les autres se complaisent et se mortifient. Pouvait-il s'étonner que la réalité fût si diflerente de l'idéal scolaire, quand cet idéal n'était pas le
ti. et qu'à vrai dire il n'avait pas d'idéal, îs un sentiment étrangement prolongé de la
dite antique? 11 ne disait point : « Oui, cela
est beau, mais d'une beauté que ma raison seule conçoit et qui ne me procure pas d'émotion, qui, a priori, ne me doit pas toucher ». Il ne disait point : (( Je suis né à l'ombre des cathédrales et non pas à l'ombre du Parthénon ; je ne saurais comprendre l'âme qui flotte sur ces collines couleur de violette : la mienne en est issue peut-être, mais elle s'en est détachée )). Car les âmes de ceux qui avaient respiré jadis l'air sec et léger de l'Attique et erraient encore parmi ses ruines, il les reconnaissait « fraternelles )), pour dérober cette épithète, pleine à la fois de grâce et de signification, par où les anciens Grecs aimaient d'exprimer en l'humanisant toute ressemblance, même de deux objets inanimés.
Le cœur de Philippe était partagé entre la joie et la mélancolie: ou plutôt ces deux passions s'y fondaient si intimement que sa mélancolie n'était qu'une nuance de sa joie. Il n'est pas optimiste : il n'avait pas compté de trouver ici tant de beautés survivantes, mais il se serait taxé d'injustice et d'ingratitude s'il avait pu chasser de sa mémoire le souvenir de celles qui sont mortes. Les absences ne lui étaient pas moins sensibles que les présences, et dans le même temps. Les blessures des pierres lui faisaient mal. Il souffrait de voir le Parthénon, ai loin presque intact, et quand on l'approche, délabré, les métopes exilées, le grossier mou^ lage de, l'Erechthéion. La nature elle-mêj
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lui semblait en ruine et en poussière. Il prenait en pitié l'exiguïté des myrtes, la sécheresse des lauriers-roses. Où Phèdre, jadis, trouvait-il des lits de gazon pour s'y étendre? Où était le platane élevé?
Philippe écrivit un jour sur son carnet : (( Pourquoi est-ce que j'ai ici, à chaque pas, exactement le môme serrement de cœur qu'un jour de ma petite enfance? J'avais un ami, mon premier ami, mon premier camarade. Il demeurait l'été, jusqu'aux vacances, dans une médiocre maison, au bord de l'eau, tout près du pont de Bougival, dans l'île; et ensuite il partait pour un château de Normandie. C'était la séparation éternelle, le château était trop loin; mais, tant qu'il habitait la petite maison, je l'y allais voir chaque jour, car j'ai toujours été quotidien dans mes amitiés. Nous nous installions côte à côte sur l'embarcadère qui est devant la haie et la porte du jardin. Nous péchions h la ligne.
(( Le lendemain de son départ, j'y voulus revenir. Je m'assis à la même place et jetai ma ligne dans l'eau ; mais je n'osais tourner la tête et regarder à travers les branches les volets fermés de la maison vide ; c'était déjà trop de sentir derrière moi cet abandon. Le mois d'août, cette année-là, était morose comme un octobre. Un nuage passa sur le soleil ; un coup de vent froid, qui me fit frissonner, rida la surface de la rivière; et je connus que j'étais seul.
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(( Pourquoi ai-je le même serrement de cœur? Les deux paysages ne se ressemblent pas. Ici, le soleil est implacable, il n'y a pas de nuages ni de coups de vent, c'est la sérénité du désert...
(( Toutes les mers sont stériles : pourquoi n'est-ce qu'à Phalères ou au Pirée que je comprends bien la vérité de l'épitbète homérique, la mer qui ne porte pas de moissons ? »
Son chagrin était de ne retrouver ici qu'un décor, et non pas, comme en Egypte, une humanité encore toute pareille à celle d'autrefois. La Grèce lui semblait dépeuplée, et les indigènes actuels étaient à ses yeux comme s'ils n'étaient pas. Il ne se scandalisait pas même des efforts qu'ils font pour affirmer une descendance chimérique, ni des noms glorieux et sonores que les moindres osent porter. A peine sourit-il, un jour que dans la cour de l'hôtel, à Corinthe, il entendit deux agoyates se chamailler en français, avec le plus pur accent de Marseille, et s'appeler gros comme le bras Monsieur Péri clés, Monsieur Thémistocle. Il se ressouvenait d'Oxford oii, parmi une nature si différente, il avait rencontré cependant les vrais jeunes gens de Platon. N'est-ce pas là qu'il aurait dû retourner, plutôt que d'entreprendre un vain et si long voyage.^ Mais il ne se pardonnait point celte pensée, et pour en apaiser le remords, il allait rendre visite à ses amis défunts dans le seul lieu oii les sculpteurs nous ont
laissé des figures qui sont peut-être des portraits. Au Céramique, rôdant parmi les stèles, il nommait les morts inconnus et il leur parlait à demi-voix.
— Est-ce toi, ô Echécrate, que ta mère en larmes et ton père, pourtant plus résigné, s'efforcent de retenir au seuil du terrible Hadès.^^ La Parque, ô ApoUodore, sera-t-elle plus forte que ton chien fidèle qui essaie de réchauffer en les léchant tes pieds nus et déjà glacés? 0 Phédon, Phédon, quel jour as-tu fait couper ces beaux cheveux ?
Ce qui ne cessait pas de l'attendrir, c'était la petitesse des choses. Il se disait : « Celte terre élue est le berceau de la beauté, et elle est véritablement un berceau. » Il reconnaissait avec orgueil qu'il était bien pénétré de l'esprit classique, puisqu'il avait le goût de cette mesure et une sorte d'horreur de l'infini. Quand il contemplait le golfe d'Egine, il s'étonnait naïvement que tous les lieux de la plus noble histoire fussent ainsi resserrés les uns contre les autres, et il admirait d'autant plus Salamine qu'il la voyait à la portée de sa main.
Longtemps il ne put se résoudre de se déplacer pour visiter les rives illustres et les îles de plus près, mais une par une, et en perdant la vue de cet ensemble qui le ravissait. Enfin, suivant à la lettre les prescriptions du guide, il se mit en quête d'un drogman. Philippe ne pouvait faire une nouvelle connaissance, fût-ce de
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cet ordre, sans éprouver d'abord le besoin, non pas de définir le personnage, mais d'en exécuter, pour son plaisir, le portrait : ce n'est pas la même chose, car la définition, si brève soitelle, ne doit rien omettre, au lieu qu'un seul caractère, avec le seul mot qui l'exprime, suffisent au portrait. Philippe Lefebvre pensa donc avoir achevé celui de son drogman, quand il eut trouvé que c'était un homme qui suait. Il observa en passant que ce mot sueur, presque ignoble chez nous, est usuel et de bon ton chez les anciens Grecs, qui même le prennent quelquefois au sens moral. Ils le prennent du moins toujours au sens athlétique. C'est toujours, bien que Platon ni Xénophon ne spécifient pas, une noble sueur, une sueur olympique, isthmique ou néméenne. Ils ne spécifient pas, parce qu'il y a la sueur de l'homme Ubre et celle de Tesclave, qu'on le sait bien, et qu'il va de soi que ces philosophes de race supérieure ne peuvent parler que de la première. Mais la sueur d'Eleuthère Stavros (il s'appelait Eleuthère, par antiphrase) était essentiellement une sueur d'esclave.
Déjà sur l'âge, adipeux malgré cette perpétuelle sécrétion, et luisant, Stavros trouvait moyen d'être à la fois très lent et très empressé. Il n'avait à aucun degré la faculté de l'organisation, ce qui, dans son métier, est fâcheux. Il se donnait, sans effort, un mal incroyable, pour faire des choses qu'il avait l'habitude de faire
depuis une vingtaine d'années on ne saurait dire combien de fois par an pendant la saison des étrangers. Le moindre accroc le jetait dans des crises nerveuses ; son désespoir se traduisait par une sorte de mélopée, par un gémissement continu ou plutôt par un hennissement ; mais il était, d'autre part, toujours enchanté de ce qu'il faisait, et il célébrait son génie de courrier avec une enflure comique, avec des gestes de bouffon napolitain.
Stavros demanda trois jours pour cofnbiner l'excursion du golfe, comme si tout n'eût pas été réglé d'avance par un invariable protocole. Le troisième soir, il vint trouver, à l'hôtel de la Grande-Bretagne, les Lefebvre qui achevaient de dîner. Un peu alourdis par la chaleur et par un repas trop copieux, d'ailleurs fort bon, ils faisaient encore des excès de miel de l'Hymetle et riaient tous les trois comme des fous. Philippe avait dit au garçon :
— Puis-je me faire expédier à Paris une provision de ce miel délicieux ?
On ne lui avait pas caché que les formalités del'envoiétaientinnombrablesetassommantes; mais on se faisait fort de vaincre toutes les difficultés pour l'amour de lui, et on avait reçu sa commande ; après quoi on lui avait révélé qu'il trouverait autant de miel de l'Hymette qu'il pouvait souhaiter, dans une grande épicerie de la place Saint- Augustin. C'était tout. Il faut peu de chose pour amuser les voyageurs.
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Slavros parut choqué de celte hilarité dont il n'était ni la cause ni l'objet. 11 attendit que les Lefebvre eussent fini de rire.
Quand on daigna lui prêter attention, d'abord il s'essuya le visage avec la serviette que Rex venait de poser sur la table ; puis il annonça pompeusement que tout était prêt et que son programme passait les plus ambitieuses espérances. Pour tout dire d'un mot, il avait réussi à se pr£)curer un vapeur, il avait loué un (( pyroscaphe » ! On pourrait coucher à bord I La chose était nécessaire au moins une nuit : le pyroscaphe devait faire escale dans une petite anse tranquille, voisine d'Epidaure, vu que, pour se rendre de là, par voie de terre, au temple d'Esculape, il fallait partir dès le point du jour.
Eleuthère Stavros ne dissimula pas à ses clients que cette dernière partie du voyage serait un peu dure : on fait la route à dos de mulets, et ils ne sont point sellés, mais bâtés . Impossible d*obtenir des agoyates aucun autre harnachement que le bât. Stavros conta que l'année précédente, un français, dont il dit le nom (qui était une des grosses fortunes d'alors), était allé au même endroit avec sa maîtresse, et que cette maîtresse prévoyante avait apporté de Paris, exprès, une selle « tout en or ». Jamais les agoyates n'avaient consenti de débâter une des mules ni de remplacer le bât par la selle en or, et la maîtresse du richard en avait été pour ses frais, outre la courbature.
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Rex ne craignait pas les courbatures, il ne savait même pas ce que c'est, et il se moquait absolument de monter une mule bâtée. L'histoire du drogman ne l'intéressa point : il ne prit garde qu'au pyroscaplie. Comme il avait une imagination d'enfant, mais d'enfant riche, il se représenta un beau jouet, un yacht où chacun aurait sa chambre, tenu à l'anglaise, avec des acajous merveilleusement cirés et des cuivres resplendissants. Philippe, dont l'imagination était plus rassise, mais pareille, se laissa prendre comme lui aux phrases de Stavros ; et tous deux firent la grimace quand ils virent le misérable sabot. La bonne humeur de Madeleine les empêcha de se plaindre : ils auraient eu honte; et Rex, après tout, sentit qu'il aimait beaucoup mieux un « vapeur » comme celui-là qu'un vrai grand vapeur pour les grandes personnes. Il lui accorda sur-lechamp sa protection, et cette tendresse touchante que les enfants ne manquent guère de témoigner aux objets de rebut ou aux êtres laids et déshérités ; car c'est une des délicatesses de la sensibilité puérile que Victor Hugo a traduite quand il a écrit : « J'aime l'araignée et j'aime l'ortie, parce qu'on les hait... »
Avant même qu'on eût levé l'ancre, Philippe II avait achevé la visite de ce bateau noir et malpropre, qui, dès que l'on allumait les machines, s'enveloppait de suie et de fumée, comme une seiche s'enveloppe d'encre. Ce qui
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lui plut d'abord fat la cuisine, si impraticable qu'il ne semblait point que l'on y pût préparer autre chose que des dînettes de théâtre. Il put pénétrer dans ce lieu nauséabond sans avoir l'appétit aussitôt coupé I Après la cuisine, il appréciait la cabine unique où il se réjouissait de passer la nuit avec ses parents, et s'amusait d'avance, parce qu'il imaginait comme on y serait mal. Eleuthère Stavros avait parlé de trois lits : il y avait, dans le sens de la longueur, deux planches, vis-à-vis l'une de l'autre, qui se rabattaient et, une fois rabattues, se touchaient presque. Une troisième, en travers, était si courte qu'un enfant y avait à peine la place de s'étendre.
— Moi, dit Philippe, je ne couche pas làdedans. A aucun prix I Je dormirai sur le pont.
Rex comptait bien que Madeleine en voudrait faire autant, et que cette infâme — cette merveilleuse cabine serait son domicile particulier.
Cependant, le pyroscaphe, cahiivcaha, se faufilait entre les îles, avec la même lenteur que les vaisseaux creux de l'Odyssée. Ce souvenir s'imposait, bien que l'odeur abominable de l'huile et du charbon en accusât l'anachronisme ; et l'on comprenait aisément que certains des héros de jadis eussent mis dix années à regagner leur patrie, après avoir détruit la puissante ville fortifiée de Troie. La promenade, pour ce
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motif, n'ennuyait pas Philippe en dépit des incommodités, et de la monotonie d'un spectacle, toujours splendide, toujours le même. Mais il regardait surtout aller et venir son fils. Et il se ressouvenait du fils d'Hector, qui se rejette avec un cri contre le sein de la nourrice à la belle ceinture, quand il voit branler terriblement la crinière du cheval au cimier du casque paternel. « Quel cri, songeait-il — un peu bizarrement — pousserait un enfant d'aujourd'hui, qui pourrait voir, non l'aigrette du casque, on n'en porte plus — mais les cimes orgueilleuses de l'intelligence d'oià il procède.^ Car la nature veut, et j'ai le droit de souhaiter comme le héros troyen, qu'on dise de lui un jour : (( Celui-ci est semblable à son père, mais (( il vaut encore mieux. »
Alors Philippe s'avisa que rien à ses yeux ne comptait, ni ses ambitions, ni ses idées, ni ses souvenirs classiques et la Grèce, rien n'existait que ce radieux enfant. Jamais il n'avait réussi à s'aimer lui-même comme depuis qu'il s'aimait en Philippe II. Il pénétra, bien mieux qu'il n'avait pu faire jusqu'alors, le mystère de cette identité. Seulement, il en renversait les termes, il ne disait pas : « C'est un autre moi », il disait : « Je suis un autre lui ». Le père et le fils se regardèrent en souriant. Ils avaient un nouveau secret; et ce secret, encore puéril, c'est que cela les assommait prodigieusement de visiter l'île d'Egine, le temple d'Aphrodite,
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les tombeaux souterrains, et même, demain à Epidaure, le hiéron d'Asclèpios. Ils acceptaient cette corvée parce qu'on ne peut pas s'en dispenser, parce qu'ils étaient, l'un comme l'autre, des hommes de devoir, ou de bons élèves consciencieux; mais ils ne songeaient qu'à une chose, à cette escale, ce soir, sur une grève inconnue : récompense de la fatigante journée, dont l'espoir les aidait à supporter la fatigue, mais leur donnait aussi des impatiences.
Ils se hâtèrent si bien, sans le faire exprès, que le devoir en fut abrégé. Ils abordèrent plus tôt qu'ils ne pouvaient raisonnablement espérer, et longtemps avant le soir, au lieu de leur repos nocturne. Ils se l'étaient figuré d'avance et jetèrent un cri de surprise, tant l'aspect des choses répondait au vœu de leur imagination et, loin de la décevoir, la passait. L'arc de la plage, net ainsi qu'ils l'avaient rêvé, dessiné comme par une main ferme, avait de surcroît une manière de grâce féminine, et Philippe se ressouvint que, dans le divin langage antique, un seul mot signifie la courbe d'un golfe et le sein d'une mère ou d'une nourrice.
Les rochers qui bornaient la vue semblaient des ouvrages d'architecture cyclopéenne, allégés par la lumière cendrée qui les enveloppait, les pénétrait et les rendait presque transparents. Mais la plus grande beauté de cette rade était sa parfaite solitude. Les voyageurs n'y apercevaient aucune voile, si loin qu'ils portassent
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leurs regards sur l'étendue de la mer violette, calme et inféconde. Quand ils se tournaient vers la terre, ils n'y découvraient par bonheur aucune habitation. La campagne ne semblait pas tout à fait stérile; du moins, elle semblait inculte. On voyait un chemin tracé un peu en arrière de la grève ; on y reconnaissait le travail des hommes, mais on pouvait l'attribuer à un travail très ancien; et rien d'actuel ne détruisait le sentiment d'un voyage dans le passé, dans un pays qui a vécu, où cependant la mort est sereine, exempte des ténèbres et du froid de l'Érèbe, éclairée jusqu'à la fin des temps par un soleil splendide et morne.
Quel repos de trouver ici l'ombre du rêve antique, sans être contrarié par les banalités importunes qui ailleurs s'installent dans le vieux décor et ne savent point s'y adapter discrètement! Philippe, en débarquant sur ce rivage, éprouvait certainement les mêmes émotions qu'Ulysse quand la tempête le jette dans l'île des Phéaciens. Il ne se fût pas étonné de s'endormir, recru de fatigue, et d'être bientôt réveillé par les cris joyeux de Nausicaa et de ses compagnes, qui jouent à la balle après avoir lavé leurs vêlements dans l'eau courante du ruisseau. Il ne rencontrait pas la fille d'Alcinoûs, mais il y pouvait songer parce que, au moins, il ne rencontrait personne. Il observait son fils, dont il aimait bien, à cette minute d'élection, la tenue respectueuse, l'air sérieux et un peu
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inquiet. 11 sentait que Philippe H, dans la mesure où cela est possible à l'âge et à l'ignorance d'un enfant, goûtait comme lui le charme de cette promenade aux pays dépeuplés de la fable.
Le drogman avait fait mettre à la mer le canot de sauvetage pour conduire à terre les trois voyageurs avec leurs provisions. Luimême devait dîner à bord avec l'équipage, mais il leur avait persuadé qu'ils seraient plus à leur aise dans une maison de paysan. Cette rive, en dépit de l'apparence, n'était pas inhabitée, et derrière les rochers du premier plan, quelques masures se dissimulaient. Madeleine, guidée par Stavros, alla reconnaître ces divers logis, faire son choix, et dresser tant bien que mal le couvert. Elle fut absente plus d'une heure. Le père et le fils demeurèrent seuls. Jamais ils ne s'étaient sentis si près l'un de l'autre et n'avaient goûté si pleinement qu'au bord de cette mer morte le mensonger plaisir d'être seuls au monde, tous deux.
D'abord, Philippe s'était assis sur la grève. Il avait dit à Rex : « Joue », et Rex, qui n'avait pas envie de jouer, par obéissance avait pris du sable dans ses mains et le faisait couler entre ses doigts. Qu'il était mystérieux et beau! Il semblait un Eros distrait qui joue avec le sabUer du Temps. Puis il envisagea son père, et Philippe comprit qu'il avait un grand désir, naïf, irrésistible, fatal, un de ces désirs que les Anciens appelaient un divin désir. Et le père,
souriant pour s'engager d'avance à le satisfaire, lui demanda :
— Qu'est-ce donc que lu désires si fort?
Et Rex, comme angoissé de la peur d'un refus, et cependant avec cet air de confiance rusée que lui donnait la certitude de ne pouvoir pas avoir une volonté qui ne fût la volonté de son père, Rex, d'un ton suppliant et impérieux, répondit :
— Oh ! papa, je voudrais me baigner dans la mer I
Il le dit vile, comme pour faire entendre à Philippe qu'il voulait profiter de l'absence de Madeleine : non qu'il la crût capable de défendre ou seulement de désapprouver une chose si simple; mais il aimait mieux qu'elle n'en sût rien. Pour la même raison obscure, Philippe ne le marchanda point, et ne se donna pas le plaisir de se faire prier. Rex jeta un petit cri de triomphe et fut dans l'instant même délivré de ses vêlements, d'autant que, vu la lourde chaleur, il était à peine vêtu. Son geste fut si adroit et si rapide que Philippe ne put se défendre d'en rire. A cette gaîté se mêla un souvenir attendri d'Oxford. Il se rappela d'y avoir jadis remarqué, au Parsons' pleasure, que les enfants observent une rigoureuse décence, et que c'est à l âge où l'on n'a plus le droit d'ignorer le bien et le mal que, selon l'expression de la Bible, on n'a pas honte d'être nu. Rex n'était encore qu'un enfant, et cepen-
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dant son innocence tranquille ne recourait pas à l'hypocrisie. Déjà, il semblait alTranchi de toute suspecte pudeur; et comme les Anciens qui croyaient qu'elle est un aveu de difformité, il se tenait orgueilleusement debout dans le soleil. (( ... Qu'en dis-tu, Socrate? N'est-il pas beau de visage.»^ Et tu oublierais qu'il a un visage s'il se dépouillait de ses vêtements, tant il est beau de tout le corps I »
A la vue de cette statuette sans défaut qui était son œuvre matérielle et vivante, Philippe eut aussi un mouvement d'orgueil, mais il eut un sentiment de peur. L'enfant, d'un pas hardi, s'était dirigé vers la mer, puis arrêté tout au bord, pour recevoir sur ses pieds blancs la première caresse de l'écume ; et maintenant il entrait dans l'eau perfide, qui peu à peu montait autour de lui et le prenait, liait ses genoux, sa taille flexible, son cou mince, et jetait sur ses frêles épaules comme un trop vaste manteau. Est-ce que les divinités de l'onde, amoureuses ou jalouses, n'allaient pas essayer de ravir le jeune mortel, comme elles tentèrent, mais en vain, de séduire Narcisse, ou comme elles entraînèrent Hylas, plus confiant, qu'Héraclès appelle à grands cris sur la rive et qui ne lui répond jamais.^ Philippe eut presque aussi vite fait que Rex de courir à l'eau ; il l'enleva dans ses bras, et il se figura que c'était Achille enfant, et qu'il était le centaure Chiron.
Mais bientôt ils furent lassés du bain, leurs
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caprices étaient changeants. Ils revinrent, en se tenant par la main, vers la terre. Ils étaient à peine sortis de l'eau que déjà le soleil les avait sécliés; mais ils ne voulurent pas encore reprendre leurs vêtements. Ils firent une course le long de la mer, et ce fut comme ces jeux que les navigateurs d'autrefois, quand ils abordaient à de nouveaux rivages, célébraient en l'honneur des dieux inconnus. Philippe, encore très jeune et très agile, gagna la course, malgré l'agilité de son jeune rival. Ils avaient oublié de convenir d'un prix; mais Ilex ingénument devina quel était pour son père le plus désirable des prix, et se tenant debout devant lui, serré contre lui, dressé sur la pointe de ses pieds, il lui offrit, afin que Philippe les baisât, ses paupières à demi closes qui étaient tièdes et pures comme des lèvres. Et Philippe, en les baisant, écoutait chanter dans sa mémoire les vers du divin Théocrite : « Heureux celui qui juge les baisers de ces enfants ! Il prie les dieux que sa bouche devienne sensible comme la pierre lydienne à l'aide de laquelle les changeurs éprouvent le titre de l'or ».
Puis, en hâte, ils reprirent leurs vêtements. Madeleine les trouva, quand elle revint, assis l'un contre l'autre, silencieux, et qui regardaient la mer d'Egine comme les bergers de Théocrite contemplaient la mer de Sicile.
Elle ne revenait que pour les emmener : il était l'heure de se mettre à table. Comme le
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jour ne voulait pas finir et qu'un peu de brise rendait seulement la chaleur moins cruelle, elle avait fait servir le dîner dehors, et ils ne pénétrèrent dans la maison qu'un instant, par curiosité. C'était une maison pareille à n'importe quel gîte de paysans ; car la pauvreté est la même partout et n'a pas de couleur locale. Un terrain de culture l'environnait, terrain pelé, où ne poussaient que çà et là quelques maigres légumes. Madeleine y avait fait apporter une table, des assiettes grossières, des verres épais. Elle avait dressé le couvert elle-même, avec une corbeille de beaux raisins au milieu, et dans un bol trois morceaux de glace qui n'étaient pas encore tout à fait fondus. L'hôte, sa femme, ses nombreux enfants, sa vieille mère se tenaient rangés à une certaine dislance, et regardaient les voyageurs dîner. Pour leur faire plus d'honneur, c'était l'aïeule qui parfois, se détachant du groupe, venait les servir. Elle avait une méchante robe de cotonnade, courte, les jambes et les pieds nus ; mais elle était belle encore et pleine de majesté.
Et Philippe songeait combien tout cela était vraiment homérique, il allait le dire, quand Rex jeta ce mot qui lui fi^t l'effet d'une étrange fausse note :
— Papa!... C'est comme dans l'histoire sainte...
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