‹ La journée de huit heures [microform]Chapitre 16 sur 69 · Joseph Sarraute, loc. cit., p. lltl · texte numérisé non relu

Joseph Sarraute, loc. cit., p. lltl

occupant 180 femmes et 100 hommes dans laquelle - ■ les ouvriers travaillaient 12 heures. « Lors de l’introduction de la journée de 11 heures, explique-t-il, on a augmenté de 1/12 la vitesse de rotation des machines, de sorte que la production et les salaires n ont pas varié. Il résulte de ce fait la preuve certaine que le travail employé au service d’une machine est susceptible d’une plus grande intensité. »

L inspecteur de Gladbach fournit, dans son rapport de 1894, des renseignements encore plus précis :

« Dans une fabrique de tissage, une bonne ouvrière gagnait pour 10 jours de travail 21 marks 09 avant l’introduction de la journée de 11 heures : elle gagnait 21 marks 53 après son introduction.

Une ouvrière moins habile gagnait 18 marks 20 avant l'introduction, 19 marks 70 après. La meilleure bobineuse gagnait 22 marks 73 avant,

22 marks 99 après. Dans une autre fabrique, une ouvrière employée au tissage gagnait, en 1891, un salaire de 12 marks 97 pour un travail hebdomadaire de 72 heures : en 1894 elle gagnait 13 marks 23 pour une semaine de travail de 64 heures 1/2. »

Par ailleurs, la loi de 1891 contenait une innovation qui pouvait heurter bien des habitudes invétérées, et qui diminuait encore d’une manière assez sensible la durée du travail effectif ; c’était la disposition qui interdisait de prolonger au delà de dix heures la durée du travail des ouvrières les samedis et veilles de fêtes. Un rapport officiel nous fait connaître les résultats que l’on avait pu constater

en 1895 : « Dans presque tous les cas cette disposition a été accueillie comme un bienfait par les ouvrières. De même, on ne se plaint que rarement de difficultés et de troubles que pourrait entraîner pour les entreprises cette suspension plus hâtive du travail. Presque tous les rapports remarquent que les difficultés qui s’étaient présentées au début ont aujourd’hui disparu » (1).

Par conséquent, il est incontestable que, grâce aux mesures protectrices contenues dans la loi de 1891, la situation des travailleurs allemands a été sensiblement améliorée , et que cependant la richesse générale du pays n’en a ressenti aucun contre-coup fâcheux.

En France, la loi du 30 mars 1900 a amené d importants changements dans la durée du travail des femmes et des enfants.

D’après l’article 3 de la loi, « les jeunes ouvriers et ouvrières jusqu’à l’âge de 18 ans, et les femmes, ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de onze heures par jour, coupé par.un ou plusieurs repos dont la durée totale ne pourra être inférieure à une heure et pendant lesquels le travail sera interdit ».

1. — Amtliche Mittheiliingen J895, p. 172. cité par J. Sarraute, loc. cit., p. 19G.

En outre, « au bout de deux ans, à partir de la promulgation de la présente loi, la durée du travail sera réduite à dix heures et demie, et, au bout d une nouvelle période de deux ans, à dix heures ».

Dans ces conditions, la durée du travail, dans les ateliers visés par la loi, a donc été de 11 heures du l®*- avril 1900 au 1®’' avril 1902, de 10 heures 1/2 du l®*" avril 1902 au l®*" avril 1904, et de 10 heures à partir du 1®'' avril 1904.

La loi décide également que les hommes qui travaillent dans des ateliers mixtes, c’est-à-dire dans des ateliers où sont occupés en même temps qu’eux des femmes et des enfants, ne peuvent travailler au delà du maximum que nous venons d’indiquer (1).

Ces dispositions étaient de nature à effrayer les hommes prudents qui voient, dans toute mesure de protection légale, un danger.

M. Sébline, rappelant les difficultés de la concurrence internationale, disait au Sénat : « Par la disposition de la loi que vous proposez, vous attaquez dans ses sources vives, dans son œuvre vive, l’industrie de la France. »

M. Waddington, de son côté, tout en désirant la diminution des heures de travail, déclarait à ses

1. — Voir le rapport de M. Raoul Jay au Congrès international pour la protection légale des travailleurs (Paris 1900), sur la limitation légale de la journée de travail dans II

l’industrie française. — Compte-rendu du Congrès, p. 117. f

Rousseau, éditeur. )

collègues que la réduction de la journée de travail à dix heures « ne pourra cependant être réalisée sans danger pour notre industrie qu’à la suite d'un accord avec les nations v’^oisines ».

Cet accord n’a pas été conclu, la loi a été cependant appliquée ; examinons donc ses conséquences.

Notre commerce extérieur ne semble avoir eu à subir un contre-coup fâcheux de la loi de 1900: nos exportations ont passé, en effet, de 4.109 millions de francs en 1900 à 4.762 millions en 1905. On pourra peut-être croire que ce sont les produits auxquels ne concourt pas la main-d’œuvre féminine, plus spécialement protégée par la loi, qui ont permis à nos exportations de se maintenir dans une voie ascendante. En réalité, il n’en est pas ainsi, car si nous consultons les statistiques des exportations des matières textiles, fils et tissus, nous pourrons constater qu’elles n’ont cessé de faire des progrès. Les exportations de matières textiles ont passé de 396 millions en 1900 à 468 millions en 1904 ; et les exportations des fils et tissus se sont élevées, pendant cette même période, de 750 millions à 810 millions (1).

1. — On pourrait prouver par des chiffres analogues combien l’industrie française a pu vaillamment faire face à la loi de 1892 qui avait précédé et préparé la loi de 1900. Cette loi limitait le travail des enfants de 13 à 16 ans à 10 heures par jour, celui des adolescents de 16 à 18 ans et des femmes à 11 heures par jour. Or, de 1892 à 1905 nos exportations ont augmenté de plus d’un tiers, passant de 3.461 millions à 4.762 millions. Les exportations de matières textiles

Les ou vriers eux aussi n’ont pas eu à se plaindre de 1 application de la loi, car non seulement ils ont pu obtenir, sans grève, une diminution notable de la durée de leur travail journalier, et, malgré cela, leur salaire n’a pas été réduit dans la très grande majorité des cas.

L Office du Travail a publié un rapport fort instructif. Des renseignements qu’il contient et qui concernent 143.339 ouvriers, il résulte que pour 95.570 ouvriers travaillant au temps (au mois, à la journée, à l’heure), « l’application de la journée de dix heures ne s’est traduite par une diminution de salaire que pour 8.320 d'entre eux, et que pour les 87.250 autres qui forment 91,3 0/0 du total, le salaire journalier antérieur a été maintenu, sinon augmenté ».

En ce qui concerne les 47.769 ouvriers travaillant aux pièces, il est difficile de se prononcer, car la facilité plus ou moins grande d’augmenter le rendement par journée diffère suivant les variétés d’industrie, et une enquête de ce genre pouvait difficilement rendre compte de la répercussion sur le gain individuel de chaque ouvrier (1). Seuls des renseignements monographiques peuvent nous fixer à cet égard : ceux qui ont été publiés jusqu’ici

étaient de 253 millions en 1891 et se sont élevées à 468 millions en 1904 ; de même, celles des fils et tissus ont passé durant cette même période de 729 millions à 810 millions.

Page 1