CHAPITRE VI
Quelques métiers non protégés.
Les métiers pour lesquels la concurrence internationale ne peut avoir aucune influence sont précisément ceux où les conditions de travail sont les plus dures. — L’exemple des travailleurs de l’alimentation. — Le travail à domicile. — Nécessité de l’intervention légale.
Puisque le principal argument que font valoir les ennemis de l’intervention de la loi est le danger que fait courir une telle réglementation à notre commerce extérieur ; puisqu’ils craignent que nous ne puissions plus lutter, à armes égales, sur les marchés internationaux avec les autres grandes puissances industrielles, on pourrait supposer qu’une loi protégeant les travailleurs consacrés au commerce exclusivement local ne devrait plus rencontrer une opposition aussi irréductible. En effet, les exigences du commerce international né peuvent prétendre avoir aucune influence sur les conditions du travail dans certaines professions, comme celles des coiffeurs, des pharmaciens, des employés de magasins de détail, des bouchers, etc. Cependant,
1- — Au moment des grandes expositions, les employés sont obligés de veiller pour préparer les comptoirs. Le travail, au lieu de se terminer à 7 heures ou à 7 heures 1/2, peut fort bien se prolonger jusqu’à 9 ou 10 heures du soir.
pour tous ceux qui ont vu de près les conditions dans lesquelles se dépense leur activité, il n’est pas douteux que ces employés sont victimes d’un véritable surmenage. Il faut savoir qu’une attention soutenue et incessante est exigée d’eux pour satisfaire aux goûts et aux caprices les plus extraordinaires des clients ; ils n’ont pas un instant de répit : après avoir terminé une vente, immédiatement ils s’occupent d’une ou plusieurs autres, car il arrive souvent qu’ils ont à répondre à plusieurs personnes à la fois ; toujours debout, ils ont à se mouvoir et à circuler au milieu d’une cohue qui se renouvelle sans cesse jusqu'aux heures les plus tardives de la journée, n’ayant pour se réconforter qu’une atmosphère infecte, chargée de miasmes et de poussière. Le travail qui se fait dans de pareilles conditions exige une force de résistance, il entraîne une dépense d’activité nerveuse que bien peu d’hommes peuvent impunément fournir.
La preuve en est donnée par la morbidité et la mortalité considérables qui atteignent cette profession. Un spécialiste n’a pas craint de déclarer que « ceux qui restent quelques années et échappent à la tuberculose sont presque l’exception... C’est apparemment, explique-t-il, parce que là se trouvent réalisés le confinement, le surpeuplement, le surmenage et les poussières contagieuses » (1), qui
j 1. — D'' Paul Berthod : Raccourcis de médecine sociale et
professionnelle, Paris 1903.
constituent des circonstances éminemment favorables au développement du fléau.
Souvent la mort s’ensuit, à l’époque qui devrait correspondre au plein épanouissement de la vie. Alors que dans certains autres métiers urbains (1), comme l’industrie du bâtiment ou de la métallurgie, sur 1(X) décès il y en a à peine 29 à 320/0 de personnes âgées de 20 à 30 ans, chez les employés de magasins cette proportion s’élève à 40 et 44 0/0.
Ce n est pas, d ailleurs, dans les grands magasins que la durée du travail des employés est la plus exagérée. Dans la petite boutique surtout, ils sont assujettis à un trav^ail plus prolongé, qui dure généralement de 7 ou 8 heures du matin à 8 ou
9 heures du soir, surtout dans les quartiers populeux (2).
~ ^ dessein, nous ne comparons pas avec les métiers agricoles dans lesquels la mortalité prématurée est assurément plus rare encore.
2- Association nationale française pour la protection légale des travailleurs : Rapport présenté dans la séance du I.) décembre ltK33, par M. A. Artaud, sur la protection légale de l’employé et la réglementation du travail dans les magasins. (Alcan, éditeur, p. 8.) Consulter également sur cette question, Bezançon : La protection légale des employés de commerce. Paris, 1903.
La durée du travail est à peu près la même dans les épiceries : elles sont généralement ouvertes de 7 heures du matin à 9 heures du soir. (Conseil supérieur du Travail : Rapports et documents sur la réglementation du travail dans les bureaux et magasins et dans les petites industries de l’alimentation. Paris, Imprimerie Nationale, 1901, p. 33)-
Les garçons sont obligés de fournir plus d'heures de présence que le reste du personnel des magasins. L’existence pénible qui leur est faite nous est retracée dans une note que ceux de la Samaritaine, à Paris, avaient adressée, en 1000, au directeur de cet établissement, pour lui exposer leurs doléances.
(( Les garçons sont astreints, à l’heure actuelle, lisons-nous dans cette note, à entrer au magasin le matin à 5 heures, à 5 heures 00 ou 5 heures 45, pour s’y livrer préalablement à leurs occupations quotidiennes, aux travaux de nettoyage, grattage du parquet, encausticage, lavage et netto}"age des glaces, etc. Puis, encore en état de transpiration, ils doivent descendre dans les sous-sols du 2® étage inférieur où, en raison du brusque refroidissement, ils contractent des maladies des organes de la respiration...
(( Les garçons de l’intérieur ne sont habituellement libres que bien après l’heure ordinaire de sortie, iixée au plus tard à 8 heures par la sonnerie générale. Et le plus grand nombre d’entre eux, astreints à coucher aux magasins, doivent être rentrés en semaine à 9 heures et demie du soir ; le dimanche à lO heures du soir ou à minuit...
(( Quant aux garçons livreurs, ceux de Paris ne rentrent pas, en moyenne, aux magasins, avant 9 heures 12 du soir ; et ceux de la banlieue n’y rentrent pas, en moyenne, avant 10 heures d/2 du
soir.
« Pendant la période de ralentissement d affaires, on augmente l’étendue du rayon ou des distances
quelques métiers non protégés
^ parcourir, on réduit le personnel et le matériel,
e maniéré à ce que, même pendant ces époques de calme, la durée du travail des garçons livreurs ne soit pas raccourcie : et, après leur retour au magasin a une heure aussi tardive, les garçons livreurs, qui doivent préalablement rendre leurs comptes, prennent ordinairement un repas médiocre ou réchauffé qui ne peut exciter leur appétit disparu apres les fatigues de longues courses. Et 1 s ne sont pas libres, finalement, avant 11 heures,
heures 1/2 du soir et minuit, parfois 1 heure du matin » (1).
Les employés de bazars ne sont pas mieux traies que les garçons de magasins. Ils commencent la journée à 7 ou 8 heures du matin et ne la finissent jamais avant 9 ou 10 heures du soir en temps normal. Les samedis et veilles de fêtes, le travail se prolonge parfois jusqu’à 11 heures ou minuit, et meme 2 heures du matin la veille de Noël et’du jour de 1 an. Le labeur dure donc au moins 14 heures et souvent 15 ou 16 heures (2). Est-ce donc là une vie digne de ce nom ? Que peuvent être ces
malheureux si rarement au logis où ils rentrent si las ?
Il faut songer aussi aux malheureuses femmes
1. Conseil supérieur du Travail : Rapports et documents sur la réglementation du travail dans les bureaux et magasins et dans les petites industries de l’alimentation Caris, Imprimerie Nationale, 1901, p. 49.