CHAPITRE II
La durée du travail au commencement
du XXP siècle.
L’exploitation des travailleurs en France, en Angleterre et en Allemagne, est particulièrement cruelle pour les femmes et les enfants. — Ses conséquences. — Premières mesures pour enrayer le fléau.
I Le travail devenait, en effet, chaque jour plus assujettissant, plus déprimant. Sa durée était bien restée à peu près la même en été, mais elle s’était considérablement allongée en hiv’^er ; enfin, les jours de repos, si nombreux aux siècles précédents, se trouvaient réduits dans une proportion considé rable.'Tel était le mal qu’avait engendré cette liberté illimitée et inorganisée, que certains adoraient comme une quasi-divinité, mais dont la majeure partie de la nation souffrait comme du pire des fléaux.
Nous possédons un tableau très exact, mais bien triste aussi, de la vie des ouvriers industriels à
détaché de la glèbe, condamné à dépérir lui-même, sous le fardeau d’un travail de seize heures ? Sera-t-il courbé, tout le jour, sous sa tâche, sans respirer, réduit à l’unique mouvement machinal de son œuvre particulière, sans trouver une heure pour le mouvement de l’esprit, et sans pouvoir s’instruire, ni lui, ni ses enfants? Si tel devait être toujours le sort de l’homme qui travaille des mains, c’est-à-dire de presque tous les hommes, il faudrait condamner l’industrie... Mais, grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi... Voici que de tous côtés l’on constate la fécondité du repos et, dans le mouvement, la stérilité dans l’excès. Voici qu’en Angleterre le travail des manufactures n’est plus que de dix heures et demie par jour, et le travail et le capital et tous, hommes et choses, y trouvent leur avantage. Enfin, ce qui est magnifique, c’est le grand mouvement des Etats-Unis d’Amérique en faveur de la réduction du travail à 8 heures. » (Gratry ; Lm. Morale et la l.oi de V Histoire, t. II, p. .312.)
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24 LA JOURNÉE DE irUIT HEURES
cette époque, grâce à une enquête que l’Académie des sciences morales avait confiée, en 1837, à l'un de ses membres les plus éminents et les plus impartiaux, René Villermé.
La durée du travail était alors de 13 à 14 heures par jour (1). C’était assurément excessif, même pour les hommes et surtout pour les femmes. Mais comment qualifier une pareille exploitation quand elle s’appliquait à des enfants? Aucune disposition législative n’était intervenue, les manufacturiers trouvaient, en effet, leur avantage à prendre des enfants même très jeunes, et à les assujettir à un travail aussi prolongé que celui des hommes, tout en les payant d’une façon dérisoire.
Villermé nous retrace ainsi la situation des familles ouvrières qui allaient travailler en Alsace :
« Leur premier soin, après s’être procuré du travail, est de chercher un logement ; mais le taux
1. — Dans certaines A illes, la durée du travail devait être plus longue encore, si on en croit un rapport fait à la Société industrielle de Mulhouse, le 31 mai 1837 : « Il est des filatures en France, écrit le rapporteur, qui retiennent leurs ouvriers pendant dix-sept heures chaque jour, et les seuls moments de repos, pendant ces dix-sept heures, sont une demi-heure pour le déjeuner et une heure pour le dîner, ce qui laisse quinze heures et demie de travail effectif. » Villermé, qui reproduit ce texte, ajoute qu’il n’a pas vu une manufacture de coton où le travail habituel fût aussi long, mais cette durée de travail est assez normale pour les ouvriers travaillant chez eux. (Villermé : Rapport sur l’état physique et moral des ouvriers des fabriques de soie, laine et coton.)
élevé des loyers, dans les villes où sont les manufactures et dans les villages les plus voisins, les force souvent d’aller s’établir à une lieue de distance et même jusqu’à une lieue et demie.
« Il faut donc que les enfants, dont beaucoup ont à peine sept ans, quelques-uns moins encore, abrègent leur sommeil et leur repos de tout le temps qu’ils doivent employer à parcourir deux fois par jour cette longue et fatigante route, le matin pour gagner l’atelier, et le soir pour retourner chez leurs parents.
. « Plus que partout ailleurs, cette dernière cause de souffrance s'observe à Mulhouse, ville qui, malgré son rapide accroissement, ne peut loger tous ceux qu’appellent sans cesse ses manufactures.
« Aussi, est-ce un spectacle bien affligeant que celui des ouvriers qui, chaque matin, y arrivent de tous côtés. Il faut voir cette multitude d’enfants maigres, hâves, couverts de haillons, qui s’y rendent pieds nus par la pluie et la boue, portant à la main et, quand il pleut, sous leur vêtement rendu imperméable par l’huile des métiers tombée sur eux, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à leur retour. »
Les enfants employés dans les autres filatures de France ne sont pas tous aussi malheureux, « mais partout, ajoute le rapporteur, pâles, énervés, lents dans leurs mouvements, tranquilles dans leurs jeux, ils offrent un extérieur de misère, de souffrance et d’abattement qui contraste avec le teint fleuri, l'embonpoint, la pétulance et tous les
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signes dune brillante santé qu’on remarque chez les enfants du même âge, chaque fois que l’on ciuitte un lieu de manufactures pour entrer dans un canton agricole » (1).
En présence d’un surmenage aussi incontestable et aussi dangereux, que pouvait-on faire? Le gouvernement le demanda au conseil général du commerce, et celui-ci répondit que les seules mesures que l’on pouvait prendre, sans porter atteinte à la prospérité industrielle, consistaient, d’une part, à interdire aux enfants de moins de 8 ans d’entrer dans les ateliers et, d’autre part, de les empêcher de travailler plus de douze heures par jour jusqu’à l'âge de 15 ans (2).
La situation à l’étranger était, il est vrai, tout à fait analogue.
Villermé nous montre dans quelles proportions on utilisait, en Angleterre, le travail des femmes et des enfants.
Sur les 17.235 personnes employées dans les filatures de Manchester, il y avait 5.577 enfants de moins de 16 ans. A Glascow, la situation était encore mieux caractérisée : sur 12.076 ouvriers atta-
1. — Villermé: Rapport sur l'état physique et moral des ouvriers des fabriques de laine, soie et coton.