A'oir plus haut p. 97 (note
2. — Albert Métin : J.a question agraire et la question ouvrière en Australie et en Nouvelle-Zélande. Alcan, 1901 pp. 256 et 257.
Bien du temps a été nécessaire pour arriver à un pareil résultat : les premiers succès remontent au milieu du xix® siècle. En 1856, les ouvriers du bâtiment obtiennent la journée de 8 heures ; en 1859, ce sont les ouvriers du fer (mécaniciens, chaudronniers, mouleurs), puis ce sont les charpentiers de navires, les matelots, les voiliers, les ouvriers du gaz, ceux des scieries, etc. Les victoires se sont multipliées depuis lors, si bien qu’à l’heure actuelle il n’y a, dans la province de Victoria, qu’un quart de la population ouvrière qui ne bénéficie pas de la journée de 8 heures (1).
Chaque année, les ouvriers de cette province célèbrent l'anniversaire de la première victoire de 1856 par un défilé, auquel prennent part toutes les professions qui ont obtenu gain de cause. Le cortège est toujours précédé du drapeau originel de 1856, « rapiécé mais toujours vénéré, portant cette devise : 8 heures de travail, 8 heures d’agrément, 8 heures de repos » (2).
Les conditions de travail des femmes et des enfants sont encore plus douces. En Nouvelle-Zélande,
1. — Parmi les métiers dans lesquels la durée du travail est plus longue, il faut citer: l’agriculture, l’industrie textile, la corderie et certains ouvriers tailleurs.
par exemple, le travail est interdit aux enfants de moins de 14 ans, et ceux qui n’ont pas encore 16 ans doivent justifier d’une certaine instruction. Les 8 heures de travail des femmes et des enfants, occupés dans des ateliers et des manufactures, doivent être comprises entre 8 heures du matin et 6 heures du soir. Or, ces termes sont interprétés dans un sens très large. Ils s’appliquent à tout bureau ou bâtiment quelconque dans lequel travaillent plus de deux personnes salariées.
En outre du dimanche, les femmes, les enfants de moins de 16 ans et les employés de magasins ont une après-midi de congé par semaine. Pendant cette demi-journée de repos, qui est fixée par les autorités locales, tous les magasins et boutiques doivent être fermés à une heure fP.
Dans ces conditions, on comprend que les ouvriers et employés australasiens tiennent énergiquement à maintenir les avantages qu’ils sont arrivés à obtenir, et que leurs camarades d’Europe leur envient. L’écart très considérable qui existe entre ces conditions de travail et celles de notre vieille
Europe, permettraitdifficilementàcertains produits
indigènes de ne pas être concurrencés par l’importation d’objets similaires ; aussi les australasiens désirent-ils éviter ce danger et rester maîtres
du marché local. Ils l’avouaient très franchement
1- — Pierre Leroy-Beaulieu : Les Nouvelles sociétés Anglo- Saxonnes, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique Australe.
Colin, 1897, p. 174.
à M. Métin, lors de son enquête : « Nous voulons, disent-ils, écarter la concurrence des gens d'une civilisation inférieure, jfusquà ce qu’ils aient adopté les mêmes conditions de travail que nous » 4 ) . C’est là une conception fort intéressante du rôle ) de la protection douanière, que les pays de 1 an-
‘ cien monde n’ont peut-être pas encore suffisam-
ment mise en pratique. Le régime de la protection commerciale n’a pas pour objet de favoriser la fabrication routinière de certains produits, elle ne doit pas anémier l’activité industrielle en ;■ rendant inutile la recherche de nouveaux progrès
dans la fabrication ou dans les moyens d’échange, elle doit seulement rétablir l’équilibre qui peut être compromis de deux manières différentes. D’une part, il est possible que les circonstances matérielles, résultant de la nature du sol, de sa pénurie de minerai ou de matière première, et que la cherté ' plus grande de la vie (provenant par exemple du
poids des charges fiscales qu’ont léguées les géné- . rations antérieures ou qu impose la sauvegarde ' de l’indépendance nationale), rendent plus onéreuse
^ la fabrication dans un pays, et que, par le fait
i même, des droits compensateurs soient nécessaires.
1.— « En fait, ajoute M. Métin, toutes les colonies australasiennes, sauf Nouvelle-Galles, sont protectionnistes, et les deux plus avancées en législation ouvrière, Victoria et Nouvelle-Zélande, ont précisément les tarifs les plus élevés. » Le socialisme sans doctrines. La question agraire et la question ouvrière en Australie et Nouvelle-Zélande, p. 77.
D’autre part, il ne faut pas oublier que, si l’on ne doit pas laisser ruiner l’industrie nationale, il faut encore bien moins permettre que la vie des artisans de sa prospérité soit atteinte : l’homme vaut plus que l’argent qu’il gagne, la santé physique et morale d un pays plus que sa richesse. Au surplus, il n’y a pas antinomie entre ces deux termes; en protégeant la santé et la force humaines, on travaille plus efficacement à accroître la puissance et la prospérité générale d’un pays que lorsqu’on vise exclusivement la protection des produits.
C’est le producteur beaucoup plus que l’objet fabriqué qu’il faut mettre à l’abri des excès de la
concurrence internationale. La concurrence est une bonne chose, en tant qu elle stimule l’activité des recherches, l’énergie persévérante, l’intensité de i effort , elle doit accroître les forces humaines et leur valeur créatrice, mais non les affaiblir et les user prématurément ; elle ne doit pas donner une prime à ceux qui exploitent le travail humain dans les pires conditions. C’est pourquoi les nations qui ont à cœur de protéger le travailleur contre les excès de la concurrence dans les limites mêmes d'un Etat, peuvent être entraînées aussi à protéger le travailleur contre les excès de la concurrence internationale.
Ce surcroît de protection peut, d’ailleurs, n’être pas toujours nécessaire; il ne serait indispensable que dans le cas où deux pays, possédant des ressources analogues, imposeraient à leurs nationaux des conditions de travail par trop dissemblables
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(en ce qui concerne sa durée, sa rémunération et la réparation des risques industriels). Cest là une question d’opportunité et de mesure qui ne peut être tranchée que par l’étude de chaque cas particulier.
Mais nous avons vu que des réductions modérées et progressives avaient été réalisées dans divers pays du monde, sans que la prospérité de ces nations ait été atteinte ; il est nécessaire d’expliquer les raisons de ce phénomène.