r Loc. cit., p
ANNEXES 187
à grand courant d’air, puis faire un trajet parfois d’une demi-heure ou de trois quarts d’heure, portant sa lampe, ses tartines et ses outils en se glissant dans les galeries qui n’ont parfois que 80 centimètres de hauteur.
Pour vous donner une idée approximative de ce trajet, je vous dirai que c’est comme si nous devions nous rendre d’ici à la gare du Nord par des galeries tortueuses, tantôt montantes, tantôt descendantes, non éclairées, nous glissant tantôt dans la boue et dans l’eau, tantôt dans la poussière de charbon, dans des galeries qui n’ont, comme ouverture, que l’espace qu’il y a en dessous de la table de MM. les sténographes. Il faut avoir passé dans ces galeries pour savoir ce que c’est qu’un voyage pareil. Et imaginez-vous quelles sont les positions que doit prendre un homme chargé de sa lampe, de ses outils et de son manger pour passer par ces galeries. Puis figurez-vous comment s’effectue le travail dans la taille qui n’a parfois que 40 centimètres d’ouverture, car les tailles qui ont 90 centimètres sont extraordinaires, on les appelle des grandes veines ! Et, dans cette étroite ouverture de 40 centimètres qui est encore diminuée de l’épaisseur du boisage, cet ouvrier doit constamment abattre du charbon, frappant du pic, de-ci de-là, enlever le charbon, le faire passer par ces trous étroits.
Il doit ainsi piocher toute la journée dans une poussière si intense que, bien que les mineurs ne soient séparés que de 4 mètres l’un de l’autre, ils
ne peuvent presque pas apercevoir la lampe de leurs collègues.
Pensez-vous qu’un homme peut produire, dans ces conditions, d’une façon continue, un labeur quotidien de plus de huit heures? C’est matériellement impossible. J’ai exercé le métier et quoique je fusse l’un des plus forts physiquement, je n’ai jamais pu exécuter, pendant huit heures durant, ce travail de bête de somme. Nul homme ne peut supporter une telle fatigue (1).
La question de production n’fst pas seule à considérer.
M. Levie. — On dit, messieurs : Vous faites du sentiment Mais est-ce que Thomme qui travaille dans ces conditions n’est pas un être de sentiment ? Chair et os, oui : mais cœur et esprit surtout.
Est-ce que les conditions du travail ne pèsent pas de tout leur poids, sur la vie humaine, au point de la rendre bonne ou mauvaise, heureuse ou malheureuse? Nous reconnaissons l’ouvrier à veine entre cent. Son teint est livide, c'est celui de l’homme habituellement privé de la lumière du jour; souvent, il est déformé.
Niera- t-on que ces ouvriers soient généralement déprimés physiquement et intellectuellement ?
N’est-ce pas M. Vandervelde qui disait, l'autre jour, ici, qu’on se trouvait en présence d’une race en quelque sorte dégradée ?
J. — Loc. ciL, p. 527.
ANNEXES
M. Janson. — Son langage est même souvent
inintelligible.
M. Masson. — Pittoresque, mais pas inintelli-
gible.
M. Levie. — Oseriez-vous prétendre que leur intelligence soit comparable à celle des autres ouvriers industriels ? Voilà ce qu’a fait le travail souterrain des mines en Wallonie.
M. Helleputte (catholique démocrate). — Et la seule raison qu’on invoque, c’est que la réduction du rendement pourrait compromettre l’industrie (1) .
Sans doute, il faut se préoccuper de l’avenir de l’industrie et en première ligne de l’industrie houillère. Mais l’homme est cependant aussi intéressant que le charbon et il faut bien s’en préoccuper un peu aussi. Nous soutenons d’ailleurs que notre proposition n’est pas de nature à réduire le rendement.
M. Léonard. — L’homme vaut autant que le charbon.
M. Helleputte. — Je déclare que je préférerais ne pas voir sortir du sol limbourgeois un seul mor-
1.— IVI. Vepsteylen (catholique conservateur J, rapporteur. — Ne vovez-vous pas que si vous grevez les mines de charges trop lourdes elles ne pourront subsister, ou tout au moins ne pas faire face à la concurrence. Et alors, que deviendront les ouvriers ? C’est d'ailleurs toute la question.
Séance du 20 février 1907. Annales parlementaires, p. 576.)
fT-'
ceau de charbon que de voir nos ouvriers limbourgeois, si honnêtes, si laborieux, si moraux, si sains de corps et d'àme, devoir passer par les situations malheureuses qu’a courues la population ouvrière des autres bassins.
Sans doute, depuis vingt ans, nous avons légiféré au profit de nos travailleurs. Sans doute, des progrès ont été accomplis. Qui soutiendra, cependant, que la situation de la classe ouvrière de nos bassins charbonniers est devenue tout à fait normale ?
Il dépend de nous que la population ouvrière du Limbourg n’ait pas à subir les mêmes épreuves, ne doive pas traverser les mêmes crises.
Nous en avons le pouvoir, nous en avons le droit et, dès lors, nous en avons le devoir.
Lorsque, le 2 août de l’année 1901, mon ami, M. Dumont, m’annonça que le premier fragment de houille était sorti du sol limbourgeois, j’en fus très réjoui ; mais j’eus aussi le sentiment très vif de la responsabilité qui allait peser sur nous.
On a dit et répété souvent que la grande industrie produit fatalement des effets désastreux sur la santé physique, morale, intellectuelle, religieuse des populations au milieu desquelles elle établit son empire. Verrons-nous, laisserons-nous se vérifier cette désolante affirmation. Telle est, messieurs, la question qui se pose à vous (1).
1. — Séance du 20 février. Annales parlementaires, pp. 570 et 570.
ANNEXES
La journée de huit heures ne portera pas atteinte
à la prospérité du pays.
M. Helleputte. — Si je pouvais craindre un seul instant que la mesure que nous proposons pourrait porter atteinte à la prospérité industrielle du pays, je me hâterais de la retirer. Mais il n’en est rien. Loin de compromettre l’industrie, nous voulons lui conserver, améliorer son meilleur élément de succès.
On dit que l’industrie ne peut exister sans capital (1) ; c’est évident. Mais savez-vous quel est le capital le plus précieux de l’industrie? C’est le capital-travail. (Très bien! à l extrême-gauche.)
Voilà ce qu’il ne faut pas oublier !
Et il me plaît d’associer ici dans une même for-
1. — IVI. Woeste ( catholique conservateur). — Je pose donc à l’honorable M. Helleputte la question que voici : Après que la durée du travail aura été décrétée, après que le minimum de salaire aura été fixé, que ferez-vous à l’égard des industriels qui vous diront : Nous ne pouvons plus marcher dans ces conditions, nous fermons nos usines ? (Exclamations à V extrême-gauche.)
Et alors décréterez- vous l’industrie obligatoire ? Si vous ne la décrétez pas, ne voyez-vous donc pas que les mesures que vous aurez adoptées tourneront non seulement contre les patrons, mais encore contre les ouvriers eux-mêmes ? [Rires ironiques à V extrême-gauche.)
IVI. Pépin. — Répondez à ceci : Si l’on fermait les usines que feriez-vous des capitaux ?
IVI. Woeste. — Que ferez-vous des capitaux ? me dit-on. Mais, messieurs, vous ne songez donc pas que ceux qui ont
>*^yy
ANNEXES
quand on confond tous les effets dans un chiffre global ?...
Nous-mêmes nous nous apercevons, lorsque nous nous livrons à un travail excessif, que nos forces diminuent. Et, si nous continuons à travailler avec excès, notre rendement tombe à zéro.
Faites cette expérience, très simple à tenter. Un jour où le travail parlementaire vous laissera quelques loisirs, faites un parcours de cinq lieues et faites-le d’un trait, sans arrêt.
Huit jours après, faites le même trajet en vous reposant, par exemple, pendant dix minutes, tous les cinq kilomètres ; vous serez beaucoup moins fatigué et vous ferez les cinq lieues en moins de temps.
C’est la preuve que la réduction de la journée de travail n’amène pas nécessairement une réduction de la production ; j’ajoute que dans le cas qui nous intéresse le contraire est vrai fi).