ET LA PRISE' DE SEDAN
Ce sont les impressions mesurées aux faits ils -forment ce que Ton appelle Topinion, laquelle, «suivant Pascal, « fait tout « en ce monde. C'est ainsi que Napoléon III passait pour fataliste ce que Ton ne saurait mettre en doute, c'est qu'il ne fût la fatalité faite homme.
Le regard de l'aigle, qui peut contempler le soleil, le plus intrépide cœur se troubleraient dans ce tourbillon de désastres qui laisse tomber des lèvres haletantes, sous Thorreur des souvenirs et des perspectives les plus sombres, ce terrible mot : fatalité,
Jamais, peut-être^ elle n'a imprimé à ce point son sceau sur une série de faits d'un caractère aussi foudroyant.
Prenons seulement, comme exemple, un épisode de cette existence où les contradictions s'amoncellent en nuages, pour en faire pleuvoir les déceptions : c'est la campagne, à partir du commandement en chef pris par l'empereur.
Il avait débuté, comme on l'a vu, par nommer des généraux qui n'offraient dans le passé aucun des gages dont a besoin une armée à laquelle on demande l'héroïque tribut du sang. A leur tête apparaît M. Lebœuf. Contrairement aussi à la loi militaire, qui fait d'un commandement en chef la condition du maréchalat, il avait jeçu peu de temps avant le fameux bâton. Dans la presse et l'armée, ce fut un murmure, et pour l'Europe, une surprise (1).
Le général Frossard, favori de l'empereur, dont le seul titre connu était d'être le gouverneur du prince impérial, reçoit le commandement en chef d'un corps d^armée. Il ouvre la campagne par la représentation Franconi à Saarbruck, qui amène les représailles de Wissembourg, ce pre-
(i) Les principaux organes étrangers rexprimèrent, notamment le JimeSi etc.
mier. acte du drame de sang où la France va se trouver enveloppée.
Wœrth suit de près : ici l'armée était commandée par un Bayard, mais le général en chef manquait. — On avertit le brave maréchal Mac- Mahon de l'insuffisance de ses troupes, il attaque quand même. Il est juste de faire remarquer que de Failly (1), en s'immobilisant, amène cette déroute sur Saverne. C'était pire qu'une défaite, car la défaillance, manifeste à tous, dans le commandement, de l'insuffisance des chefs, commence cette démoralisation contagieuse du soldat. Non-seulement celui-ci en perdant la foi, sent affaisser son moral, mais l'ennemi sent grandir sa confiance, ce puissant ressort de la victoire, l'observateur même non militaire peut entrevoir les désastres qui sont dans la logique de la situation, par Villoffisme de l'empereur, de son état-major, par l'imprévoyance dans toutes les branches qui constituent cet ensemble, où excellait N apoléon I®'. Les traditions que gardèrent la Restauration avec les Saint-Cyr, Bellune; le gouvernement de juillet, avec les Soult, Clausel, Bugeaud; la République
(1) II commandait en chef le 5» corps.
Encore un homme de malheur : à Wœrth, où il laisse tonner le canon sans marcher à ce signal non équivoque, et à Sedan, ainsi qu'on le verra plus tard. Il n'avait d'autre titre à un poste si éminentque Tindéoente bouffonnerie : « Les chassepots font merveille. »
de ]848 sous la forte main des Lamoricière, Changarnier, cet ordre dans les services et les dépenses deTarmée, qu'en avait fait Napoléon III, affranchi de contrôle? — On le sait, on Ta vu, la forfanterie, les mots sonores : des victoires du premier Empire rappelés à tous propos, un chauvinisme passé à l'idolâtrie pour le nom Bonaparte, voilà ce qui restait au pays, qui avait le budget de guerre le plus chargé de l'Europe. — C'est qu'il faut revenir à la justesse du proverbe : '^ Tant vaut l'homme, tant vaut la terre. « L'empereur jouait au soldat et démantibulait les forces vitales de la véritable organisation militaire; il avait toujours à la bouche les trophées et symboles glorieux, et le favoritisme de ses caprices se glissait dans les choix où la capacité seule peut sauvegarder nation et souverain. — Toujours la fatalité, celle d'un pouvoir immense qui met la main à tout pour détruire sans rien fonder : on dirait la monomanie qui vient conspirer contre l'œuvre collective des siècles et de l'expérience.
Un cri de réprobation s'élève de toute part. *- Chacun voit le péril. — En vain, on se flatte que si Bazaine est impuissant à relever la gloire de nos armes, au moins il retiendra les
forces du prince Frédéric-Charles, en vain on improvise de nouvelles armées précipitées à la frontière. — Voilà l'instrument, il est dans les meilleures conditions, une artillerie superbe y est jointe. (Hélas ! nous avons pu en juger à Sedan, où nous Tavons énumérée captive.) Mais l'esprit qui anime, pousse la matière dans ce maniement d'hommes à relier, ah ! c'est le commandement. Les grands capitaines font les bons soldats ; et les bons soldats, sans la direction d'ensemble, feront des prouesses, mais ils ne seront que des braves dans une défaite. Or, ce destin, aujourd'hui dans les conditions delà guerre actuelle ; l'héroïsme poussé au délire, non-seulement ne le conjurera pas, mais le rendra plus fatalement inévitable. La mécanique annule l'homme, qu'elle oblige de la servir: l'artillerie et la tactique annihilent la baïonnette et l'élan qui ont valu tant de succès français.
Les revers s'étaient succédé comme grêle. Le moment est suprême, il s'agit d'arrêter un plan stratégique de réparation , on peut dire de salut . — ' Deux opinions étaient en présence. — La première était celle qui consistait à rejoindre avec 110,000 hommes, formés au camp de Châlons, le marécjial Bazaine, de le dégager entre Metz et Montmédy, où dix-huit cent mille rations de toute
nature étaient concentrées. — Cette jonction des deux armées formait une masse de 290,000 hommes, qui, à en juger par la contenance, la solidité de Bazaine, avant sa trahison, devait mettre en déroute l'armée réunie entre la Meuse et le Shiers, du prince Frédéric-Charles et du général Steinmetz. De la sorte, le prince Frédéric-Guillaume, après le refoulement de la première armée, se fût trouvée entre cette masse de 290,000 hommes et la ligne de la Marne, sa base d'opération. Sa situation devenait pleine de périls, puisque derrière lui se trouvait Paris déjà en état de défense, et, autour de l'ennemi, la France.
L'autre plan sacrifiait d'emblée Bazaine, Metz le grand arsenal. On eût lapidé J. Favre, dit-on, s'il eût fait l'abandon à l'ennemi de places à sa merci dans une situation désespérée. Comment aurait-on qualifié, grand Dieu, cet écart immense de l'est de la Erance, de l'abandon de Metz, que la famine seule pouvait vaincre, si on l'eût jeté en holocauste à une retraite qui livrait sans coup férir notre plus solide armée et un général estimé alors, mais depuis...? La question a été soumise à un conseil, il fut d'avis, le maréchal Vaillant en tête, de se porter au débloquement de Metz et à la rencontre des 200,000 hommes d'élite, dont la main
libre, c^était la victoire. On le voit aujourd'hui.
Malheureusement, l'empereur, quoique passif en apparence et en principe, restait à l'armée, dont la Constitution le faisait le chef, et c'était à Mac-Mâhon que l'exécution était dévolue. Il faut être juste ; comme au temps de Benedeck, l'opinion, qui a des erreurs d'optique lointaine, la presse qui a des engouements irréfléchis et fait les réputations, avaient placé sur le nom et le prestige de Magenta des esfpérances et un résultat qui devaient avoir un triste lendemain.
Le succès d'une manœuvre vraiment populaire, la seule même qui répondît au tempérament national jaloux d'aller en avant, se fondait sur une avance de trois à quatre jours qu'avait l'armée française sur le prince royal, dont la marche sur Paris allait atteindre Épernay. De la jonction projetée dépendait le sort de la guerre. L'attitudç de Bazaine, qu'on ne pouvait ni forcer ni paralyser dans les rudes pertes qu'il avait la faculté d'infliger, la résistance qu'oppose Paris ne permettent plus le doute sur les conséquences de ce plan, s'il «ût été vivement exécuté.
Une comparaison de la distance partîourue paF les deux armées, dont nous avons pris l'état en ce qui concerne les étapes prussiennes, sur un livret
allemand à nous communiqué» dénote la première faute dans l'exécution.
Est-ce l'empereur, général fantastique, qui serait venu encore interposer sa funeste autorité et une influence regrettable que subissait Maci^ahonP JBst'Ce l'indécision, une insuffisance dans la tactique qui ont fait défaut à la stratégie? Quoi qu'il en puisse être, voici d'autres fautes de détail : on ne rompt pas des ponts qui facilitent le passage et l'avance de l'ennemi. Il y a pis encore. On se détourne du chemin direct pour se laisser acculer à l'extrêniie frontière. Ce n'était pas la voie topographique, ce ne pouvait être la direction du plan. Le sens commui^ indique qu'il consistait à se diriger sur Metz, par Verdun, sous la protection de cette ville fortifiée et du passage qu'elle assurait.
' Mais, pour la manœuvre stratégique, dont la netteté saisit l'œil, il y avait une condition élémentaire. — Il fallait garder, par une marche rapide dans la vraie voie, l'avantage de distance qu'on avait sur le prince royal, qui s'était trop avancé, dans l'ardeur intempestive de se rapprocher de Paris. C'était la faute qu'il avait commise; à un général pourvu comme l'était Mac-Mahon, il appartenait de la lui faire expier. Auœ rapides
la victoire. Le maréchal ne sembla pas s'en douter. La réussite consistait dans la prompte mise à exécution de la marche de Châlons sur Metz, par Verdun et Briey. Frédéric- Guillaume s'était trop détourné pour arriver à temps. Des pluies qui le surprirent dans un terrain mou d'effrondrement ajoutèrent un retard de 24 heures aux 60 dont il était distancé. Il lui fallut, comme Blûcher à Waterloo, réparer par les efforts du soldat. Le prince royal, un habile adversaire, même un grand général, revenu de son illusion, gagne de vitesse, et toutes ses colonnes se portent de front sur là marche de flanc de notre armée. On ne peut donc se rendre compte de ce que M. de Bismark, dans son langage pittoresque, appelait la marche ondoyante de Mac-Mahon sur Sedan.
L'étoile malheureuse de Wœrth se retrouve dans une nouvelle défaillance de Failly, à la tète du 5» corps. Toujours négligent à se garder, à s'éclairer, d'une présomption de discours qui laisse l'acte en désaccord, il s'était laissé surprendre par l'arrivée subite du prince de Prusse, dont la hardiesse dans la rapidité est assez connue pour engager à la vigilance. Il en résulta une complète déroute dans le 5® corps (de Failly); elle réagit sur l'armée entière.
Le général Vinoy formait, en outre, une arrièregarde de 22,000 hommes, qu'il pouvait augmenter de 10,000 hommes de la division Exéa, à Reims, qui faisait partie de ce corps d'armée, soit 32,000 hommes. Tous ces calculs, dispositions, se liaient à la marche sur Verdun.
Ce n'est pas tout : lorsqu'à la lenteur du mouvement d'attaque correspond la marche rapide d'un ennemi que devait frustrer la distance, on ne rompt pas même les ponts. Il y a trouvé des facilités inespérées en gagnant du temps, ce capital qui, bien employé, contribue tant au succès.
Il est une faute qui ne s'explique, de la part d'un homme de guerre, que par le trouble, les déviations, les embarras que la présence de l'empereur a suscités ; Mac-Mahon délaisse les hauteurs d'IUy qui dominent Sedan. Pour quiconque suivra, étudiera la topographie du champ de bataille, celui où l'empereur a attiré Mac-Mahon présageait la défaite. — C'est écœurant. — Il est, en effet, des points dont l'occupation, si elle n'assure pas absolument la victoire, la préparent et la facilitent. Telles furent à Waterloo, les fermes de la Haie-Sainte et d'Hougoumont. Elles formèrent les attaches du plan de bataille de Wellington, dont le centre était le Mont-Saint- Jean.
C^est dans des proportions plus largement lugubres qu'il faut mettre au crédit de l'action prussienne et de ses résultats l'occupation du point culminant abandonné par Mac-Mahon. Il maîtrise la plaine et les versants qui devinrent le tombeau de tant de braves, notamment de cette admirable infanterie de marine dont nous avons vu le glorieux mais sanglant calvaire. Nous y avons trouvés encore épars, sous les témoignages de leur bravoure, par les armes brisées, une foule de leurs livrets, recueillis pieusement par un compatriote, pleurant sur tant de vies inutilement sacrifiées. — Enfin, Sedan, sous le feu d'une pareille position, ne pouvait être qu'un monceau de cendres et de débris humains : une formidable artillerie sur ce point, c'est une ville, une population, une armée à merci. — C'est ce qui arriva. Alors il n'y avait plus qu'à pousser le cri de désespoir de Brutus. Il retombe comme un anathème, dont l'écho retentir^ jusqu'à la postérité la plus reculée.
Si l'histoire n'offre pas d'exemple d'une pareille capitulation, elle n'a pas d'entreprise à mettre en parallèle avec celle dont Paris est la cible en ce moment, dans un cercle de 50 kilomètres d'enceinte, environ. — Non, le siège lamentable de
Jérusalem, par Titus, n'est, en comparaison, qu'une entreprise lilliputienne.
Voici un galbe pris sur les lieux (1), et après les plus minutieuses informations fournies par les , acteurs et témoins. — L'histoire mettra en lumière le rôle, et la responsabilité de chacun. Le . maréchal Mac-Mahon peut être assimilé à un Bayard, à un Murât; mais, non-seulement il semble étranger à l'art des calculs et combinaisons de l'école des Turenne, Coudé, Napoléon, mais il a fait chanceler, faute de décision, faute d'aller devant soi, le plan dont il a été le bras inhabile. Une fois de plus, le monde aura appris que le plus fier courage, sans la science militaire, sans la précision des mouvements, découvre des braves qui savent mourir, mais ne donne pas là victoire.
(1) Le projet de jonction émanait du ministre de la guerre que sa situation excepUonnelle de chef de cabinet retenait à Paris II y était réduit à n'être qu'un recruteur d'hommes et un pourvoyeur d'armes. La fortune de la guerre eût été probablement changée, si la lenteur inexplicable de la marche de Mac-Mahon n'eût pas frustré l'exécution. L'auteur du plan^ s'il eût pu le conduire lui-même, ne pouvait lui donner un démenti dans l'application. — C'eût été se l'infliger de sa propre main. — Sedan ne pouvait être qu'un tombeau ; ce^n'était pas assurément le champ de bataille que désignait la topographie, car il ne devait môme être un refiige. Il est devenu le traquenard de 90,000 hommes.
Nous nous proposons d'en faire le récit. LTieure n'est pas venue d'en saisir les lignes multiples. C'est une bataille qui n'a peut- être pas de parallèle dans les annales. Nous tenons aussi à la disposition de beaucow de familles, auxquelles avis en sera donné, les papiers ramassés, témoignage glorieux pour ceux qu'elles regrettent