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LA CAMPAGNE DE L'EMPEREUR

Que d'événements ! Il semble que les coursiers olympiques du temps, rapides comme la foudre, promènent à travers la France, enveloppée de deuils, un affreux char, monstre d'une forme indéfinissable. — Il passe tel qu'un roulement du tonnerre le plus formidable, au milieu des combattants qui rivalisent dans l'émulation de s'entredétruire. ~— Rien ne fait diversion pour eux à cette tâche; au contraire, ils n'en sont que plus excités. — Les spectateurs formant cette galerie qui s'appelle le monde, pris d'un vertige d'horreur, sentent un frisson courir dans leurs veines, comme une

électricité douloureuse. --^ C'est celle de la sympathie humaine révoltée. L'œil attaché aux panneaux du lugubre équipage se concentre sur de gigantesques armoiries. Sur leur fond rouge, emblème du sang, se détachent d'innombrables squelettes. Ceci rappelle la grande fresque' du jugement dernier de Michel-Ange. Partout où passe la figure que transporte le convoi sinistre, les regrets, les maux", la douleur se multiplient. Bientôt un cri unanime s'échappe de toutes les poitrines : on a reconnu la fatalité!!!

Et qu'on ne croie pas que ce soit un tableau de fantaisie, au pastiche de Byron : Yong y joignit-il ses soupirs, ses lamentations plus sombres que le titre de son livre : les Nuits, ils manquent d'une couleur assez sombre pour rendre la vérité de l'horrible tableau dont nous allons esquisser quelques traits.

Nous avons démontré quels furent l'auteur et le, prétexte frivole de la guerre. Il nous reste à réfléchir de cette tragédie unique dans le monde quelques-unes de ses plus terrifiantes scènes.

Voici le baptême de feu de Saarbruck, à l'intention, et pour l'éducation militaire du prince impérial. — Les dragées devaient coûter cher à la France. L'agression, en fait, confirmait celle

dont rinitîative prise par l'empereur, le 15 juillet, au Corps législatif, allait faire tomber sur la France la responsabilité d'une extravagance pire que celle du Mexique.

Wissembourg ouvre la revanche des Allemands.

— Woerth une ajBFreuse défaite pour nous continue leur succès. L'armée française si brillante à l'aurore n'était plus, au couchant, qu'une déroute semée de cadavres et de blessés. Nous avions 20,000 hommes hors de combat, Failly manque au rendez-vous.

La journée de Forbach témoigne en vain de l'héroïsme français qui y fait des prodiges; mais l'infériorité des dispositions, le manque de stratégie y ménagent une nouvelle défaite. Cette fois-ci, c'est au tour de Frossard à frustrer les plans : avec ses troupes il fait défaut au champ de bataille. On payait la faute de l'éparpillement de corps mal attachés les uns aux autres, parce que la tête dirigeante manque. Napoléon III s'était bien fait général en chef, mais la nature et les talents ne servaient pas cette prétention.

C'est ainsi qu'on peut expliquer la malheureuse séparation des diverses parties de l'armée des unes des autres. Failly, Frossard, Ladmirault enveloppés dans le commun désastre, cherchaient

péniblement à se rejoindre. — Mac-Mahon, auquel Failly cherchait à se souder, était coupé du centre de l'armée. Canrobert se dirigeait vers la forteresse qui devait être sa souricière et celle de la dernière grande armée de l'empire. L'autre partie de son corps se dirigeait sur Nancy; ce fut le moment où se fit sur Metz la concentration des 180,000 hommes qui viennent d'être faits, hélas! prisonniers de guerre ! C'est toute une population militaire qu'a enserrée et déportée le génie calculateur de Moltke. Le patriotisme voile la honteuse énormité du chiffre.

Il fallait de la décision, du coup d'œil, il n'y eut que de l'incertitude et de l'impéritie. L'empereur démoralisé, cachant son insuffisance sous ce flegme infécond que ses flatteurs imputaient au compte d'un génie vivant dans sa pensée, faisant passer pour de la profondeur son mutisme, « l'esprit de ceux qui n'en ont pas d'autre, / au dire de la Rochefoucauld.

Napoléon perdit trois précieux jours à Metz, à s'agiter dans le vide de conseil, de revues, de déploiement de cartes, que terminaient les somptueux dîners offerts à son état-major. — Mais, durant cet oubli de Capoue, les géné:faux allemands poussaient en avant : le prince Frédéric-

Charles, qui avait passé la Moselle à Pont-â- Mbusson, faisait échec à la retraite de la ligne française, avec 250,000 hommes et 800 canons. C'était une forteresse crénelée ambulante.

On peut voir sur le calque de ce souvenir appliqué à la carte, la portée de ce temps perdu. Bien employé, le temps dévasté eût pu changer l'arrêt du destin, dont la rigueur n'est presque toujours que le faux pas de Timprévoyaiice et de l'incapacité de l'homme (I).

Il y aurait trop à dire, et ce n'est pas l'heure de ces détails qui n'entrent pas dans notre plan, du reste. Mais il était bon d'esquisser sommairement une marche qui ne saurait mieux être rendue que par l'usage des fantômes que la ronde infernale attire et entraîne.

Là, dans la dernière quinzaine d'août, à travers une série de combats sanglants, Vionville, Doncourt, Gravelotte, qu'on a comparé par la vigueur mutuelle des efforts à Borodine, nous trouvons Bazaine se frayant une route sur Metz. Il lui fallut s'y retirer; coupé et cerné par le prince

(i) Un bomme d'esprit, qui connaissait bien Tempereur, me disa't un jour : Il me rappelle ce voyageur, pressé le soir, qui, devant partir le lende • main, charge son service de le réveiller à 5 heures du matin, pour prendre le train a 6 heures. L'ordre est exécuté. Celui-ci, voyant qu'il a encore quelques minutes à donner au repos, diffère son lever. — Il s'endort; le convoi par^ : il a manqué son projet et son but Tel a fait Napoléon.

Frédéric-Charles et Steinmetz, il devait constater à ses dépens la justesse de cet axiome du premier Napoléon sur « le danger d'une situation défensive quand elle ne peut être une station où se prépare, où doit aboutir l'offensive. « Le résultat lamentable du siège montre qu'il n'est donné qu'aux hommes de génie d'avoir la seconde vue des événements futurs et de les préparer par d'habiles mesures. Pour être juste, il faut dire que le maréchal, comme tous ceux dans le cercle et dans la destinée de l'Empereur, ont porté la peine de la fatalité attachée à cet homme.

Le chapitre suivant va mieux justifier cette opinion prise au daguerréotype des événements dont il est impossible de casser l'arrêt. C'est, comme on le dit, la première page écrite sur cette mémorable journée, grâce à des documents exacts et à des documents précieux. Nous réclamons avec confiance l'attention du lecteur, au moment où l'on annonce la^' prochaine publication d'un récit émanant du grand et principal acteur. Quant à nous, une seule passion nous guide, celle de la vérité, que nous poursuivons avec un implacable amom\^ouT emprunter les mots d'un de ceux qui ont le plus honoré l'esprit humain.

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