M. DE TALLEYRAND
L'esprit stupéfié à la vue de rabtme ouvert à la France, en 1870, se reporte à 1814. Son instructif souvenir se place au frontispice du caveau funéraire, où, jouet d'un esprit de vertige, il semble que l'empereur ait voulu précipiter la France (1).
Celui-ci, sous d'autres chefs que la dynastie corse, tantôt par une politique nationale, tantôt par les armes, avait déjoué et refoulé toutes les
(i) Le sauveur prétendu ne s*est plus trouvé être qu'un entrepreneur de pompes funèbres. Quelle ironie du sort aux adulations • qui ont enivré cet homme, au point de lui laisser prendre les feux follets de son cerveau pour des illuminations de génie ! Quelle fin !
invasions. A la chute du premier empire^ la vieille race de Clovis put seule rédimer la nation du courroux, qui invoquait le droit de terribles représailles. Au milieu de cette détresse, le Titan qui avait amené la coalition se cramponnait au pouvoir, comme le pilote troublé au mât du navire dont il a causé le naufrage.
Napoléon P', trahi par la fortune, ne s'était pas ignominieusement rendu; sous les lauriers de Montmirail et Champaubert, il se flattait d'attacher à son épée, restée terrible, le talisman de sa dynastie. C'est pourquoi il dépêche Caulaincourt à Alexandre. Talleyrand et Eouché, auxquels rien n'échappait des plus secrètes intrigues, veillaient. — Aussi l'ancien fastueux ambassadeur, errant dans la banlieue, avait vainement voulu pénétrer dans Paris. — Le hasard lui en ouvre les portes. Le grand-duc Constantin, se promenant dans son attelage tartare, rencontre cet ancien Parmenion favori de l'Alexandre français. Il le prend et l'emmène à son frère. Celui-ci était sous le toit de M. de Talleyrand ; Caulaincourt adroit, insinuant, trouve le moyen de toucher le noble cœur du tzar et de rendre favorable l'allié qui, à Tilsitt, s'écriait dans son enthousiasme :
< L*amiUé d'un grand bomme est un bienfôit des dieux. »
Au sein de ces épanchements, de ces évocations des jours heureux, triomphants, la nuit marque rheure du repos. L'hôte impérial de M. de Talleyrand ofire au duc un Ht jumeau de celui dont il usait dans son dédain des mollesses de la civilisation. — La conversation prolongée de la sorte réveille des échos sympathiques.
Grand était Tespoir du duc de Vicence, mais lés cœurs des rois sont comme les destins : la raison d'État laisse peu d'accès ou de durée aux inclinations, là où elle emprunte une voix autorisée comme celle du prince de Benevent.
On va en juger.
Anxieux de cette longue conférence dont le motif était transparent, M. de Talleyrand feint pourtant le flegme : pas un mot trahit ni son émotion ni sa pensée.
On s'assemble pour le conseil non d'une nation, mais des nations les plus puissantes suivies des plus petites. — Castelreagh, cet homme de fer qui, héritier de la haine de Pitt, l'avait portée à but, brillait parmi les souverains, les dominait même.
M. de Talleyrand prend la parole.. Voici le sens puisé dans notre mémoire, de la mémorable allô-» cution par laquelle il fait évanouir le rêve de nuit, la chimère d'une amitié plus fanatique que natio-
nale : il démontre les périls qu'elle récelait pour l'Europe :
" Majestés, Excellence. Le parti que vous allez prendre comptera dans l'histoire, suivant que la sagesse ou l'illusion l'inspirera. Vous allez fonder le repos ou perpétuer le trouble du monde.
Après tant de leçons données par la Providence, après tant de témpignages de l'impossibilité du caractère de l'Empereur de tenir le repos dans le respect du droit d'autrui, il faut reconnaître la vérité. Pour \moi, cet aveu m'est pénible, car il m'accuse. En Prance, hélas! nous avons tout essayé, nous avons eu recours à tous les expédients, nous avons épuisé toutes les variétés républi- ' caines. Nous en sommes venu au gouvernement militaire, fausse 'enseigne de l'ordre. Tout a été vain, caduc^ tout cela le serait encore^ car nous étions et serions toujours la révolution. »
Devant ces paroles si graves, sous le sceau, de tant de sang et de ruines, il n'y avait qu'à s'in- ' clinèr.
C'en était fait non-seulement du couronné par tant de lauriers, mais aussi de sa dvnastie. L'Antriche elle-même, gagnée par le principe d'une sécurité mutuelle, à établir entre les États, recueillait son archiduchesse et effaçait le titre pompeux
du roi de Rome sous celui de duc de Reitchatd : c'était le deuil d'un empire.
Quel enseignement à cinquante-six ans de distance, au sein des malheurs renouvelés, démesurément agrandis aux proportions d'une ruine nationale, publique et privée par la fatalité qui avait été attachée à cette famille ! On dirait la race qui sème le malheur, un fléau à [destination spéciale de la France.
Vous qui l'avez prôné, plébicistaires qui l'avez œnsacré, demandez pardon à Dieu et aux hommes, de la part que'vous y avez prise. En regardant vos familles, vos foyers dévastés, et la place vide de tant d'êtres ravis, par la faute de cet homme..., mon Dieu, nous venons pleurer avec vous (1) !
Ainsi, les deux Bonaparte, l'oncle , le neveu ont abouti aux grandes tragédies de^Waterloo et de Sedan, objet de nos plus minutieuses investigations.
(i) On peut en vain fouiller les annales les plus lugubres, Son n'y rencontrera pas une page pareille. La désolation; la ruine, rhumiIiation[ne s'étaient pas montrées encore à ce degré.
Le prétorianisme du t décembre, l'embauchage du conspirateur, son paijare, son outrage aux généraux les plus illustres, saisis impunément, tels que des malfoiteurs ; voilà ce qui a produit ce relâchement des principes et de la discipline de Tarmëe. Jamais la Némésis des portes n'a revêtu une figure si terrifiante. •