LA VOIX DE LA JUSTICE ET DE L^HUMANITÉ
L'écrivain qui ne relève que de sa conscience ne flatte pas les rois et les puissants, il leur porte la voix qui dit sursum corda, au vainqueur qui a déclaré : n Je n'en veux qu'à celui qui m'a provoqué, nullement à la France. « — Il est cependant toml^é, ce provocateur, et la mort, la désolation ne font que grossir. Hé bien, là où la résistance du droit est impuissante contre la force, la justice divine ne l'est pas. Voilà une vérité pour laquelle on peut frapper le prêtre, mais
elle lui servit, elle accuse, elle triomphe tôt ou tard.
Cependant, il ne faut pas être partial. Le moment est trop solennel pour ne pas distinguer la responsabilité de chacun. Il est des circonstances où le silence devient une perfidie.
Donnons essor à une pensée qui n'est que Téclio de celle de l'Europe humaine et sympathique aux malheurs de la France trop excitée, peut-être égarée par tant de déceptions, pour l'accepter sous la contrainte de son malheur.
Qu'adviendra-t-il de toutes les tentatives d'armistice, prélude de paix? Elles semblent n'avoir ni faveur, ni chance d'aboutir, si l'on prend à la lettre les déclarations du gouvernement. Encore y doit-on placer moins d'espoir, si on considère les dispositions manifestées par les grands centrés. Pendant que M. Thiers, le seul homme d'État de la France, doué et en situation pour cette tâche, ramenait l'Europe, voici des hommes, jeunes ou illusionnés, attachés à des maximes, qui ne sont pas des canons qui minent les bons effets de sa patriotique mission.
Les généraux se succèdent sans qu'il leur soit possible de rien organiser, ni d'opposer une force régulière à des armées constituées, aussi forte-
ment préparées de longue main, aussi solides et exercées que celles de la Prusse (1).
Suivant les probabilités humaines, des défaites nouvelles peuvent échoir, tant qu'on ne sera pas en mesure. C'est donc un panorama de malheurs. — Ce qui rend la situation si critique, c'est l'état de dénuement que l'empire a laissé à la France. On est à court de matériel. La bravoure vainement s'élance, h l'instar dçs Gaulois nos pères. Une guerre d'artillerie, dont le prince Frédéric- Charles est l'inventeur tacticien, fait pleuvoir la mort de la main d'un ennemi invisible. Napoléon III s'en fiait à ses mitrailleuses : il ne soupçonnait pas l'ascendant de justesse et de portée contre lequel il lançait, en étourdi, l'armée et la destinée de la France.
Pour persévérer ddns la guerre à outrance, il faudrait que Paris, ou la provi^ice, les deux simultanément, puissent repousser ou détruire l'armée assiégeante. On sait combien sont douteuses les espérances à cet égard .
Nous devons achever par une triste perspective qu'appelle la continuation de la lutte, si un
(i) L'auteur a été à même d'en juger dans les deux plus mémorables phases de Thistoire moderne, en 1866, en Allemagne, en 1870, à Sedan. Il avainement averti l'empire, il poursuit le même rôle ingrat. Ceci dit avec la consoience de la vérité et du devoir qu'elle prescrit.
génie providentiel n'ouvre pas l'issue dans cette impasse où Tabîme est béant.
L'approvisionnement de Paris est une question de jours. Dans un long cercle l'environnant, le pays est ou sera dévoré. Vienne l'heure où, faute, non de courage, mais de subsistance, il faille céder, alors on n'ose envisager cette série de souffrances, de désastres.
En dehors de la paix, peut-on ne pas apercevoir dans quel labyrinthe la Frarce serait placée. La misère ne peut manquer de se répandre, comme une contagion, sur les parties préservées. Ce serait pis que les conflits d'ambitions, on assisterait à la lutte acharnée de la îaim. Oh! la faim, quelle démoralisatrice des plus honnêtes natures ! Nous avons vu à Sedan d'hospitalières demeures portant les ravages inattendus du soldat français, et même des soldats se battant entre eux pour le pain du jour.
C'est une menace flagrante aux familles, à la propriété, à la nationalité, à la liberté, à la fortune publique et privée.
Pour résumer l'état de^ choses.
La question se pose ainsi,' dit-on, en exagérant le point d'honneur, suivre les errements du passé impérial, au lieu de faire la part aux cir-
constances et aux malheurs, œuvre de l'empire? Usons des bons sentiments des neutres. Qu'on se rappelle qu'au-dessus de la république', comme de toutes les formes monarchiques, plus ou moins durables, il y a ce qui est inaliénable, la nationalité. Il n'est permis à personne de la risquer sur des théories nébuleuses qui dérobent un gouflEre. Elles apparaissent non comme des étoiles de salut, mais plutôt à l'instar des comètes qui, suivant Napoléon le Grand, annonçaient la catastrophe. Puissent Dieu et les sympathies des peuples préserver la France ! Détruire Paris, c'est éteindre le plus brillant foyer de la civilisation : ce serait un outrage au monde, et un crime envers l'avenir!