POST FACE
Alors que Paris, la métropole reconnue de la civilisation, des arts, de la richesse, fonds commun du monde, se voit assiégée par une autre nation, provoquée par le bonapartisme décidé à une querelle quand même; de quelque part qu'elle vienne, une fin de non-recevoir serait un sacrilège. Il appartenait à un homme illustre, que la vérité a fait son ambassadeur, que l'Europe honore, de montrer ce qu'est l'âme de la France laissée à elle-même. — Sous la pression* du gouvernement personnel, elle a été détournée de noble vocatior . La conspiration qui fit du plé-
biscite Tinstrument de nos malheurs fait rejaillir SUT l'empereur une responsabilité qu'il essaiera vainement de répudier : non-seulement il n'a rien voulu entendre, mais il s'est toujours présenté omme seul responsable. M. Thiers, suivi de toute l'opposition, outragé par la majorité d'abord, par les chefs d'orchestre, le Figaro en tète, a en vain voulu empêcher cette guerre impie.
Voilà la vérité. Ceux qui ont approuvé les meurtres de décembre, la confiscation des libertés, le Mexique, cette grande leçon perdue, osent déjà avec plus d'impudeur qu'autrefois (il pouvait y avoir des allusions) refaire la propagande bonapartiste. Peuvent-ils surprendre, dans leur cause abhorrée, les souverains, les hommes d'État?
La presse anglaise, dont le mâle et indépendant langage ouvre, d'ordinaire, la marche de l'opinion publique ne déguise pas ses sentiments ni ses inclinations, pour que la France, livrée par son souverain ne , soit pas la victime expiatoire des fautes et forfaits accumulés de celui-ci : l'Angleterre était d'avis de mettre un terme à la fureur impie des combats. C'est qu'en effet la civilisation ne peut avancer que par la paix, le libre développement de la liberté et de l'industrie. Cette noble émulation des facultés humaines exclut et interdit
regorgement par la guerre, ce meurtre impie ^ disait le noble Lamartine. La guillotine n'abat qu'une tête, mais la lutte telle qu'elle^se poursuit, en ce moment, ayant pour grossir la moisson de la mort les grosses armées servies par les fusils nouveaux, par les engins de la plus effroyable destruction, les mitrailleuses, les obusiers, les bombes infernales, interminable nomenclature, oh ! c'est affreux !
Qui peut sans frémir y avoir recours sans justification? Ah! qu'il songe à Dieu, à l'arrêt de demain; — sous l'horreur d'un pareil holocauste, ce sera la Marseillaise de la paix qu'entonneront peuples et rois.
Le sentiment exprimé par M. Gatnbetta, à Tours, du pacte avec la victoire ou la mort, se retrouve dans toute sa véhémence contre Bazaine et sa capitulation. C'est la sincérité d'une grande douleur mêlée à un indomptable patriotisme. — Toujours est-il que le mot guerre à outrance, avec le pouvoir discrétionnaire adjugé par la grandeur de la terrible lutte, serait, dans l'opinion du jeune ministre délégué, le mof d'ordre exclusif d'une situation où se poursuit le drame le plus lugubre peut-être de l'histoire du mionde.
Il est des extrémités où il faut savoir mourir individuellement : mais, pour une nation, ceux
qui la guident ont pour premier devoir de ne pas la laisser courir à cette extrémité.
Nous ne saurions avoir la prétention d*être une boussole. Nous coupons court au pèlerinage qui nous donne l'Europe pour hôtellerie, vouant à la patrie tout ce qui nous reste d'âme et de force. — Un homme n'est rien, il disparaît un peu plus tôt un peu plus tard; qu'importe ? C'est la nation qui doit rester vivante. ,
Devant la scène qui se déroule, ce flot nouveau d'Attila que nous avons vu défiler à Sedan, dans quel appareil ! nous avons éprouvé une doulou- . reuse impression. Que de renseignements tristes recueillis, à cet égard, à la charge du gouvernement rapace, infidèle, trompeur auquel revient la principale part dans la catastrophe ! Quant au remède à apporter, qui peut être sûr de sop jugement? Qui peut, étourdi sous l'explosion de tant de- coups de malheur, marquer la limite où le sacrifice nécessaire se détermine, où le devoir commence pour se poursuivre avec une implacable et amère résolution!
La partie est suprême. La lutte cessant d'être politique, semble ne plus se circonscrire dans le duel des armées, mais devenir le choc de deux races.
La civilisation n'a qu'à se voiler, Thumanité s'écrie : Horreur !
Les intérêts vrais des deux belligérants demandaient la paix. Les conditions, nous n'avons ni la possibilité de les discuter, ni les éléments d'ap- ♦préciation pour émettre un humble mais consciencieux avis. — S'il faut croire ce que nous apporte la presse étrangère (celle de notre pays ne pouvant plus circuler)^ il y aura une responsabilité, que burirtera l'histoire vengeresse, pour celui qui aura rendu impossible la solution pacifique en refusant de faire la part recommandée par la justice aux uns, imposée aux autres par des événements qui sont le fait du sinistre empereur.
C'est qu'il est des circonstances où il faut savoir s'élever au-dessus de la passion populaire et des plus nobles susceptibilités. On doit oublier ses propres souvenirs, ses aspirations.
Telle est la conjecture où retombe sur uiv groupe d'hommes placés au pouvoir par l'émotion d'un grand désastre la charge du salut de tout un peuple. T](;ente-huit millions d'àmes vivantes forment un océan au delà duquel il y a l'immensité des générations et de l'avenir national. . Echapper à la passion du moment, à l'influence
d'un zèle vrai chez quelques-uns, faux et forcé chez d'autres, c'est la vraie tâche de l'homme d'État à la hauteur d'une telle mission, c'est aussi le plus glorieux rôle du patriote. — On peut se sacrifier soi-même à une susceptibilité, à une conviction forte de son droit, — car on dispose de sa personne, — mais quand il s'agit de la destinée nationale,'ce qu'il faut voir, c'esl le possible, c'est le lendemain. On est trop enclin, dans notre pays, à rappeler l'application des souvenirs de l'autre siècle alors qu'il n'y a aucune analogie entre les époques et les choses.
C'est dans cette fumée que Napoléon III a enivré et égaré la France.^ — Sans doute, les faits historiques de 92 sont une grande page de l'histoire, mais ceux qui en parlent sans cesse se sont-ils bien rendu compte de k difierence des temps? Elle est sensible cependant. Louis XVI, ce roi honnête, ne livrait ni une France envahie dans son cœur, ni épuisée dans ses ressources. Aussi put-elle faire ce qui fut impossible, deux fois, à Napoléon le Grand. A celui-ci le génie ne manquait pas, mais plutôt les ressources, qu'il avait épuisées par l'abus même de la victoire.
Bien loin de son oncle l'organisateur, Napoléon
le pirate, après avoir drainé jusqu'à la dot sacrée de la guerre, a laissé une situation sur laquelle lin procès-verbal de carence deviendra le titre définitif, au grand ébahissement de ses dupes, que nul n'a plus averti que Berryer, Thiers et nousmême, leur humble mais fidèle écho.
C'est pourquoi nous croyons pouvoir hasarder une pensée qui répond à toutes nos défiances et accusations, non-seulement contre l'empire tombé, mais contre l'empereur dans sa puissance, alors qu'il liait les langues et profanait les consciences.
Devant cet abîme qu'il a ouvert gurgite vasto^ ce qui semblait impossible, sous le régime constitutionnel, se dresse dans des proportions terrifiantes. La "France rugit de n'être plus elle-même, par suite de l'exploitation qui, pendant vingt ans, semble avoir voulu railler l'honnêteté de la. Restauration, abolir l'ordre de Louis-Philippe, insulter à la modération de la République dont Lamartine fut l'inaugurateur et Cavaîgnac le loyal chef. En tout cas, le rachat, quelque dur qu'il soit, ne pourra être mis au compte de la commission de la défense nationale.
Dans un pays où l'impression court, où les événements viennent rouler les flots d'une opinion irrésistible, si, ce qu'à Dieu ne plaise, de nou-
veaux malheurs suivaient Ja ronde infernale engagée par le bonapartisme, mon Dieu! mon Dieu ! quelle responsabilité !
C'est qu'en effet le monde pullule de présomptueux qui, étrangers aux notions nécessaires pour juger, font fi des expériences et supériorités. C'est pourquoi la France s'est trouvée au bord de l'abîme, alors que sur les hâbleries du gouverwcment, elle se croyait maîtresse du monde, admirée, suivie d'alliées. — Quand une voix loyale, s'élevait pour signaler les mirages, on aurait lapidé l'avertisseur. C'est ainsi que, dans la province, on propageait l'impopularité sur M. Thiers, par exemple, avec ces mots : Généralissime des Prussiens. Que ne Ta-t-on écouté !
Un régime de mensonge universel, inhérent à r homme qui s'était approprié la France, devait avoir pour finale une liquidation de déceptions ; aujourd'hui c'est pis, c'est un désastre. ~ Devant l'ennemi qu'il nous a amené, on mine les ponts; lui a miné l'édifice. Il semble que dans les ténèbres de son noir esprit, il a comploté que rien ne survécût à un règne sur lequel planait le génie des ruines.
Le patriotisme a d'autant plus de force, pour s'adresser à l'opinion et aussi à ses adversaires.
qu'il s'appuie sur Timpartialité. Nous nous y attachons, comm&à la meilleure boussole pour la France égarée, sur l'océan semé de gouffres où Ta entraîné le gouvernement personnel.
La rupture des négociations de Ferrières a donné lieu à un éloquent exposé de M. Jules Favre.
En politique, il faut savoir subordonner les impressions les plus légitimes à l'empire irrésistible des faits, et de ce qu'ils prescrivent souvent de douloureux sacrijfices (1).
(i) Depuis que nous avons écrit ceci, U. Gambetta est venu, par la route du ciel, porter les résolutions de Paris. 11 n'a pas d'ailleurs dissimulé la situation critique léguée par le gouvernement déchu.
L'£mpir« avait une armée formidable en apparence. Mais Tempereur n'était que le général d'un costume à étaler dans les revues — Quels choix faisait-il? Wissembourg, Wœrth, Sedan ont répondu. Les généraux sont jugés'par leurs œuvres et les témoins, victimes de leur impéritie. La nation expie la faiblesse de s'être mise à la discrétion d'un homme qui n'avait que l'étiquette de son nom. Le désordre, la démoralisation, la défaite en ont été la conséquence.
La France, restée avec son courage, ne' forme plus qu'un camp : ce qu'elle réclame surtout, c'est une direction raison née, c'est un homme qui sache et qui puisse combiner ses forces. Voilà le cri de tous, il sort du sentiment de la situation
Quels que soient l'énergie, le patriotisme, les facultés oratoires Incontestables de M. Gambetta, sans même réviser le bilan des moyens qu'il indique, il est une question dominante, sur laquelle il convient d'insister.
C'est qu'une guerre pareille exige un général, plutôt qu'un Démosthènes.
Si la stratégie ne vient pas rendre effectif l'enthousiasme, on n'aura fait que renouveler les relais d'illusions toujours suivies d'un triste réveil, en guerre surtout.
Voilà ce que l'on ne saurait trop dire en se rappelant SadoM^a et Sedan. — La France n'a manqué ni de soldats, ni de dévouement, ni de ressources. Mais de tète, elle n'en avait pas.
La théorie de la levée en ma^se n'a de valeur auxiliaire que reliée à la science militaire^ pour en diriger les mouvements.
Celle lâche iminense, à laquelle s'ajoale le gouvernemenl iDlérieur, c*est toul simplement la dictature non déférée, mais prise. Le double génie du politique et du guerrier doit lui donner pour légitimation la victoire.
Autrement ce mot : la paix qui fait protester le mobile indigné serait, à coup sûr, celui de la résignation de Thomme d*Élat qui s'attache au résul tat. On ne saurait prétendre à ce titre, que sous la stricte condition de ne se laisser détourner ni par les courants d'une colère justifiée, et ni par de fausses espérances.