CONCLUSION
Ce n'est pas le souverain que domine Tesprit du droit traditionnel datis ses discours et ses actes — ce n'est pas son ministre qui pourraient sanctionner un grand outrage à la justice universelle. Ce serait déroger à eux-mêmes que de vouloir glisser, par la porte dérobée d'une conspiration ténébreuse, un faux roi dans la famille des couronnés par la naissance. Hors la rare exception que crée la supériorité, la violation de ce principe dans les monarchies est un vol funeste au peuple. Le génie, comme la vertu, a besoin de règle : la dérogation qu'y fait même la gloire
ne conjure pas le péril. Napoléon T*' et tant d'autres en ont donné la preuve.
Ceux qui tirent leur force d'un principe, en y contrevenant, ne font qu'armer ses négateurs. La révolution n'a qu'à applaudir des auxiliaires aussi inattendus par elle.
Etrange anomalie ou faute ! Ce serait bien peu rentrer dans le rôle de la Providence et dans la logique de la situation, auxquelles on ferait cette injure interprétative. — Quoi! voici un être tombé, comme si le doigt de Dieu l'avait marqué, pour que sa chute intimidât l'usurpation; — voici qu'à des révélations, à des découvertes soudaines, on reconnaît qu'on avait sur le trône un grand chef d'industrie, un protecteur de toutes les compagnies de drainage financier du pays, le prophète du- mensonge introduit partout, finalement un traditeur de l'armée qu'il avait scandalisé. Cette légende de défaillances, qui serait longue à décliner, se transformerait en titres l'emportant sur tous les autres ! Ceux de la liberté républicaine, les aspirations du passé, M. le comte de Chambord avec les sacres de Reims et la carte de France que présentent ses aïeux, les d'Orléans avec la sagesse, la modération, la prospérité, la paix qui se liaient avec leur gouver-
nement constitutionnel, n'immobilisant pas, eux, le progrès dans le bon plaisir d'une responsabilité pmement chimérique; rien de tout cela ne vaudrait plus.
Les droits du guet-apens du 2 décembre, les manques de foi répétés envers l'Europe, la France, la religion, la liberté, la Mexique, Wissembourg, Wœrth, Sedan, tous les désastres dont Napoléon III serait l'auteur, lui assureraient la préséance pour que ce déchu, à son défaut le baptisé du feu de Saarbruck, vienne tout balayer de l'abjection de tels souvenirs. Ah! peut-on croire qu'il y ait, dans ce siècle, un souverain, une force, un embauchage, par la terreur, susceptible de faire dévorer à la France un pareil affront, de courber la conscience de l'Europe, l'arrêt de l'histoire sur le billot d'une pareille tyrannie? Oh non, ee serait pis que l'abus de la force, ce serait l'infamie gantée par un roi. Eh bien! eût-on fait de la nation entière un cadavre, sous l'étreinte du bourreau rétabli par le pardon de celui qui l'avait fait captif, il resterait l'Europe, il resterait ce long lendemain qui est l'avenir, sous l'anathème duquel princes, ministres, tous ceux qui auraient concouru à ce dénouement, trouveraient leur expiation.
A la hauteur où les événements ont placé notre
puissant ennemi, on a autre chose *à faire qu'à réhabiliter le crime. Ce serait un sacrilège tel que le monde n'en aurait pas encore été le témoin. L'ancien prisonnier de Ham avait surpris une couronne à force de dissimulations, de trames, dont le fil se brouille à chaque haleine, sous le couvert d'un nom dont il a fait le piège national. Mais aucun roi, aucun homme d'État véritable n'iront avouer publiquement, ou favorîser implicitement cette majesté d'emprunt qui a été si funeste à la France et à l'humanité. Que de forces accumulées par les siècles, le génie, la politique, les arts, ont été absorbées ou perdues par l'homme sorti des plébiscites, cette razzia des suffrages faite sur l'ignorance des paysans, sur la servilité des fonctionnaires, sur la faiblesse de ceux qui, par peur, se sont attirés le grand mal de la guerre, de l'invasion! Ils n'ont rien voulu entendre : tous à l'heure fugitive, ils marchaient à cet avenir où se rencontre l'expiation des fautes.
Il ne faut donc pas prendre les contrefacteurs de la pensée d'un haut esprit comme le thermomètre de ses véritables vues.
Celui qui écrit cet opuscule a vu le bonapartisme conspirer contre le repos de l'Eurppe non
moins que contre les libertés de la France; il a suivi pas à pas toutes les folles conceptions, les turbulences, les menées de cet étrange alchimiste de tyrannie, de carbonarisme, composant la nature de Louis-Napoléon. Tantôt il voulait museler l'esprit moderne dont il avait peur , tantôt il le poussait jusqu'au paroxysme de la démagogie contre les rois. Après les avoir appelés dans ses palais, où il croyait les séduire par le luxe indécent d'un parvenu abusant de tout, il ourdissait la conspiration contre ceux qu'il avait environnés de plus de soins.
Au dernier acte du drame, se sentant perdu, il laissait ses infimes agents répandre dans les campagnes les semences d'une jacquerie nouvelle. On provoquait les ombrages dM paysan , si faciles à réveiller, par les susceptibilités de son aveugle crédulité. C'était au moment où, dans la province, les esprits éclairés convergeaient vers la sage politique de conciliation dont M. Thiers s'était fait l'organe, aux seuls applaudissements de l'opposition solidarisée dans sa sagesse. Voilà ce que l'on osait au nom de V empereur des paysans! Quelle fascination attachée par le premier ineffaçable Napoléon, dans les campagnes, à ce nom fatal !
On accusait, tour à tour, « constitutionnels,
orléanistes, légitimistes^ catholiques, républicains (la chanson variait suivant les zones), de trahir l'empereur. " M. de Moneis, dans le noir Périgord, a été victime de ces nouveaux cannibales surexcités par la propagande dynastique. Partout c'était le même feu' grisou souterrain de calomnies, d'excitations, lorsque la république est venue donner aux masses rurales abusées de aouvelles préoccupations. D'un autre côté, le parti bonapartiste attisait la guerre et livrait à la dérision de ses journaux et au discrédit, par son agence de calomnies , le patriotisme éclairé, en chaque district, où il revendiquait la paix.
La lumière se fait, et bientôt il n'y aura plus d'équivoque volontaire, on saura discerner les hommes qui, compromis avec l'empire et par l'empire, sacrifieraient la France et le monde, la religion, leur patrie, à leurs convoitises d'un jour, — triste race, (j[ui a acculé le pays à l'abîme qu'il borde aujourd'hui !
Au moment où nous écrivons ces lignes, voici que tous les échos de l'Europe , depuis la Neva jusqu'à la Tamise, retentissent du même cri d'horreur, '/ racca « sur l'homme fatal qui, par sa corruption inhérente à sa duplicité, a scandalisé la civilisation et courroucé le Ciel contre le pays qui
a souscrit à cet ignoble charisme. Que sa race, sur laquelle il a lui-même posé un stigmate que rien n'effacera désormais, se dérobe derrière les millions conquis sur le plus grand désastre des temps modernes, dont la cause dévoilée laisse douter si une telle monstruosité était possible, accouplée au trône? le murmure de l'armée, tout ce qui s'échappe de malédiction instruiraient, au besoin, quiconque veut mettre la justice dans son jugement, qu'il reste à la France le malheur immérité de tant de déceptions et de profanations.
Nous devons résumer la pensée de cet opuscule tracé en traits rapides, incorrects, sous l'émotion de tout ce qu'a vu, recueilli le voyageur, à l'oreille duquel ont retenti dans un long parcours, devoir de l'amitié et de la philanthropie, les soupirs d'angoisse du patriotisme troublé. —• Il y a de quoi.
Poussé par la vocation irrésistible de la vérité libérale, nous avons voué les vingt ans du règne, qui a glissé dans le sang français versé à torrents inutiles, à combattre l'empereur, son régime, et à avertir ceux trompés et engagés dans cette voie de perdition, qui devait avoir pour débarcadère l'abîme. Nous avons publié, dans ce but salutaire, étranger à toute ambition et crainte, 2,000 pages in-8°. En dernier lieu, nous avions pris rang
dans le journal le Centre gauche^ le premier qui a pris l'initiative de la déchéance, acte pour lequel il a été supprimé. Nous sommes avec M. Thîers, avec tous ceux qui voient dans la liberté ce patrimoine sacré, le meilleur palladium des peuples et des rois, la plus sûre égide de Tordre et des principes sociaux, sans le respect desquels tout s'écroule.
C'est sous cette bannière, qui nous a trouvé inébranlablement fidèle, c'est sous l'autorité de cette constance, que nous plaçons avec confiance un loyal appel. Il s'adresse à toutes les délicatesses, aux noblesses de sentiment, à la conscience et à l'honneur des hommes auxquels est commis le sort des nations. Le peuple va au bien ou au mal, suivant qu'on l'attire par la grandeur et la justice, ou qu'on le scandalise par l'immortalité qui se couvre de la force.
• Le temps de l'expiation devait venir pour cet homme au masque déteint de son oncle, pour ce sauveur imaginaire qui n'a su faire autre chose que de tout rapporter à lui et à ses créatures et d'enlever au droit, à la moralité des bons exemples, la dignité des choix. La confusion, introduite partout, a préparé la débâcle du système. Elle était inoculée par les expédients désorganisa-
teurs substitués aux priccipes, seule base du pouvoir, qu'on ne l'oublie pas, avant de passer dans la rigueur d'une accablante réalisation. C'est la peine des gouvernements de fait ayant pour raison d'être la violence, pour mode de corruption, d'être défait au premier souffle d'un insuccès.
Après de pareils enseignements, alors que ta tache et le coup ont pris des proportions qui effacent les Waterloo, les Sado#a inoflensives journées comparées à celles dont Sedan devait fournir l'épitaphe lugubre à Thistoire; quoi de ces revers honteux, des ruines dece matérialisme écroulé, on prétendrait relever la baraque impériale ! Mais regardez, allez à Sedan, écoutez, lisez, jugez avec la conscience commune ! Eh bien l vous verrez que cet échafaudage de vingt ans n'est plus que boue, sang, accusation. Où trouver dans les matériaux épars un débris qu'un gouvernement quelconque, y compris celui dégradé par Prim, voulût transporter et s'approprier? Il semblerait qu'il apporterait avec lui une contagion de malheur et l'ire de Dieu. C'est le cas de dire avec Bacon : « Il n'y a pas de puissance sur la terre qui puisse créditer et rétablir une pareille corruption . » — Le venin atteindrait celui qui s'en approcherait. On voit où un homme peut égarer une na-
tion, quand toute moralité disparaît^ alors que Ton veut donner au pouvoir cette base d*argile où Ton prend pour levier les vices des hommes au lieu d'agir avec leurs vertus^ a dit mon illustre maître Chateaubriand.]
La centralisation la plus oppressive, la distribution de tous les emplois, des prix de la fortune, de la vanité, une représentation fictive, à la merci de ce grand démoralisateur qui a tant prélevé sur la faiblesse humaine, voici ce qui explique la série des illusions, des changes qu'il a pu offrir, pendant vingt ans, à l'Europe, longtemps abusée, à la France, sa malheureuse victime. Tacite a dit que la plus grande épreuve dont on puisse accabler un peuple, c'est de donner des emplois à des hommes indignes de les occuper. Qu'est-ce donc quand un souverain est chargé d'un fardeau d'iniquités (1), qui nous accable d'aussi affreuses conséquences? Il est bien jugé. Mais est-il dans l'histoire un anathème qui puisse s'élever à la hauteur du forfait?
Le jour où, contrairement aux plus loyales adjurations, il a lancé ce plébiscite pour surprendre à la foule ignbrante le blanc-seing du despotisme
(i) L'affaire Jecker vient encore sol'tir de cette scntine.
qui emportait toute espérance et couvait la guerre, nous avons jeté notre protestation. C'était Tultir matum de la conviction qui prend le ciel et la terre à témoin qu'on répudie l'empirisme du faux souverain qui doit tout perdre." — Quel nouvel Holbein peindra cette danse des morts? disionsnous dans notre douleur. — Après la défaite de Sedan, l'empereur, l'impératrice, pouvaient encore, par un désistement, montrer et prouver qu'ils ne faisaient pas d'une prétention à régner plus longtemps le tombeau d'un peuple ! Il a fallu que celui-ci, poussé à bout, vînt signifier, à l'ombre d'une représentation, qu'elle et son souverain n'avaient qu'à disparaître d'une scène où, de concert, •ils avaient jeté la France sur la route des abîmes. Ce tableau, ainsi que la peur qui poussa, au dehors, ceux de la veille si rodomonds, ne s'effaceront jamais de la mémoire des témoins de la journée du 4 septembre.