LA VERITE
, C'EST L'HONNEUa ET LA FORCE POLITIQUES.
Il est un sentiment, celui du juste, qui réunira toutes les âmes éprises du culte du vrai; on a l)eau faire des combinaisons habiles, lui seul donne la force et assure la durée. Les' gouvernements qui s'y conforment acquièrent, par l'estime et la confiance, les meilleurs gages de leur durée.
C'est à ce principe du loyalisme que M. de Talleyrand, si renommé pour sa finesse, rendait cet hommage significatif de sa part : « La meilleure diplomatie, c'est la franchise. //
Un régime de faussetés forgées dans les arcanes de l'esprit public, répandues dans les sphères
officielles de l'empire, a altéré le sens national du Franc, si droit par sa nature. Le gouvernement impérial a vécu vingt ans par ces mystifications. En dernier lieu, on a poussé l'artifice jusqu'à fabriquer les victoires là où l'on avait recueilli la défaite. La fausse monnaie politique passait dans le cours qu'ouvrait la phase de la guerre. Un exemple entre mille, le jour ou se rendait Sedan : on ne craignait pas d'envelopper cette amère pilule à faire avaler à la France dans l'annonce hétéroclyte que « le jnot massacre seulement pouvait rendre la perte des Prussiens, w
C'est de la sorte qu'on emportait dans un gouffre la nation abusée, noyée dans une pluie de mensonges qui n'ont pas été un mince discrédit a Téti^anger.
Sans. doute, l'empereur avait fait sa règle de cette remarque d'un homme d'esprit que l'imbécillité humaine était un riche revenu. Peut-être allant plus loin encore, faisait-il sa morale de celle que préconisait un jour devant son auditoire confondu, un prince de sa famille brillant dans la causerie, tout en ^s'éclipsant du champ de bataille. Sa théorie était qu'une mauvaise réputation était une grande force gouvernementale, car il cela nrie permettrait, '/ disait-il, " de
» faire beaucoup de mal ; on me saurait gré de « n'en pas faire, davantage. «
Soùs un aussi asphyxiant régime, la naédiocrité, loin d'être une exclusion , obtenait la préséance : il lui suffisait de se chaperonner de son dévouement à l'empereur. La question dynastique primait tout. La France devait lui faire litière.
M. Rouher, la parole sonore du règne, pour laquelle TEmpereur détachait sa plaque, avait perfectionné Tart de travestir la pensée et les faits les moins déniables. Qui a oublié les mirages du Mexique et la théorie abusive des trois tronçons? L'événement est venu baffouer ce charlatanisme et couvrir de honte, sinon de remords, sa majorité de candidats triés, à l'égal de la magistrature transformée en chambre étoilée, politique, ce qui faisait frémir la conscîenèe indignée de Berryer, M. le ministre d'État, si robuste de voix, si défaillant de cœur, aujourd'hui à Jersey, peut reconnaître qu'elle est bien fragile, la grandeur qui s'appuie sur le mcQsonge et sur les intrigues du palais. — M. de la Vallette, le premier des courtisans, mais le dernier au rang de la politique et de la diplomatie; d'autres, qui n'avaient que la scintillation de leurs costumes et de leurs crachats dîamantés, ne sont pas tombés
sur le cœur et Testime de leurs concitoyens, comme ceux dont nous avons suivi la bannière, Chateaubriand, Lamartine, Thiers. — En quittant le pouvoir, ceux-là n'allaient pas se dérober au delà de la frontière.
Ainsi les ministres, leurs subordonnés, tous formaient dans la nation comme une congrégation ne connaissant, n'admettant rien de vrai, de possible, en' dehors du mot d'ordre tombé d'en haut.
N'avons-nous pas été témoins des efforts de M. Rouher (1), halqtant sous la charge de M. Thiers, alors que le ministre faisait souscrire
(1) On trouvera notre jugement bien sévère sur M. Rouher; pour la justification de Tauteur, il lui suffit de mettre cet organe du règne sous le poids de ses propres doctrines Quel enseignement pour qui se souvient !
M. Rouher repoussait le système de la responsabilité ministérielle.
a Je réponds qu'aucun de nous n'est assez grand pour un pareil rôle. En présence du suffrage universel, il n'y a qu'un homme qui par la grandeur de ses services, puisse être responsable à la nation, et cet homme, c'est le souverain. Les autres, quel que soit le dévouement, ne sont que d'obscurs individus. Penser autrement, c'est du délire. Vous voulez couvrir la responsabilité du souverain; je vous déclare que c'est la vraie responsabilité qui sera sa gloire et sa grandeur. Car pour nous, obscurs serviteurs ^ nous n'avons nullement la prétention d'accroître la part qui nous sera attribuée. >
Quel langage, sans doute égaré de Téhéran à Paris! — Cependant, le Sénat, la haute assemblée, comme* on l'appelait, basse quant à l'esprit et à la prévoyance politique, couvrait d'applaudissements ce rampant langage.
Dans son dernier discours, le président du Sénat, l'ancien porte étendard de la parole gouvernementale, toujours le conseiller intime et l'écho du maître, a vu dans les préparatifs faits pour la guerre, depuis quatre ans, le plus beau titre de l'empereur. Jamais le cynisme de l'immoralité a t-il poussé plus loin l'adulation ? Ici l'homme d'État n'est plus qu'un docile laquais, dissimulant la servilité sous les oripeaux dorés et placardés, ^n dirait l'im • portation en France, par contrebande, à destination impériale, du langage usité dans la cour du Pils du soleil.
la Chambre à Tintrusion subreptice de principes nouveaux, par la porte dérobée de la jurisprudence. Lord Brougliam, Somers, Harwicke, Stovel, Camden, et vous tous si fiers, mais si libéraux, un de vous eùt-il jamais profané son caractère et scandalisé la représentation anglaise par de telles doctrines ?
Le temps de l'expiation devait venir, il est venu. L'homme implacable de cette chambre ctoilée s'est brûlé la cervelle.
Ainsi dans ce qui constituait le gouvernement, ses principes, ses choix, l'empereur creusait l'abîme où devait, au premier souffle, tomber son échafaudage.
Comment pouvait-il en être autrement? Les moyens honnêtes sous ce gouvernement de favori-
La dé^'laralion Benedetli, les procédés Grammont, l'assurance sans d<jule donnée par ordre, au Corps législatif, par Lebceuf, que « tout ét^it prêt, mille fois prêt, »tout dit le complot en désignant Tauteur et ses complices. Dans ce tripot dynastique, c'est la nation que Ton jouait. — On peut juger sur un exemple, pris entre cent autres, si Napoléon III a le droit de revendiquer, en sa faveur, le bénéfice des circonstances atténuantes. On sait que pour les ^causes désespérées c'est le refuge ordinaire des coupables devant les cours d'assises.
Voilà la France plébiscitaire qu'avait créée l'empire î— En Belgique, d'où ces lignes sont écrites, se trouverait-il un ministre pour abaisser son caractère à ce degré d'humilité dans l'hérésie de celle qui livre tout à un homme?Quand de pareils fouvenirstombent comme l'accusation d'un crime, on rêverait, on ourdirait des retours bonapartistes. C'est idiotie, ou folle- — Non : c'est Tiraplacable ambition qui est prête à faire son marche-pied sur le cadavre d'une nation.
tisme n'étaient plus que des étiquettes du gardemeuble constitutionnel.
Voici que s'avancent à leur place les pachas du règne qui, en déclarant le bonapartisme dogme souverain, faisaient plus sûrement leur proie de la fortune publique .
En vain dans ce milieu délétère, se flajktait-on d'établir le correctif par l'armée . — L'aigle qui brillait au casque et sur les drapeaux s'autorisait des souvenirs pour étouffer la force morale, dynamique, dont l'autre relève. Il faut, en effet, que l'armée sente au bout de sa baïonnette l'âme nationale pour se dévouer : on ne se sacrifie pas longtemps à un homme. — Qu'est-ce donc 'quand le chef a tout attiré, absorbé pour aboutir à la plus affreuse débâcle préparée par son incurie?
Toute cette série de désastres est la conséquence de ce régime autoritaire, où, sous l'imaginaîre garantie de la responsabilité de l'Empereur abritant l'administration, se sont accumulés les désordres et les dilapidations. Tout est à découvert aujourd'hui, il est inutile de récapituler ce que chcicun sait.
Mais ces épreuves, ces holocaustes, ces dévastations ne sont que la conséquence de l'annihilation de ïïOé troupes régulières, qu'a perdues le commandement de l'empereur. Voici que l'ex-
termination, TiDcendie y joignent leur horreur. L'humanité frémit. Si, comme il faut le craindre, les' départements de l'est occupés, sont mis dans l'impossibilité de résister, les communications de l'ennemi avec l'Allemagne, sans trouble, lui permettent d'agir à coup sur sans rien confier à la fortune. Enfin, s'il y a des millions de bras prêts à combattre, le gouvernement qui a précédé avait-il préparé les armes nécessaires, les munitions, les éléments d'instruction pour utiliser et diriger le bouillant courage? L'état de la science, le rôle nouveau de l'artillerie, qui semble rejeter dans l'accessoire le fusil perfectionné, qui, lui-même, écarte la baïonnette, toutes ces circonstances laissent-elles l'accès aux levées en masse, qui avaient leur raison d'être en 92 ? L'Europe militaire dit non, et les combattants français de Sedan concordent. Ce serait manquer à son pays et au gouvernement que de ne pas leur rapporter la manière de voir des organes, des hommes d'Etat désireux de voir échapper la France au goufire où l'a porté l'empire.
La république française, par les œuvres legs de cet homme fatal, s'est donc trouvée de prime abord dans les rets ourdies par le captif de Wilhelmshœhe.
Au sein de difficultés de toute sorte s'engendrant les unes les autres, nous entendons l'héroïsme s'écrier : « Combattre, vaincre ou mourir ! //
Puis vient l'homme politique, dont le devoir est de peser les conséquences, de mesurer les moyens au but. L'expérience peut- elle être aussi affirmative daas le sens' de l'action qui subordonne la conciliation à la force ? Napoléon P% après la domination de l'Europe, ne pouvant se résigner dans les limites de Louis XIV, en appela à l'épée. Il a eu Saint-Hélène, et la France a été la victime de cette inflexibilité. Sans les Bourbons et la majesté de souvenirs, sacre des siècles, c'eût été bien pis. On leur a reproché les traités de 1815, qui n'étaient pas leur œuvré, et cependant le salut du pays en sortit, tout en lui .réservant l'avenir (1). S. M. Jules Favre, hors les impressions qui l'entourent , et le jettent loin des évidences de son esprit et de l'histoire, avait pu se recueillir, libre avec lui-même, et se dire : — « Dans la situation faite à la France, qu'eût fait un grand politique, plus réaliste que sentimental, écartant les sentences pour ne s'attacher qu'au meilleur résultat, M. deTalleyrand, par exemple ? »
(i) Un proverbe populaire en Allemagne dit des traités de 1814, 1815 : « Les plumes des diplomates ont gâté répée du soldat. »
En se pénétrant de la pensée qui inspira cet architecte de la réparation nationale, on peut conjecturer le parti qu'il eût conseillé dans la perplexité où le neveu de celui qu'il écarta avec tant de raison avait placé la France, trois fois livrée à l'invasion par la même famille.
Certes, quatre millions d'âmes, nos sœurs, confondues dans nos souvenirs et notre gloire, — c'est une grande valeur; la perdre est afifreux. Mais si dans le plateau opposé de la balance de l'homme d'Etat se trouve l'humanité avec les principes et le sentiment chrétien, aussi le sort d'une nationalité à ne pas risquer dans la continuation d'une guerre impie, — alors peut-être doit-on s'attacher à la paix. Sa réalisation, en laissant respirer le monde, en venant sceller la liberté, ne ferait pas oublier la part du sacrifice, mais le rendrait moins amer. On rassérénerait le présent si lugubre, en laissant à l'espérance tous les rayonnements de l'avenir. — N'est-ce pas ce qu'a fait l'orgueilleuse Prusse après léna? Hélas! il y a des circonstances où la résignation est la meilleure force du patriotisme, et la patience devient la vertu la plus réparatrice des maux qu'a amenés l'emportement.