MADRIGAL
Kiivoyé b M. de VilUuceaux, au nom de MUeS de Maintenon, Hvec des galans * pour une course de bague.
Vous devez avoir de la joije Des faveurs que l'on vous envoyé, Même il vous est permis d'y goûter des appas. Parlez , montrez , vantez ces légères offrandes , Mais si l'on vous en fait quelque jour de plus grandes , Ne vous en vantez pas.
Saint-Simon est-il encore un imposteur '!
A ce défi, Villarceaux répond en gentilhonnne pris au dépourvu, — qui n'a pas de poète sous la main :
Beauté qui les autres surpasse, Sachez que mes sens sont ravis
1 L'hôtel de Ninon, qui porte le no 18.
- Excepte pourtant ce passage d'une lettre de Ninon : 1 ... Je luy (à Mme de Maintenon) ai preste souvent ma chanibre jaune à elle et à Villarceaux. •■
' « Titre d'honneur qu'on donne aux filles et aux femmes des simples gentilshommes , qui est entre la Madame bourgeoise et la Madame de qualité. >- Uict. de Furelière.
* .Nœuds de ruban».
b AVAiST-PROPOS.
De vous voir avec tant de grâce
Me donner de si bons avis ; Et pour votre faveur, ce m'est un si cher gage Que je découvre à tous Vestime que j'en fays ; Mais si votre bonté m'obligeait davantage, Je périrais plutôt que d'en parler jamais '.
Maintenant rentrons dans notre sujet. Passons en revue le monde des précieuses, et, pour les définir, empruntons la plume de leur historiographe officieux et officiel : « le suis certain, écrit Somaize . que la première partie d'vne Pretieuse, est l'esprit, et que, pour porter ce Nom, il est absolument nécessaire qu'vne personne en ait, ou atfecte de paroistre en avoir, ou du moins qu'elle soit persuadée qu'elle en a. Si l'esprit leur est absolument nécessaire, de tout temps on a veu des filles et des femmes spirituelles ; qu'on ne me vienne donc pas conter toutes ces chimères, que les Pretieuses sont des filles qui ne se veulent point marier , qu'il faut qu'elles soient âgées de quarante-cinq ans, qu'elles soient laides , et cent autres choses de cette nature . que l'erreur du vulgaire a produites, avec aussi peu de raison que de fondement. le sçay bien que l'on me demandera si toutes les femmes d'esprit sont Pretieuses? le réponds à cette
« Manusciib de Coniail, in-i", (. Wlll, p. il.
demande que non , et que ce sont seulement celles qui se meslent d'écrire, ou de corriger ce (jue les autres escrivent, celles qui font leur principal de la lecture de Romans, et sur tout celles qui inuentent des façons de parler bizarres par leur nouueauté, et extraordinaires dans leurs significations. l'adjoûteray à cela qu'il faut encor qu'elles soient connues de ces Messieurs que l'on appelle Autheurs, et qu'il seroit malaisé, ou mesme impossible de parler d'elles, sans les y mesler... ^ »
Après l'apologie, la critique : « Ces fausses délicates, dit Saint-Évremont, ont ôté à l'Amour ce qu'il a de plus naturel, pensant lui donner quelque chose de plus précieux. Elles ont tiré une passion toute sensible du cœur à l'esprit, et converti des mouvemens en idées. Cet épurement si grand a eu son principe d'un dégoût honnête de la sensualité ; mais elles ne se sont pas moins éloignées de la véritable nature de l'homme que les plus voluptueuses ; car l'Amour est aussi peu de la spéculation de l'entendement, que de la brutalité de l'appétit. Si vous voulez savoir en quoi les Précieuses font consister leur plus grand mérite, je vous dirai que c'est à aimer tendrement leurs amans sans jouissance, et à
' Le grand dicl. des Prelieuses (1661), t. l, p. :j-7.
s WANT-PROPOS.
jouir solidement de leurs maris avec aversion ' . »
Ce portrait serait inachevé , s'il n'était suivi du détail de leurs armoiries et du singulier commentaire qui l'accompagne :
« Blazon. Les ieunes Pretieuses portent d'argent semé de pierreries, au chef de gueule à deux langues affrontées. Pour suppôts deux Sirennes et en Cimier un Perroquet becqué d'or.
Les anciennes Pretieuses portent escartelé , au premier et quatrième d'Azur au Cœur armé à cru. Au second et troisième de gueule à deux Pies affrontées, et en Cimier un Phénix.
Ce Blazon, comme les autres, a ses explications allégoriques, et de mesme que parmy la Noblesse la couleur de Gueule, ou le Rouge, signifie l'honneur, le sang, etc., de mesme icy les couleurs y ont leur explication : l'argent des jeunes dénote la beauté et la blancheur du Tein. Les Pierreries expliquent la richesse des pensées. Le chef de Gueule marque leur amour, et les deux Langues affrontées signifient leurs conversations , où tout le plaisir dépend de la contrariété des sentimens. Les deux Sirennes découvrent deux choses : l'une l'inclination qu'elles ont pour la Musique, qui fait un des plus agréables divertissemens de la vie. L'autre
' Œuvres (17;J9), I. I, 2«pail., p. 1^4.
AVANl-l'KOPOS.
que les jeunes Dames sont dissimulées : et le Perroquet becqué d'or, qui est en cimier, nous découvre ce qui se connoist par l'expérience, iiue les femmes parlent de tout, bien qu'elles ne sçachent pas toutes choses ; et l'or dont son bec est garny, monstre que par cette délicatesse qui leur est naturelle des choses mesmes qu'elles ne sçavent pas, elles en parlent d'or.
L'azur qui fait le fonds du premier et quatrième des anciennes Pretieuses, donne à connoistre l'empire qu'elles ont acquis dans les Ruelles. Ce Cœur armé à cru qui est dessus TEscusson, fait voir qu'elles sont au dessus de toutes les attaques, et c^ue les billets doux, les propos tendres, les soupirs, ny les larmes, le fer, ny la tlame, ne peuvent rien sur elles; et que l'estime est la plus grande grâce que l'on puisse en espérer. La couleur de Gueule qui est au second et troisième, dénote leurs amours passées. Les deux Pies affrontées, dont l'Escusson est chargé, dénotent leurs entretiens et conversations, où les vieilles font d'autant plus de bruit que dans cet âge advancé, on les escoute peu. Les Muses qui supportent le tout nous marquent leur sçauoir et leur inclination pour les sciences , et sur tout pour la Poésie. Le Phénix qui est en Cimier, nous apprend, que de la cendre d'vne Pretieuse, il en renaisl v ne autre ,
qu'vn sentiment attire vn sentiment, qu'vne pensée produit vne autre pensée; ainsi de tout ce qui regarde les Pretieuses ' . »
Elles tenaient leur bureau d'esprit , étendues sur un lit qui ne touchait au mur que par le chevet et qui otîVait ainsi trois accès formant autant de ruelles, où se rangeaient les visiteurs. De là le nom de ruelles, donné aux assemblées de ce genre. Chaque précieuse avait à sa dévotion un alcoviste, sorte de cavalier servant chargé des fonctions de maître des cérémonies. Les principaux introducteurs des ruelles étaient Brundesius d'abbé Bellesbat), Barsinian (l'abbé Du Buisson) etTiridate III (l'abbé ïestu)^
Voici le dénombrement des plus considérables d'entre ces réduits, tel que nous le trouvms dans Somaize, sauf la clef que nous avons placée en regard :
La maison de Salmis. M^^" de Sttlly.
Celle de Sarraïde. M""" de Scudéry.
Celle de Sophie. AP^^ de Scudéry .
Celle de rillustre Ceue. M""" de Choisy.
Celle de Stratomce. M"" Scarron.
Celle de la charmante Felioiane. #""= de La Fayette.
Celle de l'aimable Sophronie. if™° de Sévigné.
Celle de Felicie. La c^"' de Fiesquc.
1 Somaize. Le grand nict.,1. 1, p. 17-21.
2 On comptait trois Teslii, dont deux abbcs
AVANT-PKUPOS.
l.e Paliis de Rozelinde.
I,a maison de Stenobee.
(lelle de Dalmotie.
Celle deTiRiDATE, qui est célèbre, parceqae toaies les pièces destinées pour le Cirque i se lisent chez luy.
Celle de Polenie.
Celle de Madonte, vulgairement appelée le Palais Nocturne, pour les raisons qu'on peut lire dans son histoire 2.
tJelle de Galaxi;e.
Celle de Doralise.
Celle de NiDALiE.
Celle de l'incomparable Virginie.
Et celle de Calplrme.
L'hôtel de fiam-
houillet.
M""" de Si-Martin.
M"" Doradou.
Testa, chevalier du guet, frère de l'altbé ci-dessus nommé.
M"'' Paget.
La c"*" de Maure.
La 6""" de la Garde.
La c"" de La Suze (Le même pseudonyme était aussi porté par Mlle Robineau, vieille fille aimée de Ciiapelain.)
\iuon.
La m^ de Vilaine.
M'"" de La Calpre-
nède.
« Il y en a encore quantité, ajoute naïvement Somaize ; mais n'ayant pas iugé à propos de les mettre, ie les ai obmis. » Hélas ! que fait Ninon dans cette galère, quand Mn>e de Sablé en est exclue?
1 La Comédie.
- " ...Elle mène une vie des plus extraordinaires, faisant du iour la nuict, et de la nuicl le iour, dlsnanl à cinq heures du soir, et soupant à deux heures après minuit. » Le grand Dict., t. 2, p. 31-32.
12 AVANT-PKOPOS.
Les occupations des précieuses étaient de deux espèces : elles s'appliquaient à la réforme des habits et à la réforme de la langue. C'était des ruelles que sortaient les modes nouvelles et les mots nouveaux. Plusieurs de ces néologismes sont restés. Citons-en quelques-uns : « Je crains de m'encanailler. — Être de dure compréhension. — Mes cheveux sont d'un blond hardi. — Revêtir ses pensées d'expressions nobles et vigoureuses . — La poésie de cet homme est bien châtiée. — Je sais bien ce que je veux dire , mais le mot me manque. — Cet homme-là laisse mourir la conversation. — Dépenser une heure à une chose. »
Mais à côté de ces innovations de bon aloi. que de phrases grotesquement alambiquées ! Prenons au hasard : « Ah! ma chère, je ne sais pas comment notre chère a pu se résoudre à brutaliser avec un homme purement de chair. — Le complice innocent du mensonge (le bonnet de nuit). — Les braves incommodes (tireurs de laine). — Mitonner les plaisirs. »
En résumé, les précieuses ont souvent mérité, sans doute, 1 "épithète dont les a gratifiées Molière; mais, pour être juste, il faut reconnaître le bien qu'elles ont fait. Ajoutons à leur compte les heureuses modifications apportées à l'ancienne orthographe; car ce sont elles qui ont
AVANT-IMIOPOS, 13
débarrassé la langue des lettres parasites (jui la gênaient, et ont substitué tête à teste, auteur à aulheur, méchant à meschant, éclat à esclat,etc. Au premier rang des précieuses, venait M"'" de Scudéry, cette grande fille, sèche et noire, qui a publié tant et de si longs romans sous le nom de son frère Georges. Elle avait élu domicile au Marais, au coin de la rue de Beauce et de la rue des Oiseaux. La réunion, qui avait lieu chez M"e de Scudéry' , s'appelait le Samedi, du jour où elle se tenait : il s'y brassait plus de vers que dans toutes les autres ruelles combinées. Pélisson rédigeait le procès-verbal des séances ; c'est dans les Chroniques du Samedy * que Conrart a puisé la pièce suivante, comme il l'annonce luimême.
Emile CoLOMBEY.
P. -S. L'archiviste de la réiinion-Scudéry nous a transmis la date précise de la Journée des Madrigaux : le 20 décembre 1653. Date que Conrart, dans ses souvenirs, a dû marquer d'une pierre blanche, car s'il n'a pas remporté le prix de cette lutte poétique, il eut, du moins, l'honneur d'avoir commencé le feu.
• Le Samedi se tenait aussi chez Mme Boquel. Voir plus loin, p. 76.
* Le Recueil des Chrosioles fait partie de la riche bibliothèque de M. Feuillet de CoDclies.
DES MADR IGAUX