TIRE DES CHRONIQUES DU SAMEDY
v-^v^-sT E Samedy donc alloil finir, et cha- V -^ >^À ^^^ commençoit à se retirer, plus ou ^ ^^^^^^l moins content, suivant qu'il avoit eu J<v yv^ ii plus ou moins de part à l'entretien
de Sapho ' ; quand la secrette influence des madrigaux qui commençoit à tomber avec le serein, conduisit la meilleure partie de l'assemblée chez la princesse Philoxène ^, qu'une légère indisposi-
1 Mss. Je Conran, l. V, in-f, p. 91-124.
* M'ie de Scudéry.
" Min^ Aragonais. i< Précieuse veufve, âgée de einquanle ans, qui loge au quartier de Léolie (Marais). » Somaize écrivait ceci en 1661.
I(! LA JOIRNÉE DES MADRKiAUX.
lion avait retenue ce jour-là dans sou palais. Le Chroniqueur ' qui ne donne guère ses regards et son attention qu'aux beautez vivantes, ne vous décrira point icy bien au long tout ce qu'il ne vid luy mesme qu'à demy. La magnificence du palais, la richesse de ses emmeubleraens, et les deux merveilleuses statues de la grande et de la petite Pandore* dont les fables disent que chacune des Déesses leur a fait un présent, et qu'elles ont esté habillées de la main des Grâces. Ces choses pourtant et surtout les deux statues que Philoxène, par une libéralité sans exemple, avoit déjà données à Méliante '', arrestèrent durant quelque temps cette belle troupe ; mais incontinent après, encore qu'il n'y eût là que des héros et des héroïnes de roman, qui n'ont pas trop accoustumé de se chauffer , il est certain que tout le monde s'assit auprès du feu. Alors commença la plus agréable conversation qu'on sauroit s'imaginer ; car Philoxène et Télamire'' faisoient, aussi bien qu'il estoit possible, l'honneur de leur maison; et afin (jue tout le reste
' Pélisson, surnommé V Apollon du Samedy-
- Deux poupées de modes, de différente grandeur, el sur lesquelles^ entre temps, les précieuses exerçaient leurs doigts inventifs.
■^ " M. de Doneville qui envoioil ces poupées à Mn^c |a présidente de la Terrasse, sa sœur. " Note de Conrarl.
* Mnif d'Aligre, fille de Mme Aragonais.
de la compagnie fût de belle humeur, Pohjandre^ avoil oublié en entrant la négociation et les affaires d'Estal ; le berger Acante -, des choses à la vérité de moindre importance, mais qui ne luy touchoient pas moins au cœur; Méliante, sa fièvre; Trasile ' ses constan les amours et ses longs voyages; et la divine Sapho, regardant le siècle, la cour, sa propre fortune, comme des choses au dessous d'elle, ne se souvenoit pourestre contente, que de son esprit et de sa vertu. En cet estât, leurs âmes estoient, sans doute, bien disposées pour recevoir les inspirations d'Apollon, qui marchant alors, comme elles font d'ordinaire , après la liberté et la joye, n'eurent point de peine à s'en rendre maistresses. Toute la troupe s'en ressentit : tout le palais en fut remply et, s'il est vray ce qu'on en conte, la Poésie passant l'antichambre, les sales, et les garderobes mesme, descendit jusques aux offices * ; un escuyer, qui estoit bel esprit, ou qui avoit volonté de l'estre, et qui avoit pris la nou-
t Sarasin. secrétaire des commandemenls du prince de Conlij — le spirituel auteur de la Pompe funèbre de Voiture. 2 Pélissou.
* YsarUj l'auteur du Louii d'Or, ■' de qui cecy est dit parirunic, et à cause qu'on lui fait ta guerre de son inconstance et qu'on luy a fait rompre plusieurs fois le dessein d'un voyage qu'il vouloit faire en Angleterre. » Conr.
* .1 11 est effectivement vray que la pluspart des valets de la maison firent des vers ce jour-là. » Conr. — C'est sans
velle maladie de la Cour, acheva un sonnet de bouts-rimez* sans suer que médiocrement; et un grand laquais fit pour le moins six douzaines de vers burlesques. Mais nos héros et nos héroïnes ne s'attachèrent qu'aux madrigaux ; jamais il n'en fut tant fait ni si promptement. A peine celuy-cy venoit-il d'en prononcer un, que celuy-la en senloit un autre qui luy fourmilloit dans la teste. Icy on récitoit quatre vers, là on en escrivoit douze. Tout s'y faisoit gayement et sans grimace. Personne n'en rongeoit ses ongles, et n'en perdoit le rire ni le parler. Ce n'estoit que défis, que réponses, que répliques, qu'attaques, que ripostes. La plume passoit de main en main, et la main ne pouvoit suffire à l'esprit. On fit des vers pour toutes les dames présentes. J'en say mesme qui pensèrent à Doralise'^ quoyqu'absente et peut-estre avec un peu plus d'amitié qu'elle n'en avoit pour
doute ce qui a inspiré à Molière l'amusante scène de l'irtipromplu de Mascarille.
' » Quoy qu'on ayt fait autrefois des bouts-rimez , c'est depuis peu que la mode en est revenue par des bouts-rimez que M. Fouquet, procureur général et surintendant des finances, donna sur la mort d'un perroquet et sur lesquels une infinité de personnes ont travaillé. » Conr.
2 „ Mlle Robineau, qui n'étoit pas en celte compagnie, parce qu'elle avoit des affaires fâcheuses, pour des taxes qu'on avoit mises sur des rentes de M. son père. « Conr.
eux. Ils se contentèrent d'y penser pourtant^ ne leur semblant pas que les persécutions que la fortune luy faisoit souffrir en ce temps-là peùssent entrer de bonne grâce en madrigal.
Mais afin que je puisse vous raconter plus exactement ce qui se passa en cet assaut de réputation, et quel en fut le sujet, je me sens icy obligé, à la façon des historiens célèbres, de reprendre la chose d'un peu plus haut.
Vous avez veû, s'il vous en souvient, en un autre endroit de ces Chroniques, qu'un samedy au soir, le généreux Théodamas * en se retirant donna à Sapho je ne say quoy, enveloppé d'un papier bien parfumé, à la charge qu'elle ne le regarderoit que quand il seroit party *. Ce je ne say quoy, comme on le sçeut depuis, estoit un cachet de chrystal, gravé du chiffre de Sapho, et du sien, meslez ensemble. Sapho l'en remercia le lendemain par un admirable madrigal. Ce madrigal attira une épitre fort galante de Théodamas ; l'épitre, un autre madrigal de Sapho, et ce madrigal un autre de Théodamas qui voulut avoir le dernier. Dès lors on commença ta comprendre dans le monde qu'un beau madrigal et un beau cachet de chrystal estoient deux choses qui ne rymoyent pas
• Coarart.
■^ Voir plus loin, p. 39.
20 LA JOURNÉE DES MADRIfiAUX.
mal, et qui alloient encore mieux Tune avec Tautre. Or, depuis longtemps le sage Théodamas brùloit d'une amoureuse passion pour la belle et vertueuse Philoxène ; mais d'une passion si discrette qu'elle ne scandalisa personne; de sorte que le fameux auteur du Grand-Cyrns, qui a eu d'ailleurs des mémoires si particuliers et si amples de toutes les autres intrigues du Monde, n'a trouvé rien à dire de celle-cy '. Cherchant donc à plaire à sa princesse par toute sorte de soins, grands et petits, il s'avisa de lui envoyer un cachet de même matière que celuy de Sapho, avec le madrigal suivant, la conjurant, comme vous verrez, d'y répondre par un autre.
MADRIGAL DE THÉODAMAS
A PHILOXÈNE
Voua savez bien que les cachets Sont les confidents des secrets.
Et puisqu'on dit partout que j'axj grand part aux vostres Je ne dois pas souffrir que d'antres Vous donnent de quoy les garder ; Recevez domi, sans marchander,
* '< Cela veut dire qu'il n'y a nulle intrigue entre ces deux personnes, afin que ceux qui ne les «"onnoissent pas ne se l'imaginent point aulrement. » Conr.
Le cachet que je vous envoije,
Et si vous voulez que je croye
Que voix du peuple est voix de Dieu,
Philoxène, donnez-moi lieu,
Par un madrigal favorable,
Ecrit de vostre main aymable.
D'espérer qu'il n'est rien de secret et de doux. Que légitim£ment je n'obtiene de vous.
Philoxène savoit faire des vers quand il lui plaisoit; mais en celte occasion, elle crut qu'il estoil de la dignité d'une grande princesse, comme elle, de ne répondre que par secrétaire. Elle voulut employer Acante qui se rencontra le premier sur ses pas; il s'en deffendit quelque temps, disant que le prince Agathyrse * y seroit infiniment plus propre, soit pour la satisfaction de la princesse, soit pour celle de Théodamas. Enfin, pourtant, après une longue contestation, il promit à Philoxène qu'il seroit son pis-aller et que si Agathyrse ne vouloit pas faire de beaux vers pour elle, il essayeroit d'en faire de mauvais. Agathyrse fit le lendemain le madrigal que vous allez voir, non pas pour répondre à celuy de Théodamas, mais tout au contraire, pour s'excuser d'y répondre.
' De Raincy, Gis de Bordier, inlendanl des finances.
MADRIGAL D'AGATHYRSE
A PHILOXÈNE
Le présent qu'on vous fait , aymable Philoxène , Semble vous adverlir de garder le secret, Et vous devez , je croy, vous résoudre sans peine D'observer un advis si sage et si discret;
Ne confiez donc plus le vostre
A la fidellité d'un autre :
Tel est intéressé qui ne se montre pas ; On est fort rarement à soy-mesme contraire ,
Et je pense qu'en pareil cas
Le mieux est toujours de se taire ; Mais si vous souhailtez que sans déguisement ,
J'explique vostre sentiment, Souffrez qu'auparavant j'aprenne à le connoistre ; Quel moyen sans cela de le faire paroistre? Je n'en pourrais parler que fort douteusement ; Ainsi , pour bien agir , sans crainte qu'on me blasme , Laissez-moi pénétrer jusqu'au fond de vostre âme.
Incontinent après, Agathyrse s'enfuit au pais de Neustrie \ de peur qu'on ne lui en demandât davantage, et c'est l'opinion commune, que ce ne fut point par paresse, qualité qui ne seroit nullement
' « U alla faire uu pelil voyage en Normandie. ). Corn.
honiieste à un héros; mais qu'en effet il étoit de l'advis de son madrigal, et prenoit trop d'intérêt en Philoxène, pour aller dire sans répugnance des douceurs de sa part à Théodamas.
Les choses en estoient là, quand l'assemblée du Samedy fut visiter la princesse, qui ne manqua pas de sommer Acante de sa parole, et de lui demander le madrigal qu'il avoit promis. Le berger, comme pour se préparer par ce prélude , lui répondit en deux vers :
Vous l'aurez demain matin Ou j'y perdrai mon latin.
Mais comme les desseins des hommes ne sont que vanité, et que la fortune, qui domine sur Parnasse, aussi bien que partout ailleurs, se divertit le plus souvent à tourner leurs actions au rebours de leurs pensées, il lui plut et aux Muses de faire naître avant terme ce madrigal attendu, et plusieurs autres qu'on n'atlendoitpas. La gloire en est pourtant deuë à l'illustre Polyandre, car ne pouvant souffrir qu'on diiférasl jusqu'au lendemain la satisfaction d'une si excellente princesse,
La fureur le saisit, il mit la main aux armes ^.
' Allusion au vers de Malherbe :
La l'iireur me saisit, jp mets l.i main aux ainies
Et soudain prononça presiine tout de suitte ces deux madrigaux :