A CHAQUE JOUR SUFFIT SU PEINE
Mon frère, quand vous êtes atteint par Tépreuve, ne fatiguez pas votre àme à prévoir l'avenir, et à calculer la longueur et la portée de vos maux.
Car il n'est pas de travail plus vain sur la terre, ni de peine plus stérile.
L'affliction vient sans qu'il soit possible de la prévoir, et elle s'éloigne tout à coup quand on n'espérait plus de soulagement, toujours inattendue et surprenante, si ce n'est pour le regard de Dieu.
C'est pourquoi le sage doit maintenir le
fond de sa \ie dans une sorte d'incertitude, également contraire à trop d'assurance dans le bonheur et à trop d'abattement dans l'adversité.
Cette sage incertitude, la philosophie antique l'avait connue, et le poêle l'avait conseillée dans de beaux vers où il disait : « Au jour de l'adversité ranime ton courage et ta force; non moins sage quand souflle le vent prospère, ne lui livre pas sans réserve toutes tes voiles*. > Mais cette incertitude philosophique, ne reposant que sur un doute, était pour l'homme Sans consolation et sans espoir. Il était réservé au christianisme de donner à l'incertitude même un (ondement dans la foi, et de l'adoucir par une assurance plus consolante que toutes les prévisions.
< Ne soyez pas inquiets, dit un jour le Seigneur Jésus, car votre Père céleste sait de quelles choses vous avez besoin. Ne soyez donc point inquiets, répèle-t-il, et ne vous troublez point en pensant au lendemain, car le lende-
• Ilor., Carm., l. II. od. x.
main saura pourvoir lui-même à ses exigences, et à chaque jour suffit sa peine ^ > Le Seigneur parle d'abord du Père, il parle ensuite (/i^y^wr, et semble indiquer dans cette division même de la vie une raison de soulagement et de repos. Tâchons de comprendre.
I. < Votre Père sait ce dont vous avez besoin. » Quelle raison, en effet, de repos et de confiance! J'ignore la suite de mes maux. Je ne puis rien prévoir ni rien présumer, soit sur leur longueur, soit sur leur issue définitive. Mais il en est un qui voit cette suite cachée, il en est un auquel rien n'échappe de ce qui peut me menacer ou m'atteindre; il en est un qui, f)endant que je ne prévois rien , prévoit tout , pendant que je ne puis rien, peut tout, pendant que je marche comme un aveugle, conduit mes pas avec une sagesse infaillible, et ce clairvoyant, et ce tout-puissant, il est mon père!
'.Matili. VI 31, -il, 3i.
il peut autant qu'il sait, et autant qu'il sait et qu'il peul, il aime : infini dans la triple unité de son intelligence, de sa puissance et de son amour !
Certes, si c'est une vertu des pères parmi les hommes, qu'ils savent regarder Tavenir pardessus les fronts rieurs et insouciants de leurs fils, et préparer cet avenir par la sagesse et la prévoyance de leur tendre amour, que faudrat-il penser de ce Père universel qui, roi et maître de tous les mondes, s'occupe de chacun de nous en particulier, comme si chacun de nous était seul dans l'univers!
Ce Père tout intelligent, tout aimant et toutpuissant, ne cesse donc de reposer sur moi son regard; il voit mes souffrances, mes regrets, mes craintes; il n'est pas borné comme moi à la connaissance des jours écoulés; il connaît et prévoit mes lendemains, il mesure l'épreuve à mes forces, il ne souffrira jamais qu'elle les surpasse,
— Mais alors, dira celui qui souffre, pourquoi ce Père prévoyant et fort n'a-t-il pas éloi-
gné de moi cet, orngc de douleurs? II le pouvait, diles-vous, et il m'aime. Gomment n'a-t-il pas détourné d'avance l'effort d'un mal qu'il a prévu ?
— Chrétien, pourquoi l'eût il fait? Votre àme est-elle moins pure et moins noble depuis que vous souffrez ; est-elle moins détachée de la terre, moins affranchie du joug des fols désirs et des basses passions ? Mais, au contraire, ri'estelle pas déjà purifiée, sanclifiée par le feu de l'épreuve, plus intelligente de la douleur des hommes, plus compatissante, plus généreuse, plus semblable à Dieu, plus près de lui par conséquent, c'est-à-dire plus rapprochée de sa fin dernière et de son éternel bonheur? Où vont donc se perdre vos plaintes? où s'égarent vos murmures? Croyez-en la parole du Christ : n Votre Père veille et vous regarde; il voit et connaît vos besoins. » Persuadé (jue rien n'est arrivé jusqu'ici (jue })our le salut de votre àme, laissez ce Père prévoyant et tendre prendre soin des jours qui viendront ; et, sans vous perdre dans les calculs amers d'un avenir Ignoré, appliquez-vous à bien commencer et a
bien acliever chaque jour, car à chaque jour suffit sa peine.
II. Chaque jour! Ce n'est pas en vain que le Père des hommes a divisé le temps et la vie par cette mesure des jours I II importe d'entrer autant que possible dans Tintelligence de ses raisons divines, et d'apprendre à se servir enfin du jour qui naît et qui meurt.
L'artisan le plus courageux au travail, conduit devant un grand édifice et sommé d'en construire immédiatement un semblable, s'étonnerair, et, découragé d'une œuvre qui passe son intelligence et ses forces, il ne soulèverait même pas la première pierre.
Alais si l'architecte, sans lui dévoiler toute la huite de ses plans, lui commande chaque jour un travail raisonnable, et divisant ses fatigues, ne lui propose chaque matin qu'une tache mesurée sur les forces d'une journée, l'artisan commencera gaiement l'ouvrage, et l'année ne s'achèvera pas sans avoir salue le faîte de l'édifice.
Il en est ainsi de l'ouvrage immortel de notre
salut. Si le divin architecte de la Jérusalem à venir montrait à chaque ouvrier terrestre tout Touvrage qu'il doit achever avant de mériter le repos, ce pauvre ouvrier que nous sommes sourirait tristement devant la tâche immense, et se coucherait dans le désespoir.
Le sage architecte aa /lotre félicité conduit mieux le travail de ses artisans. Il nous cache la vue de l'ensemble : il nous montre seulement peu à peu, jour par jour, la portion du plan qu'il s'agit actuellement d'accomplir. Il divise notre travail ; il compte les heures de la journée ; il mesure l'ouvrage à nos forces. La tache qu'il nous a fixée le matin : voilà tout ce qu'il importe de connaître. Tout le jour, travaillons pour accomplir cette tâche; le soir venu, faisons comme l'humble ouvrier, qui, sans s'inquiéter de l'ouvrage du lendemain, et sans poursuivre dans ses rêves l'accomplissement immédiat d'un p'an qu'il ignore, met tranquillement sons son bras le p.iiii de la journée, et chante en gagnant le lieu de son repos.
A chaque jour suffit sa j^eiîie ! N'avez-vous
point assez de la part d'épreuves, de souffrances et de combats que le Maître divin vous a fixée pour aujourd'hui? Pourquoi prévoir encore et soulever d'avance le fardeau qui sera demain devant vous? Bénissez Dieu de vous l'avoir caché ; bénissez-le d'avoir fait la grande succession des temps et des jours pour reposer une nature frêle comme la vôtre et incapable d'un effort continu. Succession variée, pour ménager le repos ; succession régulière, pour ménager la suite du travail : variée pour empêcher l'ennui de la terre, régulière pour donner un avant-goût de l'immuable éternité.
Un jour la succession des temps aura passé. La terre aura son dernier soir, auquel succédera le matin sans déclin du jour éternel. Nous verrons alors d'un seul coup d'œil tout l'ouvrage que, par le secours de Dieu, et grâce à la division miséricordieuse de notre travail, nous aurons accompli durant toute notre vie mortelle. J'ose croire que les élus seront alors étonnés de la grandeur de leur propre ouvrage, et que, rapportant tout l'honneur d'un
si grand travail à Dieu seul, ils ne laisseront pas d'admirer qu'il ait pu s'accomplir par leurs mains.
Quand le pauvre manœuvre qui, durant de longs jours, a poursuivi patiemment une tâche ingrate, s'arrête, perdu dans la foule, devant Tédifice achevé de ses labeurs, et qu'il entend admirer l'ouvrage auquel il a donné une part de son sang et de sa vie, je pense qu'il s'étonne alors d'avoir créé pour sa part une si grande œuvre, et qu'il loue l'architecte d'avoir su bâtir pour des siècles avec des hommes et des efforts d'un jour. Nous jouirons davantage encore de la suprême révélation de notre ouvrage, à l'heure des récompenses ; éblouis par la beauté de la Jérusalem vivante qu'auront élevée, sous la direction de Dieu, nos souffrances et nos combats terrestres, nous dirons aux anges de Dieu : Comment l'effort de quelques jours et de quelques heures mortelles a-t-il pu créer un tel ouvrage de gloire? Et des voix nous répondront : A chaque jour suffit sa peine l
vif