NOUS SOMMES DES SERVITEURS INUTILES
Nous sommes des serviteurs inutiles. Voilà certes une parole juste, puisqu'elle rapporte toute gloire à Dieu seul ; humble, puisqu'elle nous abaisse devant lui, et nous enseigne à ne jamais nous croire nécessaires à l'accomplissement de ses ouvrages.
^lais, pour que cette parole garde son grand sens, il la faut bien entendre, et la dire dans un ccrlain esprit droit et élevé qui est celui même qu'avait le Sauveur en la prononçant.
Car il y a plusieurs manières de dire cette parole : on peut la dire en esprit de véritable
humilité, après raccomplissement des œuvres les plus héroïques ; on peut la dire encore en esprit de découragement et de paresse, cédant sans résistance à Tattraitde Tinaction, et cherchant une excuse à celte coupable mollesse dans le sentiment d'une humilité lâche et intéressée.
L'état de langueur où jette une maladie lente prédispose à l'affaissement de l'esprit, et, si Ton ne fait de courageux efforts pour secouer ce triste sommeil, on finit par s'y absorber tout à fait, au grand préjudice de l'àme, et aussi du corps que l'inertie spirituelle affaiblit et incline vers la mort.
On est beaucoup trop disposé, dans l'état de faiblesse qu'apporte et que laisse la maladie, à complètement abandonner toute espèce de travail, d'occupation, d'activité intellectuelle, et à s'enfermer dans la contemplation stér ile et décourageante de son mal. On cède volontiers à des conseils trop faibles, on se prive de toute lecture, de toute distraction, de tout ouvrage exigeant un peu de soin ; l'àme tombe, pour ainsi parler, comme le corps, et n'essaye plus de réagir au profit de la vie. La piété même ne
sert plus à relever cette pauvre âme ainsi abattue contre terre, et elle semble consacrer sa défaillance en mettant sur les lèvres de l'infirme cette humble parole : « Nous sommes des serviteurs inutiles. >
Mais il faut prendre garde que tous n'ont pas également le droit de dire cette parole, et que ceux-là entre tous ont perdu le droit de la prononcer qui s'abandonnent trop facilement à l'inertie et à la mollesse.
€ Lorsque vous aurez fait, dit le Seigneur, tout ce qui vous a été commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles. Ce que nous devions faire, nous l'avons fait*. »
N'est-il pas évident que cette parole, considérée (Jans son sens total, loin de supposer l'inaction du serviteur, suppose au contraire son courage, sa diligence, ses efforts fidèles et soutenus, couronnés par un sentiment d'humilité d'autant plus méritoire que le serviteur semblait avoir le droit de parler autrement, et de vanter ses services ?
* Luc, XVII, iO.
C'est donc l'action qui doit précéder l'humilité ; c'est le dévouement et la lutte qui en relèvent le mérite; c'est la ferme persistance d'une âme à remplir ses devoirs et à tenir bon dans leur accomplissement qui lui donne le droit de s'humilier avec honneur devant Dieu, et de dir(^ qu'elle est une servante inutile. Séparée de l'action, cette parole n'est plus qu'une vérité trop plate et le triste aveu d'une lâcheté.
Voilà donc que, pour être prononcée dignement par un chrétien, la parole du Sauveur doit être accompagnée d'un service actif et courageux.
Mais de quelle nature sera le service actif du malade?
La réponse doit évidemment dépendre de la nature même de la maladie. Car il est clair que les devoirs du malade changent selon que la maladie lui enlève absolument toutes ses forces actives, intellectuelles ou physiques, ou qu'elle les lui laisse, diminuées seulement et appauvries.
Ne parlons d'abord que du premier de ces
états : il admet encore l'exercice d'une activité d'un genre très-noble, très-élevé, très-rare, excellemment digne d'une âme libre et d'un enfant de Dieu.
Toute la morale stoïcienne était comme enfermée dans un seul mot dont on ne saurait méconnaître l'austère énergie : c'est le mot sustine^ tiens boni
Ce mot, que le stoïcisme antique a répété avec plus d'âpre orgueil que de véritable grandeur, le christianisme seul pouvait le mettre avec profit sur les lèvres des hommes, en tempérant sa superbe fierté par la douceur de l'Évangile.
Sustine! tiens bon! jeune frère, jeune soldat de Jésus-Christ, qui, frappé depuis longtemps par une infirmité cruelle, dévores avec des larmes amères les regrets du travail et de l'action] tiens bon, car Dieu, ton maître et ton ami, voit ta lutte, compte tes efforts, fait tourner à la gloire de son nom et au triomphe de la justice en ce monde le travaif de ta patience lal)orieuse. Quand, à la fin d'une lourde journée, consumée dans des désirs combattus et
dans ramertume cachée de ton sacrifice, tu remets le soir ton âme aux mains de Dieu ; courage! tu as gagné le droit de dire avec honneur l'humble parole des vrais ouvriers : € Seigneur, ce que nous devions faire, nous Tavons fait : nous sommes des serviteurs inutiles ! »
Sustine! tiens bon! toi surtout, âme consacrée à Dieu , mon frère dans l'honneur du sacerdoce, qui, retenu loin des travaux pour lesquels tu avais quitté le monde, souffres si cruellement de n'avoir plus dans l'Église ta part des saints labeurs et des fatigues sacrées. Quand, le soir venu, tu penses à ton troupeau, bon Pasteur, et que tu gémis de n'avoir pu ce jour-là te soulever de ta couche pour lui porter la parole de Dieu , courage! Dieu voit dans Ion cœur l'immensité de ton désir; il l'accepte, il le bénit, il le rend fructueux pour le bien de tout le peuple; tu as bien travaillé, te dis-je, et tu peux répéter sans faiblesse la parole de l'humble dévouement : € Nous sommes des serviteurs inutiles. »
Sustinel tiens bon enfin, âme chrétienne,
qui que tu sois, dont toutes les forces sont abattues par une cruelle langueur, et qui, pleine de généreux désirs pour la gloire de Dieu et pour le bien des hommes , semblés devoir rester toujours inutile à la sainte cause que tu voulais servir. Rappelle ta foi : ne te crois pas rejetée de Dieu parce qu'il n'accepte p. s maintenant de toi un travail sensible et extérieur. Répète-toi souvent que Dieu n'a pas besoin de notre stérile agitation , et que le mouvement perpétuel de Marthe lui apporte moins de gloire que la tranquille contemplation de Marie.
Sache d'ailleurs que souffrir, c'est agir, et que le travail intérieur d'une grande résignation , solidement appuyé sur les fondements de la foi et de l'amour, élève une âme au rang de ces bons serviteurs, qui, inutiles seulement à leurs propres yeux, achèvent dans la patience et dans l'humilité l'ouvrage immortel de Jésus-Christ,