‹ La journee des maladesChapitre 16 sur 57 · COURAGE ET TRAVAIL · texte numérisé non relu

COURAGE ET TRAVAIL

Le malade. — ^lon frère, je ne suis pas comme ceux dont vous venez de parler, qu'une maladie violente ou le fardeau d'une souffrance continuelle tiennent courbés vers la lerre.

La vie n'est pas détruite en moi, elle est altérée. Je ne succombe point au mal, mais j'en sens le poids chaque jour. La souffrance ne m'étend pas crucifié sur un lit de douleurs, mais elle me fait sentir souvent son aiguillon, €t arrête tout à coup sur mes lèvres le sourire

commencé. Je suis faible, inquiet, incertain; je n'ai pas en mon pouvoir la fin de l'heure qui commence, et je ne puis me flatter d'achever le plus bref ouvrage.

Cette extrême incertitude dans cette extrême faiblesse me décourage du travail. Que faire dans une si grande inconstance des forces? J'entends dire que l'effort persévérant et régulier de l'esprit peut seul accomplir de nobles travaux. Que tenter dans cette dispersion continuelle où jette la maladie? Qu'entreprendre au milieu de ces perpétuels changements de temps et de lieux qu'elle m'impose? J'attendrai le retour de la santé pour commencer le travail, et, quand les forces du corps seront venues , quand je serai sûr du lendemain, j'entreprendrai quelque grand ouvrage, digne de ia gloire de Dieu et de l'ardeur de mes désirs !

L'ami. — Mon frère , vous poursuivez en votre âme de vaines chimères, et ce que vous prenez en vous pour faiblesse de corps est surtout faiblesse et défaillance d'esprit.

Il faut savoir que l'ouvrage des hommes sur la terre ne se mesure pas à la quantité de leurs

forces physiques, mais à la qualité de leur volonté.

Regardez aux armées, et considérez comme se mesure le grand travail des guerres. Pensezvous que la victoire y soit assurée d'avance au plus grand nombre et aux plus forts? Toute la suite des histoires, sacrées ou profanes, vous montrera que la victoire ne vient pas là où les corps abondent, mais où l'àme est grande.

C'est Tâme qui fait les armées, c'est la volonté de vaincre qui donne les victoires ; or ce qui est vrai pour les grandes luttes qui font retentir le monde est vrai pour les luttes obscures et cachées de chaque vie particulière.

Le travail est toujours un combat dans lequel la volonté seule remporte la victoire; et la volonté ne remporte cette victoire qu'au prix du sacrifice.

Le sacrifice, voilà le dernier mot de toute action féconde en ce monde. Savoir s'immoler, savoir se perdre, savoir aller du côté de la mort en acceptant la fatigue et l'épuisement que causentles ouvrages difficiles, en surmontant Thorrcur que les sens fatigués ont pour le travail,

en se conduisant soi-même à l'ouvrage comme on ramène au feu une troupe affaiblie et dispersée par une longue lutte.

Ceci est purement une œuvre de volonté, mais c'est aussi la condition de toute victoire contre la paresse naturelle des sens, et par conséquent de tout travail.

Attendre toujours, pour commencer l'ouvrage, que le corps soit bien disposé, que la santé soit parfaite et les forces physiques en bon état, c'est pour beaucoup d'hommes se condamner à l'inaction, c'est dévouer sa vie à la stérilité. La plupart des hommes souffrent toujours par quelque endroit de leurs corps. Tout l'avantage est à ceux qui savent tromper le mal, comme on a coutume de dire, et travailler en dépit d'eux-mêmes.

Il n'y a qu'à voir ce que parviennent à accomplir, malgré tous les obstacles de l'épuisement et de la maladie, les hommes possédés par une grande passion. Que ne fait pas faire à son corps un grand administrateur, quand l'intérêt de son immense fortune réclame des prodiges d'activité ? quelles assiduités ! quelles

veilles ! quels calculs matinals dérobés encore à un sommeil de quelques heures ! quelle présence partout à la fois multipliée ! quel oubli de son repos et de ses fatigues ! C'est l'âme qui porte son corps, et le fait respirer et vivre comme il lui convient. Toutes les grandes passions, la passion de la gloire, cellede lascience, celle même du plaisir, donnent à Tàme cette extraordinaire autorité sur ses sens ; mais la plupart deshommes n'ont pas même de grandes passions, et demeurent somnolents et enfouis dans la médiocrité des petites douleurs et des petits plaisirs.

Pour nous, chrétiens, il est une passion qui doit posséder notre âme : celle de travailler en ce monde, sans trêve ni relàchC; à la venue du royaume de Dieu et au triomphe de la justice.

Heureuses les âmes, — et il s'en trouve, — que cette passion possède jusqu'au point d'absorber en elles toutes les autres, et de leur tenir lieu de passion pour la gloire, pour l'ambition, pour la science, pour le plaisir, pour le bonheur lui-même î Ces âmes-là deviennent, au service de Dieu et des hommes, tout volonté.

tout courage, tout travail, tout sacrifice. Elles ne s'arrêtent plus à considérer tristement si la fatigue augmente ou si la mort semble approcher : elles s'oublient, elles se donnent, elles consentent « à perdre leur vie pour l'Évangile >, et, perdant cette vie d'égoïsme et de lâcheté, qui défigure et dégrade la plupart des âmes, elles retrouvent la vraie vie, selon la promesse du Sauveur, la vie généreuse, large, féconde, la vie à pleines voiles et à pleins bords, celle qui, même en ce monde, trouve déjà sa récompense dans la grandeur de ses œuvres et l'abondance inattendue de ses joies.

Les joies du travail ! Je parle du travail chrétien, accompli avec sacrifice, donné à Dieu, poursuivi sous son regard et dans sa compagnie, dégagé des inquiétudes du lucre ou de l'ambition ; les saintes joies, les consolations incomparables d'un tel travail ! qui saura les redire, quand même il les connaîtrait depuis longtemps ! Un tel travail, d'abord conquis sur les répugnances du corps et sur sa faiblesse, ne tarde pas à tourner en remède, en supprimant pour un temps l'existence même de la

fatigue et ûe la tristesse : « Il n'est pas de chagrin, dit Montesquieu, dont une heure d'étude ne console. » LeR. P. de Ravignan cite ce mot dans une lettre, et il ajoute : «C'est très-vrai ^» Voilà les admirables compensations que l'àme trouve bientôt dans Taccomplissement de son sacrifice , c'est toujours la parole de l'Écriture : Semer dans les larmes et recueillir dans la joie.

Connaissez donc, âme chrétienne, 1 importance sacrée du travail, et n'y renoncez pas facilement pour ce que vous y rencontrez d'obstacles dans l'infirmité des sens. Songez que, depuis le commencement de la grande guerre qui divise le corps et l'esprit, le parfait équilibre de ces deux forces est rare, et que, si le corps n'est pas un peu plus faible que l'àme, il la domine aussitôt et l'oppresse par sa prospérité. Plus d'hommes sont éloignés des œuvres d'esprit par le poids exagéré de la chair que par la souffrance. Remerciez Dieu d'être du nombre de ces malingres dont un écrivain célèbre

' Vie du R. P. de Ravignan, par M. Poujoulat, p. 343.

a dit : « Parlez-moi des malingres..... ceux-là travaillent! d et ayez devant les yeux les exemples de tant de grands saints et de grands hommes qui ont accompli d'immenses travaux r "algré les obstacles de cruelles maladies. La légende du bréviaire romain dit, en parlant de saint Grégoire : « Il faudra éternellement admirer tout ce qu'il a dit, fait, écrit, décrété, ciant accablé d'ailleurs par des infirmités et des maladies continuelles*. » Ce n'est pas qu'un si grand homme n'eût ses heures de faiblesse, ni qu'il fût insensible à la peine de se voir toujours arrêté dans ses travaux parla souffrance. Dans plusieurs de ses écrits, dans son Cojnmentairesiir Êzéchiel, dans quelques-unes de ses homélies, dans beaucoup de ses lettres, il déplore amèrement ses maux et l'obstacle qu'ils apportent à l'exercice de son ministère. « Depuis près de deux ans, écrit-il à Eulogius, je ne sors plus de ma chambre, et mon mal me cause des douleurs si aiguës que je n'ai quel-

* a Admirabilia sunt quae dixit, fecit, scripsit, decrevil, praeseriim infirma semper et aegra valetiidine. »

Brev. Piom. xii mart.

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quefois pas la force de les supporter. La douleur n'est pas néanmoins le plus grand de tous mes maux. L'état où mon infirmité me réduit me rend incapable d'aucune fonction ecclésiastique, et c'est là ma grande affliction. Hélas! ne sortir jamais du lit, ne pouvoir approcher des saints autels, être comme interdit de célébrer les sacrés mystères! Jugez si celte vie languissante n'est pas un continuel martyre, quand on ne voudrait de la santé que pour faire son devoir et accomplir son travail! » Voilà les plaintes de l'homme. — Mais, si nous rapprochons maintenant de ces plaintes ce que l'histoire nous fait connaître de la vie de saint Grégoire, si nous voyons ce grand homme régler de son lit de malade les affaires du monde entier, enrichir la liturgie catholique, réformer les mœurs du clergé, lui donner sa fameuse règle pastorale, organiser partout des missions, traiter avec les Lombards et les rapprocher de la foi, intervenir entre eux et les exarques de l'empire grec, conduire avec une fermeté invincible les affaires de la politique dans un temps d'mcomparables épreuves, veiller à tout.

atteindre à tout dans ie monde, créer la grande mission d'Angleterre, la soutenir, la surveiller, la diriger : tout cela de ce lit de malade dont il déplore si tristement les douloureuses misères; si nous assistons, dis-je, à ce magnifique spectacle d'une âme aux prises avec l'infirmité de son corps, et triomphant d'elle dans de continuels combats, nous apprendrons peutêtre mieux que par tous les discours à ne pas succomber trop vite aux premières atteintes de la fatigue, et à poursuivre à travers les souffrances et les infirmités mortelles l'œuvre que nous avons reçu l'ordre d'accomplir.

Rappelons-nous le mot d'une grande âme qu'on invitait au repos : « Travaillons maintenant, dit-elle, nous aurons toute l'éternité pour nous reposer. »

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