AIMER SA CHAMBRE
L'auteur de V Imitation de Jésus- Christ, ami profond et savant de la solitude, a écrit cette pensée : « La cellule fidèlement gardée devient douce à la longue : mal gardée, elle n'engendre que dégoût et ennui. Si, dès les commencements, tu la cultives et la gardes avec constance, elle deviendra bientôt pour toi une amie bien-aimée, et la plus chère des consolations*.» Cette belle maxime qui peut sembler au ore-
* « Cella conlinuala .]iilri'=rit et maie custodila taedium général. Si in principio conversionis luae bene eam incolueris et cusioJieris, eril libi poslea dilecla arnica, et gralissimum solalium. »
[Delmil. Chr., liv. I, ch. 20J.
9G L\ J»-URNÈE
mier regard écrite pour des moines, considérée de plus près, s'applique avec une justesse admirable à toutes les âmes. Il est vrai pour toutes que le goût de la vie intérieure dépend beaucoup des habitudes qu'elles prennent dès le commencement, et qu'on peut acquérir ou perdre ce goût bienheureux selon qu'on fait dans le principe quelques efforts pour se recueillir, ou qu'on s'abandonne sans réserve à la niaiserie tumultueuse du monde.
Mais je crois celte pensée particulièrement consolante pour les malades, auxquels elle découvre une source ignorée de douceurs en un point où ils ne soupçonnaient la plupart du temps que fat»gue et ennui.
Le médecin vient de vous quitter. Il a examiné l'état de votre mal, il s'est rendu compte des menaces et des espérances qu'il présente. Il vous a déclaré que, selon sa conviction, il y a nécessité pour vous de garder la chambre pendant longtemps. Vous voilà seul après son départ, seul avec votre chambre.
Qu'allez-vous lui dire d'abord, à cette chambre que Dieu vous a donnée par miséricorde
pour abriter vos infirmités? De quel air allezvous l'accueillir quand elle s'ouvre devant vous? d'un air courroucé ou anrii? Prenez-y garde : il n'y a rien là d'indifférent.
Au lieu d*y rentrer brusquement, et de la parcourir avec colère et dépit; au lieu de jeler sur les objets qui la meublent un regard de dégoût et comme d'insulte, au lieu d'appuyer votre front sur la vitre de la fenêtre, et de rêver avec une ardeur fiévreuse au plaisir qu'il y aurait de courir loin d'elle au dehors : croyezmoi, restez amis; cette chambre vous aimera si vous l'aimez, et, tout considéré, vous avez plus besoin d'elle qu'elle n'a besoin de vous.
Enlrez-y donc sans amertume, en esprit de paix; il importe de bien commencer tout d'abord, a Fermez votre porte et appelez à vous A Téternel consolateur : Claude super te os- « tium tuuiiu et voca ad te Jesum, dilectum « tuum '. » Dites à cet ami fidèle que la pers[)cc- Uve d'une plus longue et plus solitaire intimité avec lui ne vous effraye point, et que, pour
* De (mit. Clir., Ibid.
la goûter davanla^je, vous acceptez sans amertume les privations qu'éprouvera la nature sensible à garder la clôture. Il est bon de remplir d'abord cette chambre, que vous habiterez longtemps, par la présence adorée de l'ami divin. Que de fois vous aurez besoin de sa bienfaisante compagnie î Demandez-la-lui constante. Acceptez-en les conditions. Consentez à subir les épreuves qui vous seront offertes; ne refusez rien de ce que Dieu voudra!
Relevez-vous et regardez maintenant. N'est-il pas vrai que les choses ont pris un nouveau visage? Qu'a-t-elle de sinistre et de méchant, cette chambre avec laquelle vous allez vivre? elle vous connaît, et, si vous n'avez pas su jusqu'à ce jour goûter le charme de sa conversation solitaire, c'est votre faute et non la sienne. Traitez-la donc comme une personne dont on recherche l'amitié. Ne négligez pas de l'embellir un peu et d'y mettre un bon ordre. La propreté de la chambre est comme une extension de celle du corps : l'une et l'autre sont particuhèrement nécessaires au malade. Bien or-
donnée, cette chambre vous plaira davantage ; obscure, elle sera plus claire; petite, elle paraîtra plus grande; pauvre, elle aura la parure des pauvres, et c'est la seule que je lui souhaite ! A vrai dire, il me semblerait difficile d'aimer une chambre magnifique, ornée avec luxe, et qui étalerait pompeusement sa vanité superbe. Une telle chambre n'est guère capable d'intimité. Elle aime et appelle la foule, il lui faut du bruit et des fêtes; solitaire, elle boude et s'ennuie. De là vient qu'on peut avoir des palais et n'avoir pas sa chambre. Je n'ai donc rien dit qui ne soit applicable aux plus simples et facile aux olus pauvres.
Si simple que je suppose votre cellule de malade, je pense qu'elle renferme plusieurs objets dont la pauvreté ne prive pas les pauvres, dont la richesse ne dispense pas les riches. Regardez ces objets. Ce sont des hôtes connus, mais jamais peut-être, depuis longtemps, ne les avez-vous honorés d'un regard, si ce n'est du regard indifférent et distrait de l'homme qui vit au dehors. Revenez à eux. Sachez qu'ils ont leur prix; et, si vous en doutiez, Dieu
veuille ne pas vous l'apprendre en vous faisant connaître la froideur et la nudité de Texil ! Un homme d'esprit, consigné malgré lui chez lui, écrivit jadis un voyage d'un genre nouveau qu'il intitula : Voyage autour de ma chambre. Voilà certes un admirable voyage pour un malade! Entreprenez-le courageusement. Si vous y apportez un peu d'attention et de cœur, vous serez étonné vous-même des surprenantes découvertes que ce voyage vous fera faire. Tel homme qui a fait deux fois le tour du monde peut avoir découvert moins de choses qu'un pauvre reclus en faisant le tour de sa chambre. Tout est dans la manière de voyager : car on ne trouve guère dans les voyages que ce qu'on y apporte, et vous pouvez apporter dans celui que je vous propose tant de patience, tant de souvenirs, tant d'observations, tant de recueillement, tant de sincérité intérieure, tant de désirs, tant d'espérance, tant d'élan, que vous arriverez à gravir, sans presque vous en douter, des hauteurs admirables, d'où vous découvrirez tout à coup ce qu'il y a de plus grand à voir dans l'univers : votre âme et Dieu !
Courage donc, et mettez-vous en marche.
Deux mois, trois mois, vous paraissent longs et interminables : ils auront passé depuis longtemps qu'à peine aurez -vous commencé le grand voyage dont je voudrais vous donner l'ambition !
Entrez dans ces régions toujours nouvelles de la réflexion et de l'intelligence, où chaque pensée vous dévoilera des aspects» nouveaux ; laissez pour ces progrès intérieurs les désirs de continuels changements qui vous obsèdent : il n'est rien pour tourmenter les pauvres malades comme le démon du changement. La terre est peu variée comparée à l'àme et au monde intelligible. C'est par la qu'il faut avancer sans relâche, c'est là seulement qu'on peut diriger sans folie les ardeurs insatiables de désirs sans fin ; car la terre est plus petite que le cœur de l'homme, et il n'y a de plus grand que Dieu seul!
Or on trouve Dieu surtout dans ce silence ami de la cellule dont parle si tendrement le saint auteur de V Imitation. Mon frère, voilà cette chère cellule, voilà vos livres pour vous
parler, vos tableaux pour vous distraire, vos papiers intimes pour vous entretenir doucement du passé, votre crucifix pour vous promettre l'avenir : il n'en faut pas tant, quand il est sage, pour la félicité d'un homme I — Aimer sa chambre.