‹ La journee des maladesChapitre 20 sur 57 · FAIBLESSE · texte numérisé non relu

FAIBLESSE

C'était Thiver. La nuit était obscure et froide. Sur un chemin de la Judée une femme marchait, soutenue par la main d'un pauvre artisan. Ils étaient proches de Bethléem.

Celui qui, passant par ce chemin, aurait rencontré le faible cortège, bon et compatissant, eût été rempli de pitié; dur et superbe, rempli de dédain pour tant de misère.

La femme s'arrêtait de temps en temps le long de la route, épuisée de fatigue : mais elle parlait de Dieu et reprenait la marche.

Rien de plus chétif, de plus pauvre, de plus

délaissé, de moins important, n'avait paru aux regards des hcmmes. Rien de plus indifférent, ce semble, aux destinées du monde.

Cependant l'heure où celte femme marchait sur le chemin était l'heure décisive des siècles. Toute la terre était à ses pieds dans l'angoisse d'une attente inexprimable, les cieux regardaient la femme, et, quand cette faible femme eut donné le fruit de son sein, il fut chanté dans les hauteurs divines : « Gloire à Dieu et paix aux hommes ! >

— Pourquoi donc mesurez-vous à votre faiblesse l'étendue des desseins de Dieu sur vous ? Quand saurez-vous jusqu'à n'en plus douter que Dieu se plaît à tirer sa gloire de ce néant?

Quand croirez-vous qu'il choisit par préférence ce qui est faible en ce monde pour confondre la force? Quand croirez-vous que cette faiblesse élue et consacrée de Dieu est plus forte que toute la force des hommes?

0 vous qui sentez vos forces défaillir, et qui, vous arrêtant sur un chemin de la vie, vous demandez avec désespoir pourquoi Dieu vous

a réduit en cet état, relevez la tête et espérez : « Ce qui est mortel est semé dans l'infirmité de rhomme pour grandir dans la force de Dieu, semé dans la mort pour grandir dans la vie, semé dans rabaissement et dans la lionte pour grandir dans la gloire'. >

Voyez les élus de Dieu, ceux qu'il a chargés de faire ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a choisis parmi tous pour lui rendre gloire. C'étaient des faibles aux regards du monde. Mais ces faibles sont devenus forts, et ils ont trouvé la force dans leur faiblesse même, jusqu'à paraître tout à coup les plus grands du peuple à rheure des combats : Convaliierunt de infirmitate, fortes facti sunt in bello*l

Si vous étiez fort selon le monde, il faudrait craindre davantage d'être, négligé de Dieu, et tenu pour inutile à ses ouvrages ; car il y emploie rarement ces forts de la terre, qui sont dans sa main des instruments trop fiers et trop superbes, et qui détournent bientôt

♦ î Cor. XV, 43.

' llebr. XI 34,

à leur propre avantage l'honneur dû à lui seul.

Mais vous qui avez été brisé par l'épreuve, longtemps instruit et convaincu de votre propre et personnelle impuissance, vous avez acquis dans la faiblesse une aptitude particulière à servir Dieu.

L'apôtre le savait, il s'en réjouissait pour lui-même, et il disait dans le mouvement intérieur d'une profonde exultation : « S'il faut me glorifier enfin de quelque chose, je me glorifierai hautement de ma faiblesse ^ » — Et ailleurs : « Bien volontiers je me glorifierai dans l'extrémité de ma faiblesse afin que vienne en moi la force du Christ'. » Et enfin : 't Oui vraiment je m'aime, je m'admire dans mes infirmités, dans mes opprobres, dans mes misères, dans mes persécutions, dans mes angoisses : plus je suis faible, plus je suis fort^ ! »

Étranges paroles et qui semblent le jeu d'un paradoxe : paradoxe sublime en effet, qui pose

1 II Cor. XI, 30.

2 I Cor. XII, 9.

^ II Cor. XII, 10

la suprême force dans la suprême faiblesse, parce que la faiblesse humble et sentie du serviteur appelle le secours tout -puissant du Maître, et qu'ainsi la vraie force, celle qui peut tout, celle que rien n'arrête, naît, grandit et s'achève dans l'infirmité : Virtiis in infirmitate perficitiir.

Laissez donc l'impie à Torgueil de sa force prétendue, laissez-le, chrétien, vous mépriser dans votre faiblesse et dans la chétive mesure de votre esprit, de votre fortune, de votre vie elle-même. Vous êtes faible, mais avec l'aide de Dieu vous attaquerez le géant, « le géant ne sera pas sauvé par la quantité de sa force , gigas non salvabitur in mnltitudine virtutis sux^j>, et le peuple se demandera comment, à peine engagé dans le combat, le colosse est déjà tombé sous le bras méprisé de David.

Vous vous étonnerez vous-même de vos propres victoires, et, le souvenir présent de votre faiblesse vous défendant de vous en attribuer l'honneur, vous rapporterez désormais toute

* Ps. xxiii, 16.

gloire à qui elle est due, au seul Seigneur et Dieu tout-puissant, qui est la pierre angulaire et toute la force de ceux qui espèrent en lui. Dominus petra mea et robur meum * !

• II Reg. xxii, 2.

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