L'OBÉISSANCE DU MALADE
a Mes frères, je vous adjure par la miséri- € corde de Dieu d'offrir au Seigneur vos corps € comme une hosile vivante, sainte, digne de « lui, avec une obéissance raisonnable V »
Ce texte de l'Apôtre s'applique admirablement aux malades. Il leur conseille plus opportunément encore qu'aux autres hommes cette obéissance raisonnable qui est l'honneur de la vie chrétienne.
— « Faites le bien, dit saint Anselme, mais
* l\om. XII. 4,
de telle sorte que vous en puissiez toujours rendre raison. »
— « Que votre obéissance soit raisonnable, dit saint Basile, c'est-à-dire accomplissez la volonté divine avec intelligence, circonspection, raison saine et droit conseil ; suivez la raison dans votre obéissance, non pas la passion et l'entraînement'. »
— « La raison, dit saint Bernard, est la modératrice et la conductrice des vertus, des affections et des mœurs. Elle met Tordre dans le bien : Tordre apporte avec lui la mesure, la beauté^ la perpétuité. Otez la raison, la vertu même se change en vice'. »
Tout 'ceci s'applique, dans l'intention des illustres Pères que nous venons de citer, à l'obéissance du chrétien envers Dieu. S'ils veulent que cette obéissance soit raisonnable, que sera-ce de celle qui s'adresse aux hommes? Et, pour en venir au détail, que sera-ce de l'obéissance du malade au médecin ?
Mais que doit-on entendre ici par obéissance
* Brev. reg., reg. 230.
* S. Bern. serm. 40, in cantie.
raisonnable? quelles sont ses conditions, ses qualités, ses limites?
Il y a d'abord une obéissance déraisonnable, insensée, injuste : c'est celle que le malade donne au médecin contre le devoir et la conscience.
Nous avons parlé de la superstition médicale, et de cette confiance aveugle qui persuade dr demander à un homme beaucoup plus qu'il ne peut donner. Elle a pour conséquence inévitable une certaine obéissance fanatique, dont TelTet le plus certain est de livrer sans réserve une âme chrétienne à une autorité qui peutêtre ne consultera ni la voix de Dieu, ni celle de la conscience, ni celle dubonsens. On aperçoit d'abord le danger d'un pareil excès. Trop de malades tombent dans celte pitoyable extrémité: 4 Le médecin l'a dit; » pour beau* coup d'âmes faibles, c'est la loi suprême; et quand Dieu même contredirait, on suivra les ordres de l'homme.
Qu'arrivera-t-il donc si le médecin, au lieu d'être cet homme sage, honnête, éclairé, craignant Dieu et respectant les âmes dont nous
avons si fort conseillé la recherche, est cet esprit fort, ce matérialiste grossier, cet homme de chair et de sang comme il s'en rencontre? Quel scandale que la vie d'un enfant de Dieu réglée par cet homme ! Quelle pitié que l'obéissance superstitieuse aune telle âme à un tel despote ! 11 trouvera l'église froide, et l'on n'ira plus à l'église. Il trouvera les lectures fatigantes, et l'on ne lira plus. Il déclarera déraisonnables les lois de Dieu, et l'on se séparera de Dieu pour lui plaire. Je m'arrête. J'en pourrais dire davantage. Où n'ira -t-on pas? Certes, l'obéissance raisonnable dont parle l'Apôtre n'a rien de commun avec ce puéril fanatisme, qui, sous prétexte de guérison corporelle, peut mettre une âme hors la loi de Dieu et du devoir, et quelquefois de l'honneur. Cependant il est juste d'obéir, et cela est raisonnable, dit l'Apôtre. Mais quand et comment? Quelles circonstances rendent raisonnable, et même religieuse et agréable à Dieu, l'obéissance du malade au médecin?
La première condition de l'obéissance raisonnable pour le malade est l'estime n^u'ïl porte
DES MALADES lo?
à son médecin. L'homme dont vous connaissez la vertu comme la science, et dont vous respectez le caractère, mérite d'être obéi, et l'obéissance que vous lui donnerez sera fondée en raison. Cet homme connaît Dieu, il connaît vos devoirs puisqu'il remplit les siens ; il tiendra compte de votre âme puisqu'il croit à la sienne ; il ne se fera pas un jeu de sacrifier votre vie morale aux prétendus intérêts de votre corps, puisqu'il respecte en lui cette vie morale et qu'il obéit à ses lois.
Un tel médecin n'aura qu'un but en vous soignant : vous rendre à l'exercice de votre ministère en ce monde et à l'accomplissement de vos devoirs, en réparant en vous les désordres de la maladie. Vous le savez, vous le croyez, vous l'avez éprouvé déjà : n'ayez plus nulle hésitation. Quand cet homme parle, il est sage d'obéir: RaHonabile ohsequium.
Une autre considération, plus directement religieuse, s'ajoute à la première pour relever votre obéissance et la rendre agréable à Dieu. Le chrétien malade doit se constituer en état de victime, et accepter tous les détails du sa-
crifîce, douloureux ou répugnants. Mais le premier sentiment qui doive se rencontrer dans cet état de victime est celui de la soumission, du renoncement à la volonté propre, de l'obéissance librement acceptée.
C'est le temps de fermer les yeux et de marcher avec foi dans les ténèbres, comme Pierre éveillé la nuit, et sortant de l'obscure prison, guidé par la main forte et sûre de l'ange sauveur.
Ce sacrifice intérieur de la volonté est raisonnable, puisqu'il est offert à Dieu, qui se sert des hommes et des événements pour mettre à l'épreuve la patience et la fidélité de ses fils. Rationabile obsequium.
Mais de tous les motifs qui peuvent rendre raisonnable votre obéissance, il n'en est point de plus juste que celui de revenir, par la guérison, à l'accomplissement de vos devoirs et de votre vocation divine.
Cette vocation vous regarde tout entier : elle touche tout en vous, l'âme et le corps.
L'homme, avons-nous dit, est une âme servie par des organes ; or toute âme venant sur
la terre y apporte avec elle un ordre particulier de Dieu à exécuter et comme une sorte de programme divin à remplir. C'est ce qui constitue sa vocation, et le corps, dont elle s'empare en venant en ce monde, ne lui est ionné que comme un instrument propre à exécuter le plan divin.
Le corps, saisi et formé par Tâme, entre donc aussitôt en partage de sa vocation ; et de môme que le serviteur du prêtre participe en quelque manière à la vie sacerdotale, et le serviteur du soldat à la vie militaire, de même le serviteur de l'àme reçoit d'elle une forme de vie, une destination, des devoirs particuliers auxquels désormais il doit satisfaire.
Ces devoirs particuliers du corps, correspondant à la vocation supérieure de l'àme, constituent sans aucun doute la part la plus noble de la vie physique. Une àme ne reçoit pas son corps pour en tirer seulement un service général et banal, comme de toucher, voir, entendre, changer de lieu , mais elle en doit tirer un service spécial, directement en rapport avec sa vocation divine. L'homme de
guerre ploiera son corps aux fatigues et à Fadresse des armes, le prêtre au dévouement de chaque heure et à la chasteté, l'artiste à la justesse du regard et de la main, Torateur à la noblesse du geste, le médecin à i'habileté du coup d'œil, l'érudit aux veilles qui atteignent l'aurore, et au tremblement prolongé de la lampe sur les vieux hvres.
Voilà surtout pourquoi le corps vous a été donné, voilà le grand service du corps, et sa mise en partage de la vocation et de la destinée de l'âme.
Lors donc que la maladie menace de rendre votre corps inutile au service de Dieu et incapable de satisfaire aux devoirs de votre vocation, il est juste, il est sage, il est digne de Dieu de consacrer tous vos soins à rendre à ce corps les forces sans lesquelles vous ne sauriez accomplir vos devoirs.
Pluf les efforts du médecin seront dirigés vers ce but spécial, plus il sera juste de les seconder : plus ses conseils et ses commandements tendront à vous remettre dans le service actif de Dieu et des hommes, selon l'ordre de
votre vocation, plus il sera raisonnable à vous d'obéir.
Le médecin ne fait alors que rendre à votre âme, plus fort et plus docile, Tinstrument de son travail.
Mais si les ordres du médecin, au lieu de servir les intérêts de votre vocation, les con-, trarient et les contredisent, prenez garde; il faut peut-être résister, certainement délibérer. Ne cédez alors ni trop facilement ni trop vite. Vous n'êtes pas en ce monde pour y vivre à tout prix très-longtemps, mais pour y faire l'ouvrage de Dieu, dût cet ouvrage exiger de vous des sacrifices. Saint Augustin se plaint, dans plusieurs écrits, de souffrir de violents maux de tête : je suppose, sans le savoir, que son médecin lui conseilla souvent le repos absolu et l'éloignement de tout travail. Ce grand homme remerciait sans doute le prudent docleur, et continuait, Dieu merci, ses veilles immortelles !
On défendait un jour à la sainte et admirable sœur Rosalie, déjà malade, de sortir pour visiter ses pauvres : « iMes enfants, dit-elle aux
jeunes sœurs qui Tentouraienl, laissons les médecins faire leur métier, et nous, faisons le nôtre ! >
— Que conclure de tout ceci? Je le laisse à votre sagesse, cher lecteur; persuadé qu'avec Taide de Dieu vous saurez trouver la mesure de cette obéissance raisonnable, qui, fondée sur de sérieux motifs, élève celui qui commande, honore celui qui obéit, cherche avant tout la volonté de Dieu, respecte tous les devoirs comme tous les droits de l'âme, et lui laisse même une part d'indépendance pour les hardiesses généreuses.
11 y a telles rencontres où la prudence des hommes perd juridiction : ce sont les cas réservés du dévouement.