‹ La journee des maladesChapitre 32 sur 57 · G LA JOURNÉE · texte numérisé non relu

G LA JOURNÉE

Après trente années de vaine attente et d'espérances déçues, cette parole ne paraîtrat-elle pas au paralytique une ironie cruelle? Comment va-t-il l'accueillir? Avec chagrin, sans doute, et amertume? — Non, car il croit et il espère toujours.

« Seigneur, dit-il seulement, je viens ici sans me lasser, et j'attends le mouvement de l'eau -, mais n'ayant personne qui me jette dans la piscine, un autre m'y devance toujours, et je reste infirme. »

— « Lève toi, dit le Sauveur, et marche î »

— 0 parole inattendue ! ô effet plus surprenant encore que la parole ! ô moment béni que celui où le Sauveur récompense tout à coup la patience de ses fils, et répare en une heure les ruines de toute une vie !

« Lève-toi et marche! d — Vous l'entendez, mon frère, cette parole de résurrection et de salut; mais elle a son jour et son heure, et il faut savoir l'attendre.

Car c'est la coutume de Dieu, que, pouvant accomplir en un moment les plus grands ouvrages, il suit à l'ordinaire, dans le gouverne-

ment des choses, les lois et les convenances du temps.

Il fait ainsi pour ne point déroger aux lois générales que sa sagesse a posées dès le commencement, et qui lui rendent une grande gloire ; il le fait encore pour associer l'homme à ses ouvrages, et lui donner une part de travail et de mérite dans leur accomplissement.

Car le paralytique guéri dès le premier jour donnerait aux hommes moins d'enseignements, et à Dieu moins de gloire, que retenu d'abord dans son infirmité, selon l'ordre ordinaire de la nature, et conservant dans des membres frappés de mort une âme pleine de vie et de courageuse patience.

Le secours vient cependant, parce que l'an:, de nos âmes ne souffre point qu'elles soient tentées outre mesure. La main de l'ami se montre tout à coup. On ne l'attendait plus, on ne prévoyait plus rien. On est surpris autant qu'heureux, tant l'action est rapide et joudnine! Ce sont les procédés de l'amour; il se cache un temps pour éprouver le désir et

la fidélité de ce qu'il aime, mais l'épreuve lui est dure à lui-même, et bientôt rien ne le retient plus : € Il marche, il court, il vole, il donne tout ce qu'il a, il ne connaît ni obstacles ni mesure, il ne connaît rien d'impossible, il ose tout, il entreprend tout, il accomplit tout*. >

Heure bénie! heure douce et heureuse entre toutes, qui rend tout à coup la présence de l'ami divin, et avec elle les effets de sa toutepuissante miséricorde ! Mais surtout heure précieuse, quand de longs jours de patience ont mérité de la voir, et que son secours inattendu couronne une espérance qui ne s'était pointlassée! Parmi tous les témoignages de foi et d'amour que peut donner une âme à son Dieu, en est-il qui surpasse le témoignage de cette patience? En est-il qui égale le témoignage d'une àme dont aucun abandon n'a pu décourager l'espérance, aucun exil ébranler la fidélité?

Ame chrétienne, c'est donc un grand ouvrage que l'on vous propose aujourd'hui. Le

J De Imit. Christu 1. III, 6.

saint auteur de Vlmitatiôn l'admire lui-même alors qu'il Tordonne : « C'est chose grande et « très-grande, dit-il, — magnum^ valde maa gnum, — que de savoir se passer de la con- € solation môme divine, et de soutenir courac geusement, pour la gloire de Dieu, Texil du <i cœur \ j> La maladie ajoute encore aux peines de cet exil; et le chrétien qui, souffrant et en apparence délaissé, persiste dans la foi, dans Fespérance et dans l'amour, est vraiment un martyr, et l'une de ces victimes sacrées dont l'holocauste, uni à celui de Jésus-Christ, sauve incessamment la terre.

Ame chrétienne qui lirez cette page, si le prolongement de la souffrance avait enfin lassé votre àme jusqu'à diminuer en elle la foi et l'amour, fermez le livre ici, et dans le silence du cœur dites à l'ami divin que, s'il le veut, vous souffrirez encore pour sa gloire !

Couchez-vous comme le pauvre paralytique le long de la piscine. Voyez sans colère et sans amère jalousie d'autres que vous toucher son

* De Imil. Christi, 1, 9.

no LA JOURNÉE DES MALADES

onde salutaire et se relever guéris. N'accusez ni Dieu ni les hommes, attendez celui qui vient, car il vient, vous dis -je !

a Encore un peu de temps, dit le Seigneur, et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps, et vous me rev»>.rrez \ d

« Encore un peu de temps très-court, et celui qui doit venir viendra, dit le prophète. S'il ne paraît pas, attendez encore. Il vient, il vient, il ne peut plus tarder. — Si moram fecerit, exspecta illum : quia veniens veniet, et non tardahit\

* Jo. XVI, <6.

9 Proph. Habac, il, 3.

Ift LECTURE

Si la maladie n'ôte pas à votre esprit toutes ses forces et lui permet encore le demi-travail de la lecture, remerciez Dieu, et profitez avec soin d'un si grand secours.

Car, sans parler des dommages de l'àme, il est certain que rabattement intellectuel réagit fatalement sur le corps ; tandis qu'une douce et iîagc activité entretenue dans l'esprit excite la vie générale et la soutient.

Je suppose donc que la maladie, sans vous laisser assez de forces pour la suite ordinaire de vos travaux, vous permette la consolation

des lectures faciles : quels livres allez-vous choisir ?

Auriez- vous été jusque aujourd'hui du nombre de ces personnes qui, honnêtes et scrupuleuses dans le choix de leurs relations, ne le sont point dans le choix de leurs lectures, et acceptent volontiers dans leur intimité des livres dont elles rougiraient de fréquenter les auteurs? Singulière morale que celle-ci ! on se refuse donc aux compagnies mauvaises, non pour le mal qui s'y rencontre, mais pour le jugement qu'en pourrait porter le monde? Singulière façon d'entendre l'honneur ! Tandis qu'au grand jour on ferme sa porte à un personnage méprisé, on lui livre en secret l'entrée de sa conscience, et pendant de longues heures, seul avec lui, on accepte avidement ses hardis propos et ses confidences risquées !

Or, il se trouve des âmes honnêtes pour tomber dans cette grossière inconséquence, et pour vivre habituellement, malgré leur sévérité d'apparat, en compagnie d'àmes déshonorées ou suspectes.

Mon frère, c'est l'heure, en tout cas, de chas-

serloin de vous ces honteux visiteurs. Leur présence est toujours un dommage, mais dans le temps présent elle serait une calamité. Respectez votre faiblesse, respectez votre souffrance, ne vous livrez pas désarmé aux outra*ges de l'impudeur impie.

Un livre est une personne. Comme vous ne souffririez point en ce moment la présence insolente du premier venu, et les rires honteux dont un histrion entreprendrait de vous distraire, vous ne devez point souffrir qu'un livre sans cœur touche à votre àme souffrante et insulte à vos peines.

Prenez garde : le malade vit beaucoup dans ses souvenirs. La mémoire est la compagne de ses longues heures de solitude et d'insomnie. Que cette compagnie soit noble et pure! Ne souffrez pas qu'elle s'abaisse, et vous apporte, au lieu d'un secours élevé, l'épreuve fatigante de souvenirs inacceptables. — L'honneur de la mémoire! sa délicatesse! sa virginité! Heureux qui n'a jamais perdu ce cher trésor, dont tous les regrets et tous les efforts d'oubli ne peuvent réparer la ruine !

1. Je suis fort d*avis que vous lisiez des livres d'agrément. Il s'agit certainement de fuir l'ennui et la tristessse, et de relever votre courage par la gaité, cette vertu vraiment française, qui ajoute un charme à l'héroïsme même, et nous tient fidèle et joyeuse compagnie jusque sur nos champs de bataille.

Or, c'est un champ de bataille que votre lit de malade, et je vous engage fort à y faire « contre mauvaise fortune bon cœur. »

Mais c'est ici qu'il faut savoir choisir.

Dans vos lectures d'agrément cherchez la simplicité, le naturel, l'intérêt noble et élevé. Je ne vous parle même plus des livres mauvais, dévoués à la fatale mission de jeter du style sur des blasphèmes, et d'effacer, à force de sophismes et de confusions, les limites de l'honneur.

Rejetez encore ces compositions romanesques où l'auteur recherche les situations compliquées, forcées, dramatiques, comme ils disent, et croirait tout perdu s'il laissait dans ce qu'il écrit des droits à la vraisemblance et au bon sens. Pitoyables livres, qui ne semblent pas s'adresser à l'âme, mais au sang et aux nerfs du

lecteur, et ne point ambitionner de meilleur succès que de lui donner la fièvre î

Est-ce la fièvre, dites-moi, que vous cherchez?

Mais si les romans à sensiblerie et à coups de poignard sont des fléaux pour l'imagination affaiblie d'un malade, je redoute davantage encore pour lui ces productions des derniers jours, qu'il faut bien nommer par leur nom pour les faire reconnaître, et qui, sous le titre de littérature réaliste, ont travaillé si énergiquement parmi nous à avilir et à crétiniser les esprits.

Le ré alisjïie ! Quoil serait-il possible que le réel fût ce qu'ils disent? Quoi ! voilà tout ce qu'ils possèdent pour consoler votre àme des spectacles vulgaires du monde et de sa triste monotomie? Voilà tout ce qu'ils connaissent pour relever votre cœur, le fortifier contre l'épreuve et l'ennoblir? Voilà tout ce qu'ils inventent pour captiver et charmer votre esprit? Quand nos pères décrivaient le héros de leurs romans, ils parlaient du moins de ses vertus ou

de ses vices: ceux d'aujourd'hui consacrent

quatre pages à décrire son fumier — Oe

grâce, passons, lecteur, nous nous reposerons autre part.

Ayez en grand dédain cette odieuse littérature, qui prend publiquement à tâche d'arracher les âmes au monde supérieur, de les découronner de toute parure spirituelle, de les dépraver par le cynisme, de les jeter encore une fois dans ce qu'ils nomment le réel, — c'est-àdire dans la boue, — et de les habituer même à y vivre sans souffrir !

Que de tels livres vous demeurent étrangers ; î^ec noimnentur in vobis^ !

Les bons livres, honnêtes, charmants, délicats, élevés, spirituels dans tous les sens du mot, instructifs en même temps que reposants, ces livres ne sont, Dieu merci, ni difficiles ni rares à trouver. Cherchez ceux-là. Je vous promets dans leur compagnie un véritable secours intelligent et cordial.

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