‹ La journee des maladesChapitre 34 sur 57 · LES VISITES · texte numérisé non relu

LES VISITES

La première chose que vous ayez à faire, cber malade, est de fermer votre porte.

La seconde est de savoir à qui vous l'ouvrirez.

Ceci mérite réflexion.

Si le malade doit composer avec soin sa bibliothèque, avec quels soins et quelles précautions doit-il composer sa compagnie ! — Les visites ! prenez garde à ces livres vivants et volontaires, qu'on ne peut fermer à sa guise, et qui souvent parlent encore quand on succombe à la fatigue et qu'on voudrait dormir I

LA JOURNÉE DES MALADES !8j

Nous sommes convenus d'une chose en commençant ces réflexions : c'est qu'un des bienfaits spirituels de la maladie est la retraite, le silence et le recueillement de l'àme dans la solitude.

Dieu vous conseille b silence, et le médecin vou«^ l'ordonne : voilà un cas. rare peut-être, où les deux autorités seront toujours d'accord. Il serait bien inexcusable de désobéir !

On parle tant dans le monde î et vous avez tant parlé depuis dix ans ! Y avez-vous pensé? Qu'un peu de silence, pendant quelques jours, serait reposant pour votre âme!

Vous aimez beaucoup ce qui est nouveau ? Taisez-vous donc un peu. Qui sait si le silence n'aurait pas aussi ses surprises et ses émotions ?

Mais je m'aperçois que je vous parle de silence à propos de conversations, de relations et de visites. Suis-je bien loin de mon sujet? Non, car le silence, c'est d'abord la visite de Dieu. Réservez donc, encore une fois, la plus lar^^e, la plus sûre, la meilleure part de vos heures à cet liôle divin. Lui ne fatigue jamais,

lui comprend toujours , lui ne quitte jamais l'âme soufTranle comme il l'avait trouvée !

Qui recevoir maintenant ? Peu de monde.

D'abord ceux que la Providence même vous désigne : ceux qui vous entourent et vous soignent, vos très-proches parents, vos domestiques.

Ceux-ci ne fatiguent point. Ils sont de Tordinaire et de toujours. Rien d'apprêté ni de guindé n'est nécessaire avec eux. Ils consentent à vous donner les plus menus soins, et vous consentez à ne leur paraître ni spirituel, ni fier, ni charmant.

Jouissez, croyez-moi, du repos très-rare que vous laisse la vanité. Laissez venir à vous les soins humbles et modestes des mains qui vous servent. Mais en voyant ces fidèles et tendres mains vous soulager et vous servir, aimez-les respectez-les ! Toutes les cajoleries que demain vous fera le monde, quand vous n'aurez plus besoin de secours, vaudront-elles l'attention de cette domestique fidèle, dont le dévouement demeurera d'autant plus obscur qu'il était plus nécessaire /

Et les visites ? — Après les soins d'une famille, si Dieu vous les accorde, recevez avec joie et reconnaissance un petit nombre d'amis; de ceux qui connaissent votre âme, ses besoins, ses goûts, ses faiblesses; de ceux qui vous relèveront par de courageux conseils, et ne conspireront pas avec votre mal pour vous affaiblir. Ils viendront, ceux-là, à l'heure choisie, à l'heure intelligente. Ils prieront avec vous, ils vous feront une lecture opportune, ils vous égayeront par d'aimables paroles. Plus vous souffrirez, plus ils seront fidèles. Plus votre demeure deviendra sombre et triste, plus souvent ils en toucheront le seuil ; attirés par le malheur comme d'autres par le plaisir, leur zèle croîtra comme la mauvaise fortune, et si un jour il devenait périlleux de vous approcher, deux ou trois seraient encore là pour presser votre main, au risque d'en rapporter la mort.

Et les visites? — Mais de grâce, qu'entendezvous par ce mot? Entendez-vous quelques personnes choisies, quoique non intimes, dont la démarche auprès de vous n'est pas un témo^-

gnage menteur, mais qui sincèrement s'intéressent à vos souffrances et denjandent à vous le dire? Vraiment, laissez-les entrer, et, sans Us incommoder de vos doléances et de vos soupirs, renvoyez-les édifiées du moins d'avoir vu comment se comporte un chrétien dans l'épreuve.

Mais, pour le dire enfin, si vous entendez par visites les ridicules promenades du monde, ses grimaces, ses froides condoléances, ses consolations dérisoires, ses maximes sensuelles, son empressement calculé, ses bavardages, son tt mps perdu, ses ennuis incurables, ses médisi;nces, sa piété distraite, ses regrets gonflés et vides, en un mot, le vieux comédien sans cœur qui court par le monde ; croyez-moi, confiez votre porte à un homme sûr ; que celui-ci soit ferme, et grondez-le s'il faiblit!

Hélas ! je parle bien à mon aise des embarras du monde et de l'importunité de ses faveurs ! Pour qui donc, mon Dieu, ai-je écrit ces réflexions ? Il me semble que je n'ai parlé jusqu'ici qu'aux heureux de la terre, à ceux que la fortune a lassés de ses dons et dégoûtés d'elle-même en se prodiguant !

0 pauvre de Jùsus-Chrisl, qui, consumé de fièvre dans ta mansarde, attends d'un cœur plein de désirs la visite de la charité, non, je ne t'oublierai pas ! Ce n'est pas toi qu'il faut prémunir contre les dangers de la foule : la foule n'est pas de ton côté, l'importune politesse dt monde ne falij^ue pas lu pauvre \( sine qu s'est chargée d'ouvrir ta porte.

Encore moins t'enseignerai-je la reconnaissance, ô pauvre ! Quand, attendu pendant une longue nuit et la moitié d'un long jour, Tami que Jésus-Christ t'a donné arrive à ton chevet, lu lui offres de ta main brûlante une étreinte qui vaut plus que son or, et tes yeux le suivent, quand il te quitte, à travers des larmes que Dieu recueille pour son salut ! Reçois-la donc, ô pauvre frère! respecte-la, aime-la, cette visite que t'envoie le Dieu de l'Évangile ! Elle ne t'apporte du moins ni grimaces intéressées ni menteuses paroles : tu peux croire ce quête dit l'ange de la charité, car en vérité, s'il n'aimait ton malheur, il ne serait pas chez toi.

Regarde avec douceur ce riche (^t brillant

jeune homme, regarde-le entrer dans Ion ré-

duit et cacher timidement son offrande derrière ta pauvre lampe ; regarde cette jeune femme élégante s'asseoir à ton chevet ; regarde-la d'un regard de paix et de confiance; car elle a quitté îes grands pour te chercher, et beaucoup dans le monde ont ambitionné en vain l'honneur de la voir entrer dans leur palais. Oui, regarde et accepte sans crainte : les courtisans du pauvre sont sincères, et, s'ils te disent qu'ils t'aiment, tu peux les croire sur parole.

Et nous, heureux de la terre, rougissons dans la multitude et Tabus de nos biens, et prions Dieu de rendre à notre âme ce que le monde lui ravit chaque jour : la simplicité, le discernement des vrais biens, l'humble reconnaissance.

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