LES RUINES
« T.a vie deThomme sur la terre est un combat*. »
Cette parole, comme toute parole de Dieu, est vraie de plusieurs manières et en plusieurs sens.
Elle signifie que la vie morale de l'homme est un combat, et que, jetées dans la mêlée du bien et du mal, les âmes doivent s'attendre à mener ici-bas une vie de guerre, et se tenir toujours sous les armes : inp^ocinctu,
* Job, vil, 4.
Elle signifie encore que la vie physique cllomême est une lutte, et que, toujours menacée par la maladie dans les membres qu'elle anime, l'àme est comparable à un guerrier assiégé dans une citadelle, occupé chaque jour à réparer de son mieux les brèches faites à ses remparts.
C'est la mort qui rôde autour de nous. Quelle assiégeante infatigable! quelles ruses! quelles surprises ! queis délours savants ! quelles fausses paix, tout à coup suivies de auels assauts, et, si nous demeurons vainqueurs, quelles ruines inévitables dans nos remparts meurtris!
Ces ruines sont de plusieurs sortes : les maladies, qui sont comme les assauts de la mort, laissent tantôt en nos corps une faiblesse générale, tantôt une infirmité particulière, tantôt les premiers stigmates de la vieillesse, tantôt enfin les difformités et la laideur. Je ne veux considérer ici que la dernière de ces ruines.
La laideur ! Comment parler de cette misère, la plus commune qui soit sur terre, la plus méprisée cependant parmi les hommes, comme si tous, plus ou moins et tôt ou tard, n'étaient
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pas touchés de ses flétrissures? On a dit quelque part: « S'il existait une race d'hommes immortels, l'idée de la mort les effrayerait plus que nous ^ » Ne pourrait-on dire aussi: S'il existait unerace d'hommes parfaitement beaux, la laideur les trouverait plus indulgents que nous? — Mais tout le monde est un peu laid, et tout le monde est sévère pour la laideur. Double témoiirnapre dr noire malice et de notre aveuglement!
Que dire alors pour consoler ces peines terribles, d'autant plus amères et désolantes (ju'elles emportent avec elles un je ne sais quoi de ridicule, et qui accompagnent les ravages répugnants de certaines maladies?
Que dire à ces âmes belles et pures, comme tout honime en a pu connaître, qui, défigurées dans la chair par le glaive et le feu de la maladie, en sont réduites à fuir la com[)agnie des hommes, à ne point oser entrer dans le temple à l'heure des cérémonies sacrées, à se cacher du regard indiscret et effronté des foules, à
* Le comle X.de Maisire.
ménager même Tamitié de leurs proches, et, pour tout dire enfin, à chercher, pour y vivre et y mourir, une retraite obscure et la solitude ?
Déjà nous Pavons dit : Dieu seul, Jésus- Christ seul, et Jésus-Christ crucifié, peut consoler certaines peines très-secrètes et trèsintimes. La main de l'homme est trop rude pour toucher à ces plaies profondes sans les envenimer.
Laissez donc les hommes, âme affligée, laissez-les à leurs dédains aussi impitoyables qu'ils sont impertinents, venant de si pauvres juges, et regardez Jésus-Christ, le consolateur de toute souffrance et de toute peine.
Mais que vois-je, ô mon Dieu ! ici mon regard se trouble, et j'avoue ne plus comprendre. 0 Jésus ! n'étiez-vous pas le plus beau des enfants des hommes? N'ètes-vous pas Celui que les enfants aimaient et qu'ils se plaisaient à approcher, eux qui vont tout droit à ce qui est beau? N'ètes-vous pas Celui que l'Épouse du Cantique comblait de louanges, et dont
elle chantait la beauté dans ses extases prophétiques? D'où vient que nnaintenant vous êtes méconnaissable aux yeux mêmes de vos prophètes ? D'où vient que la souillure et l'opprobre ont touché votre visage? Tandis que vous gravissez la sainte montagne, succombant sous le faix de la Croix, ïsaîe vous regarde du fond des temps, et déclare ne vous point reconnaître :
€ Qui croira ma parole? qui comprendra les œuvres du bras de Dieu ?
€ 11 s'élèvera devant Dieu comme un arbrisseau desséché, comme un rejeton cjui sort d'une terre aride : il n'a ni éclat ni beauté : je l'ai vu, il était détiguré, je n'ai pu le reconnaître.
€ Méprisé, le dernier des hommes, homme de douleurs, il sait l'infirmité; son visage était caché sous un voile d'ignominie : nous l'avons méconnu et compté pour rien.
a II a vraiment porté nos langueurs, il s'est vraiment chargé de nos souffrances, nous l'avons pris pour un lépreux frappé de Dieu et couvert d'humiliation.
« Il a été blessé pour nos iniffiiités, il a été broyé pour nos crimes : toute notre expiation a pesé sur lui, ses meurtrissures nous guéris' sent'. »
0 Roi des outrages et de l'opprobre! votre prophète m'explique l'énigme en même temps ' qu'il la propose. C'est pour me guérir dans mes meurtrissures que vous êtes meurtri : c'est pour me relever dans l'excès de mon humiliation que vous êtes couvert de honte et de souillure. Je me plaignais, ô mon Dieu! je trouvais insupportable à soutenir le poids des répugnances des hommes, et, devant les témoignages de leur sanglant dédain, je sentais souvent comme un flot de haine s'élever de mon cœur; mais je vous vois, ô Jésus! et je vous entends ; vous me dites : « Regarde, mon fils, et compare mes opprobres aux tiens. Je suis un ver de terre et non pas un homme. Je suis l'opprobre des mortels et le rebut du peuple... Ils ont percé mes pieds et mes mains, ils ont compté tous mes os, ils se sont pai tagé
• Isaïe, LUI, 4,
mes vêtements, ils ont jeté le sort sur ma robe, et alors ils m'ont dévoré du regard. Tous ceux qui me voient m'insultent, ils m'outragent des lèvres et ils branlent la tête'... > J'entends voire voix, Seigneur, j'unis mes peines aux vôtres, je me cache avec vous, je ne me plains plus, je me renferme dans le silence, j'oublie les mépris des hommes, je les pardonne, je les accef)te, que dis-je? je les appelle et les aime, puisque, avant de m'atteindre, ils ont passé sur le visage de mon Sauveur !
0 Verbe de Dieu, splendeur de la beauté éternelle, mais splendeur cachée, obscurcie, souillée par amour pour nous ; ô beauté de Jésus-Christ, mais beauté défigurée dans le supplice et dans la mort de la croix, je vous adore, je vous aime, je vous contemple dans l'état de vos abaissements. J'unis mes laideurs méritées aux souillures qui couvrent votre innocent visage; j'unis les ruines que le péché fliit en moi aux ruines (|ue fait l'amour en vous; je me cache avec vous dans l'ignominie
de la croix sur la terre pour paraître un
jour avec vous dans la transformation de la
gloire : SemHatur- in ignobilitate, surget in
glorial
Xîîl.