LES SOUFFRANCES DE LUXE
Vous connaîtrez dans le monde certaines personnes qui entendent bien ne jamais souffrir ; mais qui, trouvant des charmes et des grâces à une langueur bien portée, se répandent en plaintes dès qu'un malaise léger vient distraire leurs loisirs.
Qu'une agitation passagère ait troublé Tune de leurs nuits, plies disent aussitôt qu'elles souffrent des insomnies terribles, et qut li fièvre les dévore. — Ne soyez point de celles-là,
La moindre fatigue nerveuse leur donne-telle quelque pesanteur de tête, elles s'enfer-
nient, s'étendent, occupent tout le monde de leur infortu ne, se font servir, se font tout donner, tout pardonner, grondent, commandent, s'irritent, pleurent pour passer le temps, se désolent sans savoir pourquoi, se croient victimes de tous, cependant tyrannisent chacun, se lamentent sur le compte de la vie, et déclarent qu'elles endurent ici-bas des douleurs pour le moins infinies, énormes ou atroces. — Ne parlez point comme celles-là.
Si l'apparence d'une gêne semble se faire sentir dans quelque endroit de leur corps, elles mandent deux fois par jour les médecins, et dérobent au profit d'un malaise introuvable une attention et des soins qu'attendent pendant ce temps de véritables douleurs. — Ne faites pas comme celles-là.
Prenant en pitié leur travers, demandez- vous à ces personnes ce qu'elles souffrent, elles vous répondent seulement et simplement qu'elles souffrent le martyre. — Ne soyez point de ces martyrs.
Mon frère, ne soyons ni de ces délicats absolus qui surveillent de si près leur santé, que
fout les inquiète, les arrête et les épouvante; ni de ces élégants a'un singulier genre, qui saisissent avec soin la plus légère apparence de malaise, l'exploitent, la développent, et la portent au dehors comme une parure.
Ceux-ci vont quelquefois si avant dans leur manie, qu'ils en deviennent réellement malades, et finissent par transformer en souffrances véritables ce qui d'abord n'élait qu'affaire de uioile et puérile recherche.
Il semble alors que la Providence ait exaucé leurs vœux, en leur donnant ce qu'ils paraissaient tpnt chercher : un mal à surveiller, à soigner, à entretenir.
Qui ne sait que les heureux du monde, au sein de leur opulence et de leurs délicatesses, inventent des maux particuliers dont les noms mêmes demeurent inconnus aux pauvres, et f)arviennent à se créer dans ces vaporeuses misères des amertumes réelles et de réelles infîrniilés?
Ne soyez pas si ingénieux à tourmenter votre vie. Réservez vos lamentations et votre héroïsme pour les vraies peines qui viendront.
Soyez économe de la compassion des autres,
en vue des jours mauvais.
En attendant, renoncez aux douleurs artificielles et aux souffrances de luxe. Tout n'est pas sans péril dans les grimaces de ce jeu; il est dégradant pour Pâme qu'il détourne de la vie énergique et laborieuse ; il est un outrage aux vraies infortunes des hommes; il est une provocation à la justice de Dieu, qui déteste les plaintes affectées du bonheur ingrat.
U MALADIE DANS L'EXIi
0 vous qui, atteint par la souffrance dans votre patrie, dans votre demeure, au milieu de ceux qui vous aiment, vous entourent et vous soignent, ne laissez pas de vous lamenter et d'accuser la Providence;
Avez-vous pensé au voyageur qui, tombant malade loin de son pays, se couche dans un lit d*auberge, entend parler autour de soi une langue étrangère, ne rencontre que des regards indifférents ou cupides, demande un verre d'eau et n'est pas compris?
A-vez-vous pensé au passager malade que le
vaisseau dépose dans le premier port, à douze cents lieues des terres qu'il cherchait ; qui, d'un rivageinconnu, regardefuir à Thorizonles voiles du navire, et avec elles la dernière espérance et la dernière ima^^e de la patrie ?
Avtz-vous pensé à la jeune femme qui quitte son père et sa mère pour suivre son époux dans des contrées lointaines; qui, durant le chemin, voit mourir celui qu'elle aimait, et arrive seule, sur une terre nouvel le, dans le temps de ses douleurs?
Avez-vous pensé à l'exilé qui, avant de mourir, voulait revoir sa vieille mère, et qui. sentant son mal s'aggraver, piévoit qu'un cimetière anglais ou allemand cachera son nom même. à tous les yeux?
Avez-vous pensé au pauvre matelot qui, atteint d'un mal funeste, est transporté dans l'infirmerie du bord, haute de quatre pieds, et là, soigné par un camarade qui fait de son mieux, regarde avec effroi le grand linceul mouvant qui s'est refermé sur tant de choses?
Avez-vous pensé au missionnaire, qui, trahi par ses forces, épuisé de fatigue, brisé par la
DES MALADES i05
fièvre, s'étend un soir sous des lianes sauvagcs, et envoie son néophyte à trente lieues de là réclamer un secours incertain?
Avez-vous pensé à Tadmirable fille de saint Vincent de Paul, qui, presque encore enfant, s'en va joyeuse au loin, portant Dieu dans son cœur, et, victime de ses héroïques travaux, tombe un jour sans forces dans un lazaret de Damas ou de Beyrouth ?
Avez-vous pensé au jeune soldat qui, frappé par le feu des batailles ou la hideuse contagion, s'affaisse sur le bord de la route, voit passer devant lui son régiment, ses camarades, ses amis, ses frères, perd de vue son drapeau et la France, et arrive, au bout de deux jours de martyre, à l'ambulance improvisée dans un ravin de la Grimée ou du Liban?
Avez-vous pensé aux angoisses de tant d'hommes qui souffrent sans secours, loin de leur mère, loin de leurs enfants, loin de leur pays, abandonnés, sans un sourire qui les fortifie, sans une étreinte qui les console, et qui cependant, comptant sur la Providence en ^e
monde ou sur la grande réparation du ciel,
souifrcbt sans iàclieto, sans désespoir, sans murmure, et souvent même en bénissant Dieu!
Mon frère, ces grandes douleurs sont réelles, <îommunes, de chaque jour, de chaque heure, et Ton ne peut jeter un regard sur la terre sans les voir partout.
Faibles et lâches, dans nos épreuves médiocres nous plaindrons nous encore ?