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LA MALADIE DANS LA PAUVRETÉ

Au temps où les premières neiges de l'hiver blanchissent les toits des cités, non loin l'un de l'autre, dans la même ville, un riche et un pauvre tombèrent malades.

Le riche se renferma dans son élégante demeure et il appela ses domestiques. Aussitôt mille soins le prévinrent, dix personnes furent occupées de lui, une foule d'amis luttèrent d'empressement à sa porte, l'annonce de son malaise fut portée partout, et ce fut comme la nouvelle d'un malheur public.

Le pauvre marcha comme d'habitude au

travail, car il fallait ce jour-là du pain comme la veille.

Le riche ne fut plus quitté des siens. De chères et délicates affections veillèrent à son chevet; une noble et bien-aimée femme, des enfants chéris ne sortirent plus de sa chambre, et s'envièrent les momdres occasions de le soulager.

Le pauvre rentra chez lui vers la tombée du jour, étourdi par le mal et brûlant de fièvre. En cinq efforts douloureux il monta ses cinq étages, poussa la porte, et ne trouva qu'un lit de paille et un foyer sans feu.

Alors le riche se plaignit. Cette maladie contrariait ses plans, dérangeait ses affaires et ses plaisirs. Il prévoyait des fêtes manquées, des honneurs laissés, de nobles et fières occupations troublées par cet arrêt, l'impatience de ses amis, quelque ralentissement dans la direction de ses affaires : il s'en lamentait fort à sa pieuse femme, qui le consolait sérieusement.

Mais quand le pauvre fut étendu sur son grabat, et que le soir fut venu, il entendit confuse-

ment monter son escalier, entrer dans lacliam- Ijre et allumer la vieille lampe. Trois petits enfants et une pauvre femme s'approchèrent de lui. et la femme dit : « Mon ami. comment ferons-nous demain ? »

Le riche fit venir son intendant ; il était bon et généreux : il fit d'abord une large aumône, et pensa justement qu'elle le protégerait devant Dieu. Puis, dans la prévision d'un mal plus grave, il donna des ordres pour l'administration de ses biens.

Le pauvre ouvrit les yeux, et, voyant sa femme épuisée par un travail stérile après une journée d'atelier, et ses petits enfants ramenés de l'asile et tendant les mains vers la mère, il se tut, et derrière l'orbite de son œil terni se dressa l'éternel fantôme du pauvre : la faim !

Il aperçut en un moment cç que le pauvre aperçoit dès que la maladie le touche : son foyer glacé, ses enfants sans pain, nul crédit, sa place prise dans l'atelier, et, si le mal dure plus d'un mois, le congé de son logeur, la saisie de ses tristes meubles et le dur numéro d'un lit d'hôpital.

On appela des médecins chez le riche. Plusieurs vinrent, et il y eut d'illustres jalousies à ce sujel. Des hommes célèbres épuisèrent auprès de lui leur attention et leur science. Quant aux remèdes, je suis ridicule si j'en parle : l'affaire était de les connaître, non de les avoir.

La (emme du pauvre manqua l'atelier : el'.c alla trouver le bureau de bienfaisance et demanda le médecin des pauvres. On la questionna soigneusement, on écrivit beaucoup, et on la congédia. Le lendemain le médecin parut. C'était un homme intelligent, charitable et très-zélé, mais chargé d'une œuvre excessive; il demeura peu de temps dans la mansarde, s'excusa de ne pas s'asseoir, et regarda sa liste: quinze visites d'indigents lui restaient à faire avant la fin du jour.

Opendant la maladie du riche se prolongeait ; mais, grâce aux soins savants et aux mille prévisions d'une tendresse ingénieuse, rien ne s'annonçait mal, et, à vrai dire, nul autre malheur que l'inquiétude n'avait encore franchi le seuil de l'opulente demeure.

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En ce temps même tout vint à manquer chez le pauvre, et un vieux livre, dernier souvenir de son enfance et de son père, ayant été vendu,rien ne fut plus à vendre et l'on ne sut plus que devenir.

Une opération financière se présentait à faire pour le riche. Son intendant et son notaire se consultèrent. On résolut de ne point le fiati- ^uer d'un souci de ce genre en un tel momcnl; mais trois amis offrirent immédiatement de prêter une somme immense, s'il était besoin. L'emprunt fut fait et donna dix pour cent.

La femme du pauvre prit son moins misérable vêtement ; elle se rendit chez un voisin qu'on disait fort à l'aise, lui raconta sa détresse et le conjura de lui prêter dix francs. Cet homme résolut d'être bon; c'est pourquoi, ayant assemblé tous ceux de sa maison, il tira dix francs de sa bourse et les tint dans sa main. Il commença dès lors de discourir sur rincurie des pauvres, leur manque de prévoyance, leur imprudence, leurs défauts de toute espèce, déclara qu'avec du travail on

devait toujours se tirer d'affaire, et que Téconomie, le courage et la patience devaient être les vertus de l'ouvrier. Puis il donna solennellement les dix francs, et le marqua sur son livre.

Les choses allèrent quelque temps ainsi, un peu mieux chez le riche, et un peu plus mal chez le pauvre, quoique la charité chrétienne, admirable dans ses efforts et ses dévouements, empêchât au jour le jour les dernières catastrophes.

Quand le printemps vint et que le soleil commença de sourire aux bourgeons , le riche était guéri. On lui ordonna de partir pour ses terres où l'air des champs et des bois devait lui rendre toutes ses forces. Il y alla sans tarder, se rendit ensuite à des eaux fameuses, et demeura dans le Midi par précaution.

Mais, si l'hiver est le temps des grandes souffrances du pauvre, l'été est le temps de son grand abandon. Peu à peu, l'un après l'autre, ses protecteurs quittèrent la grande ville, et le pauvre se trouva seul. Un terme vint qui ne

put être payé : il n'en fallait pas tint, et ce (ut la ruine. Congé, vente, hôpital, tout le rêve du premier soir se réalisa : ce fut l'affaire de deux jours.

Un mois après, le pauvre mourut.

Le même jour le riche écrivit à un de ses amis la lettre suivante . « Vous ne saiiripz croire, mon ami, les ennuis de tout genre, les embarras, les difficultés sans nombre que m'a causés ma malheureuse maladie de l'hiver dernier. Tout a été mal et de travers depuis ce temps. J'ai manque deux ou trois affaires superbes, j'ai laissé inachevée une construction splendide, j'ai langui tout l'hiver au coin du feu, je suis enfin dans ce pays loin de mes a( fections et de mes plaisirs préférés. Je tâche de me résigner à ce que veut la Providence, mjii< je vous avoue que j'y éprouve beaucoup de peine, et j'envie sincèrement le sort des petite? gens qui n'ont ni grands intérêts ni grandes affaires sur les bras. Plus j'y pense, mon ami, plus je me persuade que ces gens-là ont bien

tort de se plaindre, et qu'au fond ils sont plus heureux que nous... »

Prenons-y garde : vous et moi, lecteur, sommes-nous bien sûrs de n'avoir jamais écrit cettc: lettre ?

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