LE DON 0£ CONSOLATION
Le malade. — Seigneur, la journée s'avance, et hientôl le soleil va pencher à son déclin.
Vos paroles et vos grâces m'ont soutenu jusqu'à celte heure; mais le milieu du jour m'apporte une nouvelle épreuve, et comme un flot renouvelé de trislcsse.
Je vois de toutes parts l'activité de la vie , ''entends au loin mille bruits confus qui m'apportent le témoignage de l'action laborieuse, ardente et féconde des hommes. Il me semble queseul je suis inactif et inutile en ce moade,
et que, s'il y arégoïsme du plaisir, iï y a aussi Fégoïsme de la souffrance et de l'infirmité.
Cette pensée me désole et me couvre d'humiliation ; car moi aussi, mon Dieu, j'avais un cœur pour aimer, une volonté ardente et généreuse au service de votre gloire et de mes frères.
Pourquoi donc tant d'impuissance unie à tant de désirs? ou, si le mal est irréparable, pourquoi l'ardeur de Tintelligence et de l'amour survit-elle à l'épuisement des forces? Seigneur, éteignez en moi ces flammes sacrées, car elles me consument inutilement, et me rendent plus lourd le fardeau d'une destinée désormais stérile.
Le consolateur. — Mon fils, n'as-tu donc rien compris encore à l'initiation de la dou« leur?
Écoute et crois mes paroles :
De toutes les choses que l'homme doit apprendre, et qu'il lui cet impossible de deviner, la plus secrète est la souffrance.
Celui qui n'a pas souffert, aurait-il le (oeur le plus tendre et l'esprit le plus pénétrant, ne
peut rien connaître à la souffrance des hommes. Il en parlecommeTaveugledisserte des couleurs.
De là vient Tincapacité radicale et absolue, où se trouvent ceux qui n'ont pas souffert, de consoler ceux (jui souffrent; rien ne remédie à (eto incapacité, ni la plus tendre affection, ni le plus extrême dévouement ; rexpériencc seule du mal peut briser cette glace, et donner le don de consolation.
Mon fils, ne l'as-tu pas éprouvé cent fois? quel soulagement as-tu trouvé dans l'heure de la faiblesse auprès de ces brillants et de ces prospères dont rien n'entama jamais Tégale et ferme fortune? Plusieurs cependant t'aimaient, et voulaient sincèrement te soulager;, mais quelles que fussent Téloquence et la sagesse de leurs discours, un seul mot y manquait, celui là seul qui eut relevé ton àme.
Ce mot mystérieux, cette goutte d'huile sacrée, cet accent sauveur, rien ne les donne à une àme que la science personnelle de la douleur.
Cette loi est si générale et si profonde, que moi, mon fils, qui possède toute connaissance et qui savais par conséquent tous les secrets des
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misères terrestres, j'ai voulu les éprouver dans l'infirmité de la chair , afin d'être pour les hommes ce consolateur expérimenté qu'ils cherchent dans leurs détresses.
Le partage où je suis entré de leurs souffrances leur donne pour moi un attrait invincil)le; quand le feu de l'épreuve les consume, ils ne regardent pas ma gloire sur le Thabor, ils regardent à ma croix, et voyant dans mes membres les sillons de leurs propres douleurs, ils répètent avec une confiance incomparable : « Nous n'avons pas un pontife incapable de compatir à nos maux, car il les a portés dans sa chair et il sait l'infirmité*. »
Encore une fois, mon fils, celte science est grande, et rien ne la remplace, ni le génie, ni l'étude, ni l'amour même.
Celui qui ne l'a point ne doit guère s'aventurer à toucher aux douleurs des hommes ; celui qui la possède peut tout oser : il porte en soi comme une vertu infaillible.
Celui qui a souffert, celui qui pendant de
* Hébr. IV, 4 5.
longues années a traversé le torrent des douleurs, de l'angoisse, des longues inquiétudes, des prévisions désespérées, des défaillances secrètes, des ennuis, des dégoûts, des espérances déçues, des larmes solitaires, celui-là, mon fils, s'il n'a pas reçu son âme en vain, doit être désormais dans le monde comme le sacrement vivant de ma consolation.
Il agit à coup sûr auprès des âmes souffrantes. Sa parole opère, pour ainsi dire, forcément.
Le malheureux, le malade, l'affligé, le connaissent, le devinent entre plusieurs. D'autres parlent, mais lui a le secret d'un certain mot, d'un conseil, d'un signe, qui pénètrent l'àme souffrante et la touchent au point sensible.
Celui-là est doux, patient, délicat envers la souffrance. Il sait que ie malade est redevenu enfant, et que, si son esprit a souvent besoin de fortes paroles qui lui rendent l'énergie, sa faiblesse a besoin d'une indulgence et d'une précaution maternelles.
. Celui-là est plein de tact pour amener doucement les âmes malades à mon souvenir. 11
n'ira pas, comme plusieurs , sous prétexte de zèle, provoquer par sa dureté des résistances dont il serait seul cause : « II ne brisera pas le roseau courbé, il n'éteindra pas la lampe fumante encore'. >' Il sait de quels honneurs il faut entourer un fils de Dieu : il sait que Tàme captive dans une chair infirme est une reine qu'il faut traiter avec d'autant plus de respect qu'elle a perdu ses remparts.
0 mon fils ! réjouis-toi donc d'avoir souffert, et console-toi de souffrir encore; ce que je te donne dans l'initiation de la douleur est un trésor que rien ne pouvait égaler.
Tu iras bientôt vers les malheureux, ou, si lu ne peux encore aller trouver la souffrance, sois tranquille, elle viendra vers toi, mon fils, car elle a besoin de tes consolations.
Reçois-la comme celle que je t'envoie; rcçois-la comme celle pour laquelle tu as appris, travaillé, souffert; reçois-la comme celle que je t'adresse en ce monde.
Ne te compose ni ne t'étudie pour lui parler,
• Isaïe, XLll, 3.
Ouvre seulement ton cœur et montre-lui les cicatrices de tes blessures. Dis-lui que tu as souffert; écoule-la te raconter son histoire, réponds-lui ce que tu voudras ; tu portes, encore une fois, dans tes douleurs passées, une puissance infaillible de consolation.
Riche de ce trésor des trésors, va sans crainte aux souffrants et aux pauvres; leur salut, mon fils, sera ton salut. Tes chagrins disparaîtront devant leurs chagrins, tes souffrances s'évanouiront devant leurs souffrances, ton âme s'oubliera elle-même pour se donner, et quand le soir sera venu, surpris de te sentir un cœur nouveau, tu me diras dans ta reconnaissance : 'c Seigneur, je ne comprends plus ce qui s'est passé ; 6 Dieu caché ! où m'avez-vous conduit, et qu'ai-je fait? Je voulais tout faire pour les autres, et il me semble que j'ai tout fait pour moi-même; je voulais guérir des malades, et j'ai pansé mes blessures; je voulais consoler des affligés, et j'ai séché mes larmes; je voulais calmer leurs douleurs, et j'ai perdu l'amertume des miennes : je voulais donner tout, et j'ai tout trouve! »