‹ La journee des maladesChapitre 48 sur 57 · LE RETOUR A LA VIE · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LA VIE

Mon fils, ce n'est point pour toi que tu viens de recevoir ie don renouvelé de la vie.

Mais en retrouvant, après les menaces et les périls de la mort, ce rr(^sor principal, tu as contracté une dette : ne l'oublie jamais.

Cette vie qui t'est rendue, tu la dois aux hommes pour ma gloire.

Que si, étonné de la grandeur de cette parole, tu t'efforces de la restreindre en me demandant à quels hommes tu dois ta vie, je te réponds, mon fils, que tu la dois à tous les hommes.

Ton ambition est trop étroite, si tu ne veux travailler en ce monde qu'au bien particulier de telles ou telles âmes qui t'entourent. Un chrétien est un homme universel, à qui rien n'est étranger de ce qui intéresse ma gloire, et qui a des droits ceilains et exceptionnels à s'occuper des affaires du monde.

Un chrétien est un homme qui, toute sa vie, prononce cette prière : « Père, que votre règne arrive! que votre volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel. » Qu'est-ce à dire, mon fils, si ce n'est que le chrétien surveille incessamment toute la terre et prie pour elle?

Mon apôtre l'avait compris quand il disait aux chrétiens de son temps : c Frères, il vous faut d'abord prier pour tous les hommes *, » — et quand, prenant un cœur universel, capable d'embrasser et d'enfermer le monde, il protestait que personne ne souffrait ni scandale, ni faiblesse, ni persécution, qu'il ne les souffrît lui-même, ajoutant que toute son âme

- c( Obsecro igilur primum omnium fieri obsecrationes, c'-iiiones, postulationes, graiiarum acliones pro omnibus hominibus. » (I, Timolh., li, 4.)

se consumait chaque jour dans la sollicitude de toutes les Eglises \ c'est-à-dire enfin de toutes les âmes sur toute la terre.

Il l'avait compris encore, cet autre de mes docteurs, qui, parlant du prêtre, n'a pas craint d'écrire t qu'il est préposé à la garde du monde entier; » et qui, montrant dans le prêtre le chargé d'affaires de tous les iiommes, et nonseulement de tous les vivants, mais de tous les morts, a bien osé dire : « L'univers est confié à ses soins, il l'embrasse d'une sollicitude paternelle; il demande la cessation de toutes les guerres, l'apaisement de tous les tumultes, la paix de toutes les contrées, le bonheur de tous les hommes, la destruction de tous les maux privés et publics. Quel cœur lui faut-il donc pour soutenir grandement une telle prière ? Certes, sera-ce assez du cœur d'un Moïse ou d'un Elie '?... >

Or ceci, mon fils, est vrai de tout chrétien. Il n'y a de différence que dans l'application

Ml, Cor.. XI, 29.

* Joann. Chrysosl. — DeSacerdot., I, VI, ch. vi : « Saccrdoicm orbi lerrarum esse praeposilum. »

particulière de ces sentiments universels aux charges et aux devoirs d'état; mais, quant au fond du cœur, il doit être en tout chrétien plein des plus grands désirs apostoliques, et d'une sollicitude immense pour le salut du monde,

La mort, dont tu as senti les approches, est souvent le langage dont je me sers pour faire entendre à mes fils cette grandeur de leur vocation.

La mort, même seulement pressentie, brise les liens étroits qui retiennent une âme trop enfermée dans des affections particulières, ou dans le soin trop exclusif de telles âmes et de telles œuvres terrestres. Elle étend le cercle des pensées, des aspirations, des désirs et de l'amour. Elle rapproche les temps, elle efface les distances, elle rapetisse beaucoup la terre, elle rétablit la relation fondamentale de tous les hommes entre eux; elle montre tout à coup, dans une très- vive lumière, l'extrême simplicité des choses : les détails disparaissent, tout ce qui mourra pâlit peu à peu, il ne reste de présent à Tàme que le salut du monde, et Dieu grandissant toujours.

Tel est, mon fils, renseignement sacré de la mort. Heureuses les âmes qui, Payant reçu, et revenant à la vie, n'en conservent pas en vain les souvenirs !

Ce sentiment d'universelle sollicitude pour les biens et pour les maux des hommes, dans le sens de ma gloire, ne te détournera pas de tes devoirs particuliers; il ne jettera pas dans ton âme un dégoût puéril pour l'action restreinte de ton ministère de chaque jour. Tu ne deviendras pas comme ces rêveurs, qui, travaillant sans cesse en théorie au salut de toute l'humanité, meurent sans avoir rendu le moindre service actif au moindre des hommes. Ce honteux malheur ne t'arrivera point ; tu sauras comprendre que, si le désir de procurer ma gloire dans le progrès des hommes ne connaît pas de limites, l'action particulière qui t'est confiée ne saurait être que restreinte, et que, fournir à ton maître cette part modeste d'action et de travail, c'est encore concourir, autant qu'il t'est possible, à l'avancement de toute son œuvre.

Tu seras donc à la fois très-modeste dans l'ac-

complissement de tes propres travaux, et trèsambitieux pour ia gloire des miens ; docile et résigné devant la part journalière de ton action individuelle, plein de désirs sans limites et d'aspirations indomptables pour la venue de mon règne dans la justice et dans la charité parmi les hommes.

Ah ! si tu étais un jour ce cœur sage et fort, contenu et courageux, prudent et invincible, exact dans les petits devoirs, immense dans les grands désirs, je te le dis en vérité, mon fils, où que tu sois, et si chétive que soit ta destinée devant les hommes, tu seraib un de mes serviteurs essentiels en ce monde, et l'un de ceux qui depuis le commencement sauvent la terre avec moi !

Laisse, mon fils, laisse cette grande ambition s'emparer de ton âme ; ne dis plus : Je veux me sauver! ce n'est point assez pour un chrétien; dis : Je veux sauver le monde! et commence l'ouvrage.

Commence par souffrir, mon fils, car c'est ainsi que l'on sauve les hommes. De toutes les forces latentes qui sauvent la terre , la

souffrance unie à nia croix est la plus puissante.

Faut-il Rapprendre qu'une âme agrandie par un véritable amour de Dieu et des hommes a plus d'une raison de souffrir? Chrétien, si tu n'avais jamais pensé à regarder la terre, regardela dans la suite des histoires, regarde-la surtout dans ce moment.

Quels désordres parmi les hommes ! quelle confusion de toutes choses! quel mélange de ce qui doit vivre avec ce qui doit périr ! quel oubli de Dieu ! quelles profanations des noms les plus sacrés! quelles faiblesses des justes! quels attentats des violents! quels malentendus dignes de larmes, et que la suite des âges devra expier peut-être au prix de combien de douleurs et de quel sang !

Regarde et souffre, souffre et prie, prie et attends, attends, mais combats.

Ne te ménage ni la tranquille douceur d'une paix égoïste, ni la cruelle jouissance de contempler l'orage du haut des rochers ; ouvre ton cœur, écoute les pleurs de la justice, parle selon ta conscience, et apporte à la reconstruc-

tion de r édifice ta part de souffrances, de courage et d'espoir.

Comprends enfin, mon fils, que tu viens de traverser la mort, et qu'une telle initiation ne peut être en vain reçue par une âme.

Considère-toi donc ccmme revenu au monde pour le monde, parmi les hommes pour les hommes, par la grâce de Dieu pour Dieu ; et rejetant loin de toi, jusqu'à n'y plus penser, la vie personnelle, égoïste et stérile d'où je t'ai tiré par la souffrance, commence à pouvoir dire, à l'imitation de mon apôtre : « Dans la tribulation comme dans la joie, dans le revers comme dans le triomphe, dans la vie comme dans la mort, je suis à Dieu : Sive vivimus, Domino vivimus; sive morimur, Domino morimur ; sive vivimus, sive morimur^ Domini sumusl * »

Kom. XIV, 8.

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