‹ La journee des maladesChapitre 6 sur 57 · L. Pététot · texte numérisé non relu

L. Pététot

Sup' de rOraloire de l'Immaculée Concep

CONSIDEREE COMiyiE RETRAITE ET AVERTISSEMEKT

La première grâce de la maladie est d'établir l'homme dans la retraite, et de l'avertir qu'il doit penser à la vie qui est la vraie vie.

Entre les sentiments qui détournent l'homine de penser à Téternité, il n'en est point peutêtre (le plus dangereux (jue ce superbe sentiment de force et d'énergie vitale auquel Tapô- Ire a donné le nom d'orgueil de la vie, superbia vitx\ Cet orgueil de la vie étourdit riiomnie, et le mène enivré jusqu'au bord de

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la tombe, où il n'est guère temps de s'éveiller.

Le matin est venu : on se lève, on est reposé, on pense dès le réveil à ses affaires, on donne ses ordres ; la journée commence, on reçoit ses lettres, on y répond, on lit son journal, on parcourt à la suite des nouvelles les cinq parties du monde ; on mange et on boit gaiement, on est vigoureux et fort ; on commence le règlement de ses affaires, on y conduit tout avec fermeté, précision et succès ; on est content, le vaisseau va bien et il y a du vent dans les voiles ; on voit ses amis, on discute, on raisonne, on fait et on refait le monde, on commence et on termine cent choses ; on retrouve sa famille, le soir est donné aux joies intimes ou aux joies bruyantes ; la nuit vient, et le sommeil enveloppe et clôt dans ses voiles les plaisirs et les affaires d'un jour.

Le corps, du moins, se repose dans le sommeil, le sang se calme et se rafraîchit, la vie se recueille et se renouvelle : mais votre âme, quand se recueille-t-elle, et quelle est parmi toutes vos heures l'heure accordée à son renouvellement?

Non, non, il faut bien l'avouer, le tourbillon passe et vous emporte, et vous êtes si habitué à sa marche violente, qu'elle vous étonne si elle s'arrête, et que vous éprouvez alors uno sorte de malaise fâcheux, semblable à la surprise engourdie de l'homme qui, emporté par lafuiled'uncliar,s'éveilles'il suspend sa course, et demande avec inquiétude pourquoi rien ne bouge plus.

Il faut, pour vous pfaire, que la vie s'avance comme un fleuve majestueux et bouillonnant qui coule à pleins bords et scintille avec orgueil sous le soleil. Il y faut la marche de nombreux navires, les nouvelles curieuses des lointains passagers, les adieux de ceux qui partent, les cris joyeux de ceux qui arrivent, l'ardeur d'un riche commerce, les chances imprévues de la fortune, de l'ombre pour cacher les ruines, du soleil pour l'éclat des heureux, des rires, du plaisir, de la gloire, du bruit, surtout du nouveau, et une grande variété dans un mouvement perpétuel.

Qui pourra nier que ce ne soit là le rêve de la plupart des hommes?

Quand, au milieu de cette ivresse prospère, un homme se présente qui, au nom de la religion, prétend détourner le joyeux étourdi de son spectacle et lui apprendre que le vrai monde n'est pas celui qu'il regarde et dévore, mais celui de l'avenir, jugez de l'étonnement qui l'accueille! On se demande avec pitié quel est ce triste maniaque dont toute la vie se passe à désenchanter la terre, et il parle encore, je ne sais où, qu'on est revenu depuis longtemps aux fantômes de soie et d'or.

Les fils de Dieu ne sont pas exempts de celte ivresse dangereuse. Il est vrai qu'ils ont, pour l'éviter ou pour s'en guérir, la parole de l'Évangile et les avertissements de l'Église; et que, deux fois le jour au moins. Dieu les pren'1 par la main et leur parle dans le silence de la prière ; mais beaucoup d'àmes sont trop légères pour profiter comme il faudrait de ces avertissements. La plupart entendent parler de l'éternité comme d'un songe, et demeurent en attendant enfouis dans l'engourdissement de la chair, se rassurant contre les pensées de la mort par le témoignage intime de leur force, et

répondant aux sollicitations de la grâce en s'écoûtant vivre.

Le regard troublé de l'homme qui chancelle et croit voir courir les astres changc-t-il rien à la marche sacrée des cieux ? Pas plus, je pense, que l'ivresse de l'àme qui s'en va vers himoit, étourdie par la vie, les plaisirs et les bruits du monde, ne change rien à l'éternité, qui est son but, et à Dieu qui l'attend.

Endormis ou vigilants, il nous faut enfin arriver là, et sortir des songes devant l'immuable et éternelle réalilé.

Qui osera dire que le réveil ne soit alors tardif, et qu'il ne soit désolant de paraître devant celui que Bossuet appelle la Raison-Dieu, encore plongé dans l'ivresse des passions et pris du vin de la terre?

Je ne sais ce qu'en penseraient les libertins, s'ils avaient assez de sang-froid pour y réfléchir, mais je sais bien que tous les saints de Dieu en ont tremblé.

Les choses étant ainsi, c'est une grâce manifeste pour tous, et aussi bien pour les chrétiens (jue pour les fils du monde, quoique avec

moins de suprême opportunité, c'est une grâce adorable que Tacte par lequel la Providence permet à la maladie de tirer un homme de ce torrent des jours qui l'emporte, et de le mettre pour un peu de temps à l'écart du monde, en compagnie de Dieu qu'il connaît à peine, de son âme qu'il connaît moins encore, et de la souffrance qui sait si bien conduire du corps à l'âme et de l'âme à Dieu.

Hier encore, quels efforts ne vous fallait-il pas pour vous éloigner du monde et vous approcher de Dieu ! Il vous fallait une force et un courage héroïques pour briser tant de liens tendres et délicats qui vous retenaient attaché aux objets de vos passions. Il vous fallait plus de courage encore pour y penser seulement, et sauver de la mêlée turbulente des affaires une heure de réflexion et de solitude. Tout cela vous est donné maintenant. Ce n'est plus ce pétillement de vie, de force et de jeunesse qui étourdissait votre âme ; le corps est abattu dans son ardeur ; et qu'il a fallu peu de chose pour humilier cette fîère beauté, objet chétif de tant de soins, instrument pitoyable de si brillantes

chimères ! Le silence s'est fait. On vous le commande pour le bien de votre corps : faites-le respecter, respectez-le vous-même : Dieu compte beaucoup sur lui pour la guérison de votre àme. Les souvenirs du passé se présentent dans les longues heures de Tinsomnie ou de l'inaction ; ne les chassez pas. Remontez dans la suite de vos jours et comparez-les. Quels furent, ditesmoi, les jours heureux ? Celui-ci où vous fîtes cette bonne action, ou celui-là où vous courûtes à tels plaisirs ? Ne seraif-il pas vrai que la chaleur décroît dans la suite de votre vie et que le froid gagne à mesure que vous vous éloignez de Dieu ? Remontez encore, remontez toujours : ô joies perdues de votre enfance î ô souvenir repoussé, mais immortel, de votre première communion ! ô premiers serments qui unirent votre âme à l'éternel ami des hommes ! Depuis si longtemps que vous l'avez chassé, où aura-t-il passé, cet hôte divin ? Bien loin, pensez-vous ? — Tout près, vous dis-je ! il est là, contre votre cœur, et il frappe , M est là et il y fut toujours depuis vos premières ingratitudes ; il avait prévu l'heure présente, il savait

que ce jour de silence et de souvenir se lèverait pour vous, il a patienté à la porte de votre âme comme un pauvre à la porte des rois, lui Roi des rois, à votre porte, pauvre des pauvres ! il attend, il appelle, il demande, il sollicite ; sa voix a frappé votre oreille, prenez garde î on ne se joue pas d'un lel amour : Hodie si vocem ejiis audieritis , nolite obdiirarc corda vestra * .

Et vous, chrétiens, fils de Dieu, que la retraite de la maladie ne surprend pas dans l'ivresse du sang et de la chair, recevez-la cependant comme une grâce de choix, et préparez-vous à en profiter. Vous avez la foi, et votre àme est pleine d'éternelles espérances : mais avez-vous toujours conformé votre vie à vos maximes? Votre âme, si elle ne s'est pas endormie dans les sens, n'a-t-elle pas cédé du moins à cet engourdissement et à ce commencement du sommeil spirituel dont la main de Dieu peut seule tirer ses élus? Emporté par le torrent des affaires et des plaisirs, étourdi par

* Ps. xciv 8.

leur fracas, n'avez-vous point perdu celte paix d'un cœur qui sait se reposer en Dieu ? Avezvous conservé la liberté du regard spirituel, et la force de le fixer avec constance sur les spectacles de Téternel avenir ? Méditez sur vousmême et revenez sur vos voies. Dieu vous prend en sa compagnie intime durant quelques jours. Acceptez la souffrance qui purifiera votre cœur, et, redressé dans la justice par Texpiation, ouvrez-le à la sainte intimité des colloques de Jésus-Christ. Vous sortirez rr.ciileur de cette salutaire épreuve, et, mesurant plus tard d'un regard ému la grandeur des biens que vous en aurez rapportés, vous bénirez les jours qui vous les donnèrent.

Les joies du moissonneur se mesurent aux sueurs et aux larmes qui tombèrent avec le grain de blé dans les sillons de ses champs.

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