XLVIII INTRODUCTION
fendre, nous nous sommes adressés à plusieurs soldats invalides, qui y étaient en garnison. Ils sont présentement à l'Hôtel, salle Sainte-Croix (i). »
Après avoir consacré près de quatre-vingts pages à des notes historiques et descriptives sur la Bastille, ils abordent enfin le récit de la journée du 14 juillet. « Nous voici, disent-ils, arrivés à la partie la plus intéressante de notre travail, à la prise ou plutôt à la reddition de la Bastille. Si l'on ne s'empresse pas de constater de la manière la plus authentique et de rendre publics tous les faits qui ont pu parvenir à la connaissance de chacun de nous, il en sera de cet événement comme de beaucoup d'autres sur lesquels on n'a que des notions vagues et qui sont incertaines par l'espèce de contradiction que l'on rencontre dans les auteurs contemporains qui en ont parlé (2)... Nous allons donner un détail exact de tous les faits relatifs à cette mémorable journée qui sont parvenus jusqu'à nous. Ils sont tous fondés ou sur la déposition des porte-clefs, comme nous l'avons déjà dit, ou puisés dans un mémoire que les quatre-vingt-deux soldats invalides, qui composaient la garnison de la Bastille, nous ont remis, avec permission et même prière de le publier (3)... La garnison était composée de trente-deux soldats du régiment de Salis-Samade, commandés par M. Louis de Flue, lieutenant de grenadiers, de quatrevingt-deux soldats invalides, dont deux canonniers, de la compagnie de Monsigny : ils sont actuellement^, nous l'avons déjà dit, à l'Hôtel des Invalides, salle de Sainte- Croix ; ce sont eux qui nous ont donné toutes les notes que nous venons de rapporter et le mémoire que nous allons copier littéralement (4). n
Cette relation s'étend de la page 87 à la page 115, où
(i) Deuxième livraison, p.
INTRODUCTION XLIX
se trouve cette phrase : « Ici finissent le mémoire et les renseignements qui nous ont été fournis par les soldats invalides. » Les rédacteurs de la Bastille dévoilée ne paraissent avoir fait qu'une seule modification au mémoire des invalides et ils eurent soin de l'indiquer (i) ; mais ils ajoutèrent de nombreuses notes, parfois très longues. Ils eurent à leur disposition « les pièces pour servir à la rédaction du procès-verbal de l'Hôtel de Ville de ce jour, qui leur furent communiquées par l'un des électeurs chargés de sa rédaction (2) ». Ils eurent aussi entre les mains un mémoire d'un des assiégeants, nommé Réole (3), dont ils donnèrent en note des extraits intéressants confirmés par le témoignage d'Élie (4). Ils tinrent même des conférences avec Thuriot de la Rozière pour tâcher de se mettre d'accord avec lui, mais ils n'y réussirent pas et finalement ils l'attaquèrent assez vivement. Ils confrontèrent le brave Tournay avec les invalides, qui, sans en avoir été prévenus, le reconnurent tous (( pour celui qui, le premier, était monté sur le pont de l'avancée avec une intrépidité dont on n'a jamais vu d'exemple (5) ». Ils rapportèrent ensuite très succinctement le récit que leur avait fait Tournay. A propos de la députation conduite par le procureur de la ville, Éthis de Corny, ils se donnèrent beaucoup de mal dans une longue rfote d'environ trois pages petit texte (6) pour concilier le rapport de cet officier municipal avec la version des invalides ; ils en arrivèrent à penser qu'il y avait eu méprise de la part du marquis de Launey et non trahison
(i) Quant au placement, au nombre et au calibre des pièces de canons, nous nous sommes permis de rectifier le mémoire des invalides, mais en leur présence et contradictoirement avec les personnes qui en faisaient elles-mêmes le service, p. loj, note i.
(2) P. 89, note I.
(j) A ma connaissance, ce mémoire de Réole, n'a pas été publié, il n'est indiqué dans aucune bibliographie.
(4) P. loj en note et p. 107, 108, 109.
($) P» 9î» en note.
(6) P. 96 à 99, en note.
L INTRODUCTION
préméditée et cette conclusion est très vraisemblable. Ils se basaient sur le témoignage d'un maître teinturier, nommé Benoit, qui était parmi les assaillants (i). Ils rapportèrent même la déposition de Boucheron (2), dont la relation n'était sans doute pas encore publiée ; car il est probable que dans ce cas ils y auraient fait allusion. Ils interrogèrent aussi les soldats suisses dont une douzaine n'avaient pas rejoint leur régiment en Normandie et se trouvaient encore dispersés dans les différents districts de Paris : « Nous en avons, disent-ils, fait venir plusieurs ; ils sont convenus avec nous des faits contenus dans ce mémoire (3) ». Cette assertion pourrait paraître étrange, si l'on ne savait combien facilement des déserteurs acquiescent atout ce qu'on leur demande. Car ces soldats suisses n'auraient pas hésité à se faire les accusateurs de leur chef. Pour se disculper d'avoir tiré sur le peuple, les invalides, fidèles au système qu'ils avaient adopté le soir même du 14 juillet^ rejetaient toute la responsabilité sur l'officier suisse, Louis de Flue : « S'ils résistaient plus longtemps, disaient-ils, aux ordres du gouverneur, ils devaient être fusillés parles Suisses ; il fallait donc qu'ils fusillassent les Suisses et qu'ils trempassent leurs mains dans le sang des officiers qui les commandaient. » Les rédacteurs de la Bastille dévoilée crurent devoir ajouter à ce passage une note ainsi conçue : « Les Suisses de Salis-Samade, que nous avons appelés, nous ont assuré en présence de M. de la Rozière qu'effectivement leur officier leur avait demandé en allemand s'ils feraient feu sur les invalides, dans le cas où ces derniers ne voudraient pas exécuter les ordres du gouverneur et qu'ils lui avaient répondu qu'oui. Ces Suisses ne parlent pas très bien français et ce fait nous ayant été de la plus grande importance, nous avons fait venir un Allemand
(i) p. 98, en note.
(2) P. 98 et 99, en note.
INTRODUCTION LI
qui leur a servi d'interprète ; d'après les dépositions générales, il Iparaît que cet officier, aux talents militaires duquel on rend d'ailleurs justice, a été une des causes principales de tous les malheurs qui sont arrivés. Sans lui, sans ses conseils perfides au gouverneur, sans ses menaces aux soldats, la place se serait rendue deux heures auparavant (i) ».
Les rédacteurs de la Bastille dévoilée ne se contentèrent pas d'avoir ainsi annoté et complété le mémoire des invalides; ils y ajoutèrent encore une vingtaine de pages, pour utiliser tous les renseignements, qui leur restaient. C'est là qu'on trouve les passages que nous avons cités plus haut sur Cholat. Dans cette sorte d'appendice ils donnaient encore leur opinion sur la journée du 14 juillet et sur la conduite du gouverneur de la Bastille.
Après avoir fait le plus vif éloge de la bravoure des assiégeants, gardes françaises, soldats et simples citoyens, ils plaidaient chaleureusement la cause de ces pauvres invalides de la garnison de la Bastille, qui, dans la journée du 1 4 avaient perdu tout ce qu'ils possédaient : « Nous sommes, disaient-ils, déjà parvenus à réconcilier les vaincus avec les vainqueurs ; déjà nous avons eu la douce satisfaction de voir les Invalides et les Suisses recevoir en notre présence le baiser de paix des citoyens qui s'étaient trouvés au siège de la Bastille ; nous les avons fait tous dîner ensemble. Français, nation sensible et généreuse, serait-ce de notre part une entreprise hasardée, que de rechercher à les réconcilier avec vous?.... Qu'on se mette un instant à la place de ces malheureux invalides, qui voyaient sous leurs yeux leur quartier ravagé, leurs effets pillés, leurs camarade? blessés et même tués à leurs côtés; par qui? par des citoyens français qu'ils regardaient comme leurs frères : et dans quel temps ? dans un moment où ils s'efforçaient de faire des signes de paix à
(i) p. 112 et iij, en note. Voir plus loin (p. lxiii) ce que Louis de Flue écrivit à ses frères le 2 septembre 1789.
LU INTRODUCTION
ceux qui cherchaient à les assaillir; dans un moment où ils attendaient, comme dans Tarche on attendait le retour de la colombe, qu'une députation de la ville vînt l'olivier à la main, des paroles de paix à la bouche les délivrer des fers où ils étaient retenus et leur permettre d'aller se confondre avec leurs concitoyens. Pressés, excités, enivrés par leurs officiers, menacés du feu des Suisses, ils résistèrent autant qu'ils le purent à ces véhicules puissants; et s'ils firent feu comme ils l'avouent eux-mêmes, ce ne fut qu'à leurs corps défendant. De dessus leurs remparts redoutables, quel carnage ils pouvaient faire ; ils étaient les maîtres de massacrer autant d'assaillants qu'il s'en serait présenté. Le peu qu'ils avaient ces malheureux l'ont perdu et ce peu est beaucoup parce qu'il était tout ce qu'ils possédaient. Leur conduite leur donne-t-elle des droits à la reconnaissance publique? c'est une question que nous ne permettons pas de décider ; mais ils sont malheureux : Français,, nous connaissons votre générosité et nous ne craignons pas d'assurer qu'on leur présentera une main secourable (i). »
Le souci des intérêts des invalides, qui leur avaient fourni la base de leur travail, ne laissait pas oublier aux rédacteurs de la Bastille dévoilée les occasions de faire valoir leurs mérites personnels. D'ailleurs il me semble qu'on n'a pas à le leur reprocher ; c'était dans les habitudes de ce temps et ils n'exagéraient rien en disant : « Comme citoyens , voilà notre devoir rempli : nous n'avons négligé aucunes recherches. Nous publions, avec la plus scrupuleuse exactitude, tous les détails qui nous sont parvenus sur cette journée mémorable ; que chacun de son côté en fasse autant, qu'on nous contredise, qu'on publie nos erreurs ou plutôt qu'on nous en fasse part, nous les avouerons et nous nous engageons à lès rectifier dès qu'elles nous seront démontrées avec évidence. Nous ne
(i) p. ip-i?4-
INTRODUCTION LUI
cherchons que la vérité, heureux de la trouver et de la faire connaître (i). »
Ils étaient fort modestes et ils ne se faisaient pas illusion sur le mérite littéraire de leur œuvre. Ils sentaient qu'ils avaient sacrifié la forme au fond et ils l'avouaient eux-mêmes en ces termes : « Nous avons besoin d'indulgence pour la rédaction de cette livraison ; c'est une collection de notes, de faits venus, presque en même temps., de tous les côtés, que nous n'avons pas eu le temps de mettre dans l'ordre nécessaire, vu l'impatience avec laquelle le public attendait notre ouvrage (2). » Mais pour l'historien qui recherche des matériaux de bonne qualité, ce défaut est aujourd'hui sans grande importance ; il est trop heureux de trouver dans ce recueil des renseignements recueillis de première main par des hommes sincèrement animés du désir de connaître la vérité.
Cette livraison eut le succès qu'elle méritait ; en quelques mois, il fallut en faire plusieurs éditions, dont il n'est pas inutile d'indiquer ici les différences, car la pagination varie. Au commencement de la sixième livraison, on lit ce passage : « Il entre dans notre plan^ il est de notre devoir d'avouer les erreurs que nous pouvons commettre, malgré les soins que nous prenons pour les éviter. Il en est une grave qui nous a été reprochée dans le Mercure du 14 novembre, n° 46 ; elle se trouve dans la note de la page 128 de la seconde livraison de cet ouvrage. Nous n'en avons pas été prévenus assez tôt pour pouvoir la faire corriger dans la seconde édition ; mais elle le sera dans la troisème, qui est actuellement sous presse. » « Que les personnes, disent-ils en note, qui ont acheté la première et même la seconde édition de cet ouvrage ne s'alarment pas de cette correction. Cette troisième édition ressemble en tout point aux précédentes et n'en diffère que par la suppression que nous avons cru devoir faire d'une note
LiV INTRODUCTION
de six lignes qui contenait un fait faux, relativement au régiment de Salis-Samade (i) ».
La note supprimée était ainsi conçue : « Cet officier (Louis de Flue) dit plusieurs fois au gouverneur qu'il ne pourrait jamais se présenter à son corps si une forteresse, que le roi l'aurait chargé de défendre, se rendait sans qu'on eût tiré un coup de fusil. Après l'affaire de la Bastille, le régiment de Salis-Samade a été renvoyé à Arras, sa garnison ordinaire. A ^on arrivée, les officiers municipaux et les citoyens ont fait lever les ponts et braquer le canon sur lui. On n'a d'abord voulu recevoir que les officiers que l'on a conduits à l'Hôtel de Ville, où ils ont été obligés de jurer qu'ils n'avaient jamais porté et qu'ils ne porteraient jamais les armes contre les Français. Après ce serment, l'on fit entrer le régiment qui fut fêté pendant troisjours.il serait important de savoir comment M. Louis de Flue se sera tiré de la première partie de ce serment. Nous ne répondons pas de l'authenticité de ce fait. » Cette erreur n'est pas excusable, car il leur aurait été facile d'apprendre que le régiment de Salis-Samade, au lieu de retourner à Arras, son ancienne garnison, avait été envoyé de Paris en Normandie, où il était cantonné au moment où ils rédigeaient leur seconde livraison. Cette note erronée se trouve dans la première édition aux pages 127 et 128 et dans la seconde aux pages 121 et 122; dans la troisième elle n'existe plus.
Il y a encore une autre différence entre les deux premières éditions. Pour rendre plus facile l'intelligence de leur récit, les rédacteurs de la Bastille dévoilée ajoutèrent à la seconde livraison, un plan de cette forteresse à une assez grande échelle (2) et ils avaient soin de le faire valoir au début de leur ouvrage : « Le plan, disaient-ils, que nous joignons ici a été levé par M. Cathala, inspec-
(i) Sixième livraison, p. 6.
(2) 4j millimètres pour 10 toises, ou 19^,49, soit i : 4jj, ou i centimètre pour 4^',5^
INTRODUCTION LV
teur des ouvriers de la Bastille, et il nous a été délivré d'après la vérification qu'ont bien voulu en faire MAI. les architectes, nommés par la ville, pour présider à sa démolition. C'est le même qui avait été présenté précédemment à M. le maire et à M. le commandant de la garde nationale de Paris (i). » Ces deux phrases et le plan luimême ne se trouvent plus dans la seconde édition de cette livraison ; il est donc bien facile de la distinguer de la première.
Il est moins aisé de fixer la date de la publication de ces trois livraisons ; la première est postérieure au 3 septembre 178g; la seconde est antérieure au 14 novembre, date du numéro du Mercure de France contenant la rectification citée plus haut; la troisième enfin était sous presse quand parut la sixième livraison qui porte la date de 1790 et commence ainsi : « Depuis cinq mois elles ont été transportées à l'Hôtel de Ville. Elles n'ont fait que passer d'un cachot dans un autre. » Ces deux phrases nous reportent au commencement de l'année 1 790 ou peutêtre seulement à la fin de décembre 1789. C'est, je crois, tout ce que l'on peut dire.
Cette Relation des Invalides nous est encore parvenue sous deux autres formes. L'une a été publiée en 1885 par M. Cottin dans la Revue rétrospective et à part sous ce titre : Relation inédite de la défense de la Bastille par l'invalide Guyot de Fléville (2); l'autre, imprimée en 1789, est intitulée : Attaque, défense et reddition delà Bastille du 14 juillet l'jS^ (3). Bien que ces deux versions diffèrent fort peu l'une de l'autre, il me semble nécessaire, pour plus de clarté, de les étudier séparément.
Le texte, imprimé par M. Cottin d'après un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, n'est, comme celui de
(i) p. 4. Le plan porte ces mentions : levé et dessiné par Cathala, architecte et inspecteur de la démolition de la Bastille, GaÀiiQ, sculpsit.
(2) Paris. Lepin, s. d., VIII, ?5 p. in-8.
(3) Paris. Brunet et Desenne, 178Q, in-8, 24 pages.
LYi INTRODUCTION
V Attaque, qu'un remaniement du mémoire remis par les invalides de la garnison du château aUx rédacteurs de la Bastille dévoilée. Les remanieurs semblent s'être proposés de compléter ce mémoire et surtout d'en changer le caractère en lui donnant un ton nettement hostile au peuple de Paris et en supprimant tous les passages qui auraient pu déplaire aux partisans de la Cour et aux adversaires de la Révolution. Ainsi on intercala dans le texte certains renseignements que les rédacteurs de la Bastille dévoilée avaient donnés dans les notes qu'ils avaient ajoutées au mémoire des invalides. Par exemple, les auteurs de cette nouvelle rédaction changèrent complètement le passage où était racontée l'action héroïque de ces deux hommes qui avaient pénétré dans la cour du gouvernement et baissé le pont de l'avancée (i), ils empruntèrent à la note de la Bastille dévoilée (2) le nom de Tournay que les invalides ne connaissaient même pas lorsqu'ils avaient remis leur mémoire à ces publicistes, mais ils se gardèrent bien d'insérer les éloges donnés à ce trait de valeur insigne par les rédacteurs de la note dont ils faisaient usage. Cette addition du nom de Tournay est une preuve manifeste que ce texte de M. Cottin est un remaniement postérieur à la publication de la première édition de la seconde livraison de la Bastille dévoilée.
Les suppressions faites par les remanieurs sont tout à fait caractéristiques : en voici deux exemples pris au hasard dans les premières pages. A propos de la visite de la Bastille par Thuriot de la Rozière, ils se contentent de dire : « M. de la Rozière demanda au gouverneur la permission d'entrer dans la cour de l'intérieur et de monter sur les tours pour voir par lui-même (.3). » Or on lit dans la Bastille dévoilée : « M. de la Rozière demanda
(i) Édition Cottin, p. ij.
(2) P. 92 et 9j, en note.
(?) Édition Cottin, p. 12.
INTRODUCTION LVII
au gouverneur la permission d'entrer dans la cour intérieure : M. de Launey la lui accorda, mais avec peine et d'après l'invitation que lui en fit M. de Losme, major. Y étant entré, M. de la Rozière somma les officiers et les soldats qu'il y trouva au nom de l'honneur, de la nation et de la patrie, de faire changer la direction des canons et de se rendre ; sur la provocation même du gouverneur, les officiers et les soldats jurèrent qu'ils ne feraient pas feu et ne se serviraient pas de leurs armes (i). » L'impression laissée dans l'esprit par cette suppression significative est corroborée par celle-ci. Dans la Bastille dévoilée les invalides affirmaient que les membres de la députation conduite par Ethis de Corny « se retirèrent dans la cour de l'Orme, où ils restèrent plus d'un quart d'heure, ou à se consulter, ou à écouter ce que nous n'avions cessé de leur crier de ne pas s'en aller, qu'on leur remettrait la Bastille, s'ils étaient de vrais députés de la ville (2). » Cette dernière phrase, dont l'importance est capitale, manque dans le texte de M. Cottin : on Ta remplacée par cette variante insignifiante : « Soit à écouter les cris de la compagnie, qui leur criait de ne pas s'en aller, de venir s'expliquer avec le gouverneur (3). » Ces suppressions prouvent à n'en pas douter que les remanieurs voulaient présenter la conduite des invalides sous un autre aspect que celui sous lequel on la voyait dans la Bastille dévoilée. 11 leur répugnait de laisser croire que ces vieux soldats s'étaient montrés disposés à ne pas combattre pour la défense de la forteresse qui leur était confiée et qu'ils s'étaient déclarés prêts à la remettre aux députés de l'Hôtel de Ville. Dans cette même intention ils firent de nombreux changements de forme; par exemple, au mot peuple fréquemment employé dans la première rédaction ils substituèrent à
(i) Deuxième livraison, p. 91.
(2) Ibidem^ p. 96.
(j) Édition Cottin, p. 16.
LVIII INTRODUCTION
maintes reprises celui de populace (i). Ils insistaient très longuement sur les mauvais traitements subis par les invalides après la reddition de la Bastille et ils adressaient un pressant appel à la pitié des personnes charitables en faveur de ces pauvres soldats, victimes de la fureur d'une populace effrénée (2). Ils terminaient par d'éloquentes considérations sur le devoir militaire, auquel ces malheureux étaient restés fidèles au péril de leur vie et de leurs biens. « Il est impossible, disaientils, à des anciens militaires, qui ont servi pendant vingtquatre, trente et quarante ans avec honneur et distinction, de se couvrir d'opprobre et d'ignominie en trempant leurs mains dans le sang des officiers qui les commandent (3). » En un mot, cette nouvelle version a été arrangée de façon à transformer en vaillants défenseurs du trône et en esclaves de la consigne et des règlements militaires ces pauvres invalides, qui dans le mémoire remis aux rédacteurs de la Bastille dévoilée se représentaient eux-mêmes comme disposés à se rendre sans coup férir et comme contraints et forcés de combattre malgré eux et à leur corps défendant contre le peuple de Paris.
Quelque temps après la publication de M. Cottin. j'eus l'occasion de dire que cette relation n'était pas du tout inédite et n'était qu'une réimpression de la plaquette parue en 1789 sous le titre : Attaque, défense et reddition de la Bastille, et j'indiquai en passant que l'attribution de cet écrit au bas officier Guyot de Fléville ne me paraissait pas très bien fondée (4). Sur ce, M. Cottin inséra dans le numéro du 15 décembre 1885 de la Revue Rétrospective la note suivante : « Notre relation de la
(1) Cfr. notamment les pages j, 6, 11, 2j de l'édition Cottin avec les paragraphes correspondants dans la Bastille dévoilée, deuxième livraison, p. 90, 94, 106, 108.
(2) Édition Cottin, p. 2j à 28.
(j) Edition Cottin, p. 28.
(4) P, 6 de l'Introduction aux relations inédites de la prise de la Bastille que j'ai publiées en 1885 et dont il sera question plus loin.
INTRODUCTION LIX
défense de la Bastille par le bas officier Guyot de Fiéville a été publiée en 1789 par le libraire Brunet sous le titre à' Attaque, défense et reddition de la Bastille ; mais elle n'en conserve pas moins toute sa valeur et voici pourquoi : l'omission du nom de l'auteur et certaines variantes caractéristiques démontrent suffisamment que notre texte est bien le texte original et qu'un éditeur se l'est approprié. Il a visiblement adouci un certain nombre d'expressions pour ne citer que le nova populace, remplacé partout par celui de peuple. Autre détail caractéristique ; il n'est fait mention nulle part de Guyot de Fléville, le véritable auteur, mais on y parle pour la première fois d'un marchand de vin, nommé Cholat. Ce Cholat y est présenté, comme ayant arrêté lui-même M. de Launey après la prise de la Bastille et pointé la pièce de 12 qui fit tant de dégâts. Ajoutez qu'il a soin de donner son adresse, rue des Noyers, au coin de la rue des Lavandières. Excellente réclame pour un marchand de vin (i). »
Cette note contient un certain nombre d'erreurs qu'il me paraît utile de relever. Tout d'abord M. Cottin se contente d'affirmer que Guyot de Fléville est l'auteur véritable de cette relation ; cependant rien n'est moins certain ; cette attribution repose uniquement sur le titre que porte la copie donnée à la Bibliothèque de l'Arsenal par M. Pontois, lequel titre est ainsi conçu : « Défails exacts et véritables sur la reddition de la Bastille, écrits par un bas-officier d'invalides nommé de Guyot de Fléville. » Or ce titre n'est pas de la même écriture que le corps du manuscrit. En outre, que faut-il entendre par le mot écrits ? Guyot de Fléville, dont il est une fois question dans cette relation, est désigné à la troisième personne (2), absolument comme les autres invalides qui
(i) Cette note a été reproduite dans V Intermédiaire du 25 janvier 1886, col. 50.
(2) Bastille dévoilée, deuxième livraison, p. 94 et édition Cotiin, p. 15.
LX INTRODUCTION
y sont aussi nommés. Pour expliquer cette anomalie M. Cottin dit dans son introduction : « Il suffit d'un coup d'œil sur notre récit pour voir qu'il a été rédigé aussitôt après l'action, ce qui est un premier gage de sincérité ». L'écriture du manuscrit est aussi du temps, mais est-ce un original ? Est-ce un autographe." Au premier abord la rédaction du titre ne permet point de l'affirmer, puisque l'auteur y est cité à la troisième personne; mais, dans les placets de ce temps, il est d'usage que le rédacteur parle à la troisième personne, sans signer. Tout permet donc de croire que Guyot de Fléville a bien écrit lui-même cette relation (i) ».
J'avoue que ce raisonnement ne me parait pas très solide. Il est certain que ce texte n'a pas été rédigé aussitôt après l'action; car comme je l'ai démontré plus haut, c'est un remaniement du mémoire des invalides publié dans la deuxième livraison de la Bastille dévoilée; il est donc postérieur à cette livraison parue après le 3 septembre 178g. Dans cette première rédaction, les invalides se mettaient eux-mêmes en scène et disaient toujours nous. Guyot de Fléville n'y était aussi désigné qu'à la troisième personne, ce qui me semble exclure la possibilité de lui attribuer la rédaction de cette œuvre collective. Tout au plus pourrait- on admettre qu'il a écrit de sa main, c'est-à-dire copié, cet exemplaire du texte de ce remaniement, où l'on a substitué partout au pronom nous des expressions impersonnelles : ils, oUt la garnison, la compagnie. Je ne puis même pas partager l'avis de mon savant ami Maurice Tourneux, qui pense à tort, je crois, que le texte de la Bastille dévoilée est une simple paraphrase de la soi-disant Relation inédite et qui dit : « Sans doute Guyot de Fléville, plus lettré que ses camarades, aura été chargé de tenir la plume en leur nom et il ne pouvait, dès lors,
(i) Relation inédite de la prise de la Bastille, édition Cottin, p, vu.
INTRODUCTION LXI
parler de lui-même qu'à la troisième personne (i). » Il me semble que les rédacteurs de la Bastille dévoilée, au lieu de dire le mémoire à nous remis par les invalides, aurait nommé Guyot de Fléville, comme ils ont nommé Réole. En tout cas, dans cette hypothèse, Guyot de Fiéville n'aurait été que le secrétaire de ses camarades, qui seraient les véritables auteurs de cette relation.
On ne peut pas plus soutenir que V Attaque est un plagiat du soi-disant ouvrage de Guyot de Fléville, en s'appuyant sur la va,via.nte peuple au lieu de populace puisque c'est un simple retour au texte primitif. En outre Cholat n'a pas été nommé pour la première fois dans V Attaque, comme le pense M. Cottin; on a vu plus haut que la dernière livraison de la Bastille dévoilée lui avait consacré plusieurs pages et qu'il avait publié sur lui-même une brochure spéciale avec un certificat de ce même Guyot de Fléville et de plusieurs autres invalides en date du 20 novembre. Or ce dernier fait suffirait à écarter l'accusation portée par M. Cottin, contre l'éditeur de V Attaque, qui se serait approprié le travail d'autrui. M. Cottin l'aurait senti lui-même, s'il avait remarqué que V Attaque avait été publiée, non seulement par le libraire Brunet, mais encore par son confrère Desenne qui était aussi l'éditeur de la ^^5////^ dévoilée et &a Service fait par Cholat.
A l'aide de ces concordances il me semble qu'on pourrait expliquer de la façon suivante la succession de ces trois textes. Après la publication de la deuxième livraison de la Bastille dévoilée et les tentatives faites pour réconcilier les invalides avec les vainqueurs, auxquels on espérait arracher une indemnité en faveur de ces pauvres vieux soldats, dépouillés de tous leurs effets, leur seule fortune, les faiseurs de ces invalides auraient imaginé de remanier ce mémoire et de le transformer en une sorte
(i) Bibliographie de l'Histoire de Paris pendant la Réuolution, t. I, p. 157, p. 1115.
LXII INTRODUCTION
de supplique destinée à être présentée en manuscrit aux personnes riches et généreuses du parti de la Cour. Plus tard, à la fin de novembre, après la publication de la brochure de Cholat, Desenne aurait voulu profiter de Tespèce de relèvement de la faction monarchique qui secouait la torpeur qui Tavait envahie après les journées des 5 et 6 octobre. Il aurait publié ce nouveau texte, mais en y substituant par prudence le mot peuple à celui de populace, afin' de ne pas trop surexciter les colères populaires. De cette façon il aurait débité deux versions de cette relation des invalides, l'une à Tusage des partisans de la Révolution dans les éditions successives de la deuxième livraison de la Bastille dévoilée, l'autre à l'usage des monarchistes dans V Attaque, défense et reddition de la Bastille. Cette hypothèse est la seule qui me paraisse permettre de comprendre toutes ces transformations.
De ces trois rédactions quelle est celle que l'historien doit préférer? Il n'y a pas à hésiter. C'est la première en date, celle de la Bastille dévoilée ; elle est la seule dont l'authenticité soit absolument incontestable ; car il est impossible de mettre en doute la bonne foi des rédacteurs de la Bastille dévoilée^ qui affirment avoir reproduit scrupuleusement le mémoire à eux remis par les invalides et n'y avoir fait, avec le consentement de ces derniers, qu'une seule correction indiquée en note. Si cela n'eut pas été exact, les invalides n'auraient pas manqué de protester et rien ne leur aurait été plus facile ; car en septembre 1789 la presse jouissait de la plus grande liberté et ils auraient aisément trouvé maints journaux pour insérer leurs réclamations .
Il reste maintenant à déterminer le crédit que mérite ce mémoire des invalides, tel que l'ont publié les rédacteurs de la Bastille dévoilée. Je crois qu'on ne doit accorder à cette relation qu'une confiance très limitée. On ne doit pas oublier qu'en la composant ou mieux en la faisant
INTRODUCTION LXIII
composer, ces vieux soldats ont eu surtout pour but d'exciter en leur faveur la pitié des citoyens généreux. Aussi cherchent-ils à diminuer le plus possible la part qu'ils ont prise à la défense de la Bastille. A les en croire, ils n'auraient tiré sur le peuple que malgré eux et seulement après avoir été menacés d'être eux-mêmes, en cas de refus,, fusillés par les Suisses. Cela n'est pas tout à fait exact, comme on peut en juger sûrement par la lettre du lieutenant de Flue à sa famille (i). Il est vrai, comme on l'a vu plus haut (2), que cette allégation des invalides fut confirmée aux rédacteurs de la Bastille dévoilée par les aveux des soldats suisses, qui, après la prise de la Bastille étaient restés dans Paris, où ils se faisaient goberger et abreuver par les bons bourgeois, au lieu de suivre leur officier et de rejoindre leur régiment. Maison m'accordera aisément, je çrois^ que le témoignage de ces déserteurs ne peut pas être mis en balance avec ce que rapporte leur lieutenant dans la lettre qu'il écrivit un peu plus tard à ses frères ; car il n'avait aucun motif de ne pas leur faire connaître les faits tels qu'ils s'étaient passés. Or, il dit seulement qu'on eut beaucoup de peine à amener ces vieux soldats à faire leur devoir. Ce ne fut qu'après de longs discours qu'on put les décider à tirer sur les assiégeants (3). Ainsi il n'y aurait pas eu de menaces;
(i) Dans sa lettre à ses frères (voir plus loin p. lxv), Louis de Flue dit que les invalides avaient porté contre lui des accusations à peu près semblables, aussitôt après la reddition de la Bastille. Ils se plaignaient très fortement de lui, de Flue, et ils disaient qu'il était la principale cause de la résistance qu'on avait faite. Il les avait contraints de faire feu. 11 était le seul qui voulût défendre la forteresse et sans lui le château se serait probablement rendu sans coup férir, « Dièse klagten sehr ueber mich und. sagten : Ich sei die grœsste Schuld an dem Widerstand den mau geleistet- Ich habe sie zu feuern angehalten. Ich sei der Einzige gewesen welche die Festung ^çrhalten wollte. Ohne mich waere das Schloss wahrscheinlich, ohne dass man einen Schuss gethan, uebergeben worden. » Op. infr. cit., p. 12.
{^) « Dreissig andere Invalider! waren zu beiden Seiten des Portais in den Zimmern und Schiesslœchern, um dasselbe zu beschuetzen. Es kostete Muehe, bis sie sich dahin begaben. Erst nach vielen Zureden konnte man sie bewegen auf die Feinde zu schiessen. » Ibidem^ p. 8.
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ce qui, d'ailleurs, est en soi absolument invraisemblable puisque dans la forteresse, il. y avait plus de 80 invalides contre 30 Suisses ; dans le cas où ces étrangers les auraient menacés, les bas-officiers qui auraient été trois contre un auraient pu facilement se défendre. On se borna à des exhortations, et ils y cédèrent.
Ce n'est pas la seule erreur considérable et volontaire qu'on puisse leur reprocher. Sur les circonstances de la reddition, leur-témoignage est en complète contradiction avec celui de Louis de Flue qui personnellement joua le rôle le plus actif dans cette affaire. On peut d'autant plus croire cet officier, qu'il est complètement d'accord avec les relations des assiégeants, entre autres avec le Précis exact.
Les invalides prétendent que le gouverneur fut déterminé à se rendre par leurs seules instances et qu'il aurait pu faire une bien plus longue résistance ; mais de Flue affirme que le marquis de Launey perdit la tête et résolut de capituler, quand il vit les gardes-françaises mettre trois pièces de canon en batterie devant le grand pont-levis. Les invalides passent sous silence ce fait si considérable, cependant ceux d'entre eux qui étaient sur la plate-forme et ceux qui se trouvaient dans les tours flanquant le pont-levis durent voir cette manœuvre hardie accomplie sous la direction de Tintrépide Hulin. Mais de parti pris ils se taisent sur tout ce qui concerne les gardes-françaises, dont par une sorte de basse jalousie ils réduisent à presque rien le rôle capital. Bien mieux, ils déclarent à plusieurs reprises que la demande de capitulation écrite par le gouverneur et transmise par l'officier suisse à travers les trous du pont-levis fut unanimement acceptée par les assiégés et ils ajoutent que s'il n'en avait pas été ainsi la forteresse ne se serait pas rendue. Tout au contraire, de Flue dit que la capitulation fut accordée par Elie et ceux qui l'entouraient, mais qu'elle fut hautement rejetée par la foule des assiégeants qui
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criaient : « Bas les ponts! Point de capitulation (i). » Il est impossible d'admettre que les invalides n'aient point entendu ces clameurs et on doit conclure de leur silence qu'ils ont sciemment altéré la vérité sur les points les plus importants. Il faut donc contrôler de très près cette relation qui peut à bon droit être tenue pour très partiale et très suspecte.
Nous avons aussi trois versions de la relation du lieutenant, Louis de Flue, qui commandait le peloton suisse de Salis-Samade, qui prit part à la défense de la Bastille dans la journée du 14 juillet 178g; mais les différences, qui les distinguent, n'ont pas grande importance ; la plupart sont de pure forme ; quelques-unes seulement ont un intérêt historique et méritent d'être signalées.
La seule de ces trois relations, qui ait une authenticité incontestable et porte une date certaine est la lettre que Louis de Flue écrivit en allemand à deux de ses frères (2), qui en reçurent chacun un exemplaire, dont l'un fut expédié d'Yvetot le 2 septembre 1789 {3).
(i) Voir plus loin dans la seconde partie des extraits des divers témoignages sur ce point capital.
(2) Cette lettre a été publiée récemment à l'instigation de M. Théodore de Saussure, dans un journal d'Unterwald et à part sous ce titre : « Louis Bastillien oder Garde-Hauptmanii Ludwig von Flue der Vertheidiger der Bastille am 14 Juli 178&. Separat-Abdruck aus dem Obwalden Volksfreund. Sarnen. J. Mueller, 1886, in-8, i6 pages. Malheureusement ce tirage à part est extrêmement rare et ce journal est très peu répandu en dehors de ce petit canton suisse; aussi ce texte est-il passé à peu près inaperçu; on peut dire qu'il est presque inconnu. Je dois donc la plus grande reconnaissance à M. Th. de Saussure, qui a bien voulu me communiquer son exemplaire et je le prie de me permettre de lui renouveler ici mes plus vifs remerciements.
(j) L'autre est sans date, et c'est celui que l'éditeur, pour des motifs que j'ignore, a préféré reproduire ; mais s'il faut l'en croire ces deux lettres sont absolument semblables. Après avoir imprimé la lettre écrite par Louis de Flue à son frère le chanoine Wolfgang, l'éditeur ajoute :
« Einen gleichlautendem Bericht sandte er den 2 september 1789 von Ivetat {sic) an seinen Bruder, Pannerherr Nikodem. Diesen besizt gegenwaertig der Ahnssohn des Pannerherrn. Herr Regierungsrath Businger. Einen aehnlichen franzœsischen Bericht hatte er dem grafen d'Affry, spaeter erster Landamman der Schweiz, zugesandt. Derselbe wurde 1840 in der Revue Rétrospective abgedruckt » (p. ij).
Malheureusement cet éditeur commet de telles erreurs qu'on a malgré
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Cette date est très importante, car elle prouve que ce récit fut rédigé avant la publication du mémoire des invalides, où Louis de Flue est si fortement attaqué et dénoncé, puisque, comme je l'ai montré plus haut, ce mémoire fut imprijné pour la première fois dans la deuxième livraison de la Bastille dévoilée, parue certainement après le 3 septembre. C'est donc une relation absolument indépendante et comme elle a été écrite pour sa famille par l'auteur qui ne la destinait pas à la publicité, on a tout lieu de la croire parfaitement sincère. Les faits étaient encore assez récents, — à peine six semaines s'étaient écoulées depuis l'événement, — pour que le rédacteur en eût conservé un souvenir exact et précis, et comme il avait pris la part la plus active à l'action qu'il racontait, il devait être assurément très bien informé; son témoignage a donc une importance très considérable.
Pour bien juger cette relation il ne faut pas oublier que le lieutenant Louis de Flue, qui était un officier de mérite dans toute la force de l'âge (i), ne connaissait que
soi des doutes sur son exactitude. Par exemple, il n'est pas du tout prouvé que cette relation française fut rédigée pour le comte d'Affry et lui fut présentée; elle n'est pas absolument conforme au texte allemand; enfin, elle fut publiée dans la Revue Rétrospective en i8j4 et non en 1840. Il se pourrait donc que l'éditeur se fut aussi trompé sur la ressemblance des deux lettres écrites par Louis de Flue à ses deux frères Wolfgang et Nicodème; je me hâte d'ajouter que cela ne me paraît pas très probable; car il n'est pas vraisemblable que Louis se fut donné la peine d'écrire deux relations différentes pour chacun de ses frères. Je croirais plutôt qu'il n'aurait envoyé qu'un seul texte, celui donné par la lettre du 2 septembre à Nicodème, et que celui trouvé dans les papiers de Wolfgang ne serait qu'une copie, ce qui expliquerait l'absence de date ; mais pour s'assurer de la valeur de cette conjoncture, il faudrait faire le travail de comparaison précise que l'éditeur a négligé et pour cela on devrait avoir en mains les originaux. Comme cela m'est impossible, je dois me contenter de signaler mes doutes au lecteur, en ajoutant qu'il me semble qu'on peut, au moins provisoirement, accepter ce que dit l'éditeur et regarder son texte comme tout à fait semblable à celui de la lettre écrite d'Yvetot le 2 septembre 1789 par Louis de Flue.
(i) Il était né le 10 mars 17^2 à Sachseln, canton d'Unterwald. Il avait perdu le 14 mai 1754 son père Jean Wolfgang de Flue qui de ses trois femmes avait eu dix-huit enfants, dont Louis était l'avant-dernier. Il fut
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le devoir militaire, dont il était comme Tesclave. Fils d'un ancien capitaine au service de France dans ce même régiment de Salis-Samade, il appartenait à une famille de soldats ; cinq de ses frères l'avaient précédé sous les drapeaux de Louis XV. C'est ce qui explique le jugement si sévère que cet officier porte sur le malheureux gouverneur de Launey ; comme il ne se trouve que dans cette lettre à ses frères, je vais le traduire : « Le gouverneur de ce château, le comte de Launey, était un homme sans grandes connaissances militaires, sans expérience et de peu de cœur. Dès le commencement des troubles, il s'adressa aux généraux qui commandaient l'armée et il leur demanda de renforcer la garnison, qui ne consistait alors qu'en quatre-vingts invalides . Il fut éconduit parce qu'on ne croyait pas que la révolte deviendrait si violente et parce qu'on ne supposait pas qu'il pût venir à l'idée de personne de s'emparer de la Bastille . Il renouvela sa demande. Enfin pour le tranquilliser, je fus désigné avec 30 hommes et j'y fus envoyé le 7 juillet. Dès le premier jour après mon arrivée j'appris à connaître cet homme ; par tous les préparatifs qu'il faisait pour la défense de son poste et qui ne rimaient à rien, et par son inquiétude continuelle et son irrésolution, je vis clairement que nous serions bien mal commandés, si nous étions attaqués. Il était tellement frappé de terreur que la nuit il prenait pour des ennemis les ombres des arbres
élevé par sa mère et par son frère aîné. Entré au service de France, le ij avril 1766, comme sous-lieutenant, il fut nommé lieutenant le 2 mai 1779, Le premier juin 1789, il avait reçu le brevet de capitaine tout en conservant les fonctions de lieutenant; il n'obtint le commandement d'une compagnie que le 25 mai 1791 ; il avait été nommé chevalier de Saint-Louis le 10 avril précédent. Licencié le 25 septembre 1792 iors de la dissolution des régiments suisses, il se maria à Rouen le 21 janvier 179J avec une demoiselle Catherine-Sophie Boulanger, dont il eut plusieurs enfants morts en bas âge. Lui-même mourut le i^r avril 1817 dans le château où il était venu au monde.
Ces renseignements sont empruntés à la brochure citée plus haut, p. LXV, n. j, et à une notice de M. Théodore de Saussure, publiée dans l'Intermédiaire du 10 octobre 1885.