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la ville, comme d'habitude, sans être aucunement inquiété ; il le dit lui-même en ces termes qu'il faut citer : « Tous ces événements si extraordinaires se sont accomplis avec un ordre qui ne saurait être surpassé. J'en ai moi-même été témoin à plusieurs reprises pendant ces trois derniers jours, où je n'ai jamais eu le moindre motif de craindre pour la sûreté de ma personne (i). » En outre ses secrétaires et ses domestiques sortaient aussi dans Paris ; deux d'entre eux prirent même dans la matinée du 14, une part active à Tenlèvement des fusils déposés dans les caves des Invalides (2) ; ils pouvaient donc rapporter à leur maître des informations précises sur la situation de la capitale.
En raison de ses relations bien connues avec la reine, alors généralement détestée, le comte de Mercy-Argenteau devait tout naturellement se sentir moins à l'aise dans Paris que son collègue d'Angleterre ; cependant il n'en partit que le 14 au matin pour se rendre à sa maison de campagne de Chennevières, près Pontoise; il avait encore pu sortir et se promener dans la journée du 13 sans être inquiété. Il laissa la garde de son hôtel(3) à son secrétaire d'ambassade, qui se fit assister d'un détachement de la nouvelle milice bourgeoise. Ses employés et ses gens le tinrent au courant de tout ce qui se passait chez lui et dans Paris ; mais ils n'eurent à lui signaler que des infractions légères à ses privilèges diplomatiques. Dans ses dépêches des 17 et 23 juillet, il fut obligé de reconnaître que dans ces journées si agitées l'ordre fut admirablement maintenu dans les rues par les bourgeois abandonnés à eux-mêmes. Le témoignage de cet homme, naturellement timide et craintif, a sur ce point une importance considérable ; car, par tempérament, il
(i) opère supra citato, p. i8.
(2) Ibidem, p. 16.
(j) Cet hôtel, situé sur le boulevard Richelieu, aujourd'hui des Italiens, avait été construit en 1778 pour M. de Mercy et était cité comme l'une des curiosités de Paris.
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était plutôt porté à exagérer qu'à diminuer les désordres, qui auraient pu se produire dans une semblable tourmente. C'est donc avec raison que M. Marcellin Pellet, qui connaît si bien cette époque, a pu écrire : « Les ambassadeurs des deux plus grandes monarchies d'Europe
s'accordent pour rendre un hommage éclatant et
désintéressé à la modération, à la sagesse, à la discipline des Parisiens. Nul ne saurait imputer à Dorset et à Mercy des complaisances pour la populace. Leur témoignage rend pleine justice aux vainqueurs de la Bastille. On peut recommander ces rapports officiels et confidentiels à l'étude de tous nos historiens habiles à diffamer leur pays, pour servir des rancunes politiques, qui s'essaient à créer une légende encore plus humiliante pour la royauté que contraire à la vérité historique, en prétendant que la monarchie de Louis XIV a été balayée par aventure, par une poignée de malfaiteurs, ivres de vin et de sang (i). »
Les dépêches du comte de Mercy nous font encore connaître l'état de la cour de Versailles après la bataille. Elles peignent en traits inoubliables la déroute du maréchal de Broglie et de son armée et la débâcle du comte d'Artois et de sa coterie. Mercy en avait été le témoin oculaire. 11 s'était rendu à Versailles, dans la matinée du 17 et dans la journée du 20, pour assister de ses conseils la pauvre Marie- Antoinette, restée presque seule dans ce palais désert. Il pouvait donc raconter de visu l'épilogue de cette révolution, dont les origines ont été exposées un peu plus tard dans une importante dépêche de l'ambassadeur de Suède.
Le 12 juillet, le baron de Staël, gendre de Necker, s'était empressé d'informer Gustave III du renvoi du principal ministre et de son remplacement par le baron
(i) Marcellin Pellet. Variétés Révolutionnaires, 2e série. Paris, 1887, in-12,
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de Breteuil ; mais comme il n'avait pas pu voir son beaupère avant son départ, il ne savait presque rien. Ce fut seulement deux mois plus tard, le 13 septembre, que dans une longue relation (i) il exposa les détails de l'intrigue qui avait amené la disgrâce de Necker; on peut croire que dans ce récit il n'était que l'écho de son beau-père, car à cette époque il vivait encore avec sa femm.e, dont les parents lui témoignaient beaucoup d'affection et de confiance.
Ces trois diplomates, qui reconnaissent hautement l'importance de la victoire décisive remportée par le peuple de Paris dans cette mémorable journée, sont en cela d^accord avec tous leurs collègues, même avec ceux qui sont nettement hostiles au tiers état. Ainsi le ministre de Russie, Simolin, qui était tout dévoué à la cause de la monarchie absolue et de l'aristocratie , commença sa dépêche du 8-19 juillet (2) en ces termes : « La Révolution s'est accomplie en France et le pouvoir royal n'existe plus. » Jl y joignit un journal des événements qui se sont produits à Paris depuis le 11 jusqu'au ly juillet i']8ç, où l'on parlait aussi de la trahison commise par le gouvernement de la Bastille et de l'assaut donné avec succès à la forteresse. Il y croyait comme tout le monde. Cependant il faut faire une exception pour Jefferson, l'illustre homme d'État qui représentait alors à Paris les Etats-Unis d'Amérique, dont il devint plus tard le président. Il avait des doutes sur la façon dont la Bastille avait été prise. Il dit que les assiégeants s'emparèrent en très peu de temps de ce château qui avait soutenu de longs sièges ; mais il déclare qu'il ne sait pas
(i) Elle a été éditée par M. Léouzon Le Duc dans son ouvrage ayant pour titre : Correspondance diplomatique du baron de Staël-Holstein. Paris, Hachette, 1881, in-80, p. 115 à 12^.
{2) Elle a été publiée par Feuillet des Conches dans son recueil Louis XVI et Marie-Antoinette, t. I, p. 476 et réimprimée avec le journal dont il est parlé ci-dessous, dans la Revue de la Révolution, 4* année, 1886, t. VII. Documents, p. i à 8.
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comment ils y réussirent ; car ceux qui prétendaient avoir été à cette affaire la racontaient de cent façons différentes et leurs récits contradictoires se détruisaient l'un par l'autre. Quant à la trahison dont de Launey s'était rendu coupable sur la députation parlementaire conduite par le procureur du roi près l'Hôtel de Ville, Jefferson y croyait d'autant plus qu'il en tenait les détails de ce magistrat lui-même, un ancien commissaire des guerres, nommé Éthis de Corny, qu'il avait connu en Amérique et qu'il avait vu quelques heures après la prise de la Bastille (i).
Gouverneur Morris, qui était alors à Paris, où il vivait en simple particulier et en assez mauvaise intelligence avec Jefferson, profita d'une occasion, qui se présenta au moment où il se préparait à passer en Angleterre pour écrire à Dieppe, le 31 juillet 1789, une longue lettre à Georges Washington sur l'état de la France (2). Il n'entre
(i) La dépêche de Thomas Jefferson à John Jay, du 19 juillet 1789, se trouve de la p. 303 à la p. jio du t. II de l'ouvrage intitulé : The Diplomatie Correspondence of the United states of America {2^ séries. 178J-I789), Washington, 1837, 8e. Elle est aussi imprimée au t. III, à la date, dans les œuvres complètes de Jefferson. Jefferson' s complète Works, New-York, 1853i8)4, 9 vol. in-80. C'est en tête de ce dernier recueil que se trouve l'autobiographie de Jefferson, où il raconte (t. I, p. 98-99) qu'il était chez M. de Corny, lorsque celui-ci revint à la maison dans la soirée du 14 juillet et fît le récit des événements de la journée.
(2) C'est par erreur que M. Taine {Révolution, I, 51J date cette lettre du 19 et non du ji juillet 1789. Elle commence ainsi : « J'ai eu l'honneur de vous écrire le 29 avril dernier, je ne vous fatiguerai pas du récit des événements. »Je sais que M. Jefferson a écrit au bureau des Affaires étrangères. Mais comme je me rendais à Londres, j'ai trouvé ici [Dieppe] un vaisseau qui part directement pour New-York et je saisis l'occasion de vous faire passer quelques tableaux qui offrent l'état politique, militaire, financier et commercial de ce pays. Je les crois assez exacts. »
Cette lettre du 31 juillet est imprimée in extenso de la p. 78 à la p. 81 du tome II de l'ouvrage publié par Jared Sparks sous ce titre : The life of Gouverneur Morris with sélections from his correspondence and miscellaneous papers. Boston, 1832, 3 vol. in-80. Elle est à la p. 2Ç et s. du t. II de la traduction intitulée : Mémorial de Gouverneur Morris, suivi d'extraits de sa correspondance et de ses papiers, traduit par A. Gandais. Paris, 1841, 2 vol. 8°. Mais elle est seulement résumée dans l'ouvrage récent ayant pour titre : The Diary and Letters of Gouverneur Morris, edited by Anne Cary Morris. New-York, 1888, 2 vol. in-80. Par contre, on trouve dans ce recueil bien des détails curieux, négligés et omis par Jared Sparks.