‹ La journée du 14 juillet 1789Chapitre 22 sur 110 · XCVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XCVIII INTRODUCTION

fait des choses. Ils virent même Target, dont Rigby rapporte une conversation fort curieuse. Enfin ils se mêlèrent à la foule qui presque toujours les accueillit avec la plus grande sympathie.

Les lettres (i) que Rigby écrivit de Paris à sa famille, le 13, le 1 6 et le 1 8 juillet sont très courtes et ne contiennent que des détails insignifiants ; on ne saurait railler le bon docteur à raison de sa prudence, car elle était justifiée ; le 1 5 juillet, bien que ses compagnons et lui eussent des passeports parfaitement en règle, ils avaient été à plusieurs reprises arrêtés par le peuple dans leurs tentatives de quitter Paris, où ils s'étaient vus obligés de rester jusqu'au parfait rétablissement de la tranquillité, c'est-à-dire jusqu'au dimanche 19 juillet. Mais, dans une longue lettre écrite de Genève le 11 août 1789 (2), il fit un récit détaillé de tout ce qu'il avait vu et de tout ce qui lui était arrivé pendant son séjour à Paris. Ses amis et lui avaient mis le temps à profit. Le 16, ils allèrent voir la Bastille qu'on était déjà en train de démolir, en même temps ils voulurent se rendre compte des détails du siège; ils interrogèrent beaucoup de personnes; mais aucun des récits qui leur furent faits ne se ressemblait. Rigby en fut réduit à avouer aux siens qu'il leur envoyait la relation qui lui avait paru être la plus vraisemblable et émaner de la source la plus respectable (3). C'est un conte

(i) Leur intérêt a été signalé par M. Babeau dans un article publié dans le Correspondant, numéro du 25 juillet i88j, p. J34à JÇÇ, sous ce titre : Un voyacreur anglais en France. M. Babeau insiste tout particulièrement sur les ennuis que Rigby éprouva lorsqu'il voulut quitter Paris au lendemain de la prise de la Bastille, mais il passe presque totalement sous silence les détails intéressants sur la Révolution. Cette analyse, si incomplète, est réduite à presque rien dans le chapitre consacré à Rigby par M. Babeau dans son ouvrage intitulé : Les Voyageurs en France, Paris, i88ç, in-i8.

{2) Cette lettre remplit les pages ji à 95 de ce recueil; il est vrai que l'éditeur y a joint des extraits du journal du D^ Rigby, sans les signaler par des guillemets ou par une note; mais il n'y a aucune raison de douter de l'authenticité du tout ; car l'éditeur n'est autre que lady Eastlake, l'une des filles qiie le D^ Rigby eut d'un second mariage.

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aussi fantastique qu'embrouillé. Il est évident qu^il n'avait rien compris aux explications qui lui avaient été données. Par contre, cette lettre est pleine de détails aussi précis que curieux sur l'état de Paris pendant ces journées si troublées et sur les faits dont ces voyageurs furent témoins oculaires. J'en ferai donc un grand usage.

JOURNAUX ET GAZETTES — JOURNAL DE PARIS — MERCURE DE FRANCE — JOURNAL DE GENÈVE — JOURNAL DE BRUXELLES — COURRIER DE l'eUROPE — COURRIER DE VERSAILLES A PARIS — RÉVOLUTIOJ^S DE PARIS — JOURNAL POLITIQUE NA- TIONAL — MÉMOIRES DE RIVAROL — GAZETTE DE LEYDE — GAZETTE d'aMSTERDAM.

Les journaux offrent peut-être encore moins de ressources que les correspondances diplomatiques et particulières. Cela n'a rien d'étonnant, puisque c'est la révolution de juillet 1789 qui a donné à la presse périodique la liberté. Auparavant les journaux, soumis à une censure étroite^ se bornaient à publier un compte rendu sommaire des débats de l'Assemblée. Ils ne s'étaient pas développés et organisés. Ils manquaient de moyens d'kiformations et ils ne connaissaient pas exactement ce qui se passait. Une rapide revue des principaux journaux de Paris et de Versailles à cette époque mettra en pleine lumière ce que je viens d'énoncer sommairement.

A notre point de vue il n'y a pas à s'occuper de la Ga- ^ette de France; car on sait qu'elle donnait seulement les nouvelles officielles, les déplacements de la cour, les réceptions solennelles, les avis de l'étranger et autres faits du même genre ; on n^y trouve rien sur la révolution de juillet 1 y 8g, 'Le lournal de Paris, qui existait depuis 1777, n'est guère mieux informé. Préoccupé surtout de donner

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à ses lecteurs un compte rendu sommaire, aussi concis et aussi exact que possible, des séances de TAssemblée nationale, il s'inquiétait assez peu de ce qui se passait à Paris, Par exemple il ne consacra pas d'article spécial à l'attaque et à la prise de la Bastille; il se contenta de résumer ce qui en avait été dit dans la séance de nuit de l'Assemblée nationale.

Le Nier cure de France fut un peu moins timoré. Dans une lettre de- Paris, rédigée sans doute par Mallet du Pan, il publia une relation très sommaire de la révolution de juillet 178g et notamment de la journée du 14; il ne fit que rapporter les bruits populaires que l'on trouve dans toutes les lettres ou dépêches de cette époque. Cependant en raison des variantes qui se remarquent entre les deux versions (i) qui nous en sont parvenues, cette lettre a un certain intérêt. Dans la première rédaction, en date du 16 juillet on lit ce passage : « Il restait encore des hommes à armer ; le bruit s'accrédita que la Bastille renfermait des armes et des poudres ; le peuple s'y porta avec une lettre du prévôt des marchands. La porte de ce château fut ouverte à environ quarante citoyens qui y entrèrent. A peine y furent-ils que le pont-levis fut levé et on entendit une fusillade au dedans. La fureur du peuple ne se posséda plus, il se porta en force à la Bastille et ayant pris la place d'assaut^ le gouverneur et le major furent conduits et exécutés à la Grève ». La partie soulignée est seule changée dans la seconde rédaction, datée du 23 juillet ; elle est remplacée par ce qui suit : « Il enfonça les portes, saisit le gouverneur et le major, les traîna l'un et l'autre au milieu des traitements les plus sévères sur la place de Grève, où ils

(i) La lettre, publiée dans le supplément politique du numéro d^xMercare de France du 25 juillet 1789, porte la date du 2j juillet. Elle a été reproduite intégralement, avec cette même date, dans le Journal de Bruxelles et dans le Journal de Genève^ qui s'imprimaient également chez Panckoucke. Mai§ dans le Courrier de l'Europe imprimé à Londres, elle est datée de Paris le 16, ei elle fut publiée dans le numéro du 21 juillet.

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furent massacrés. » Dans cet intervalle d'une semaine, Topinion s'était modifiée; on ne croyait plus à la prise d'assaut de la Bastille, mais à la rupture des ponts et des portes à coups de canon, ce qui était encore inexact, puisqu'il n'y avait eu qu'un commencement d'exécution.

Dans son Courrier de Versailles à Paris, Gorsas avait dès le 1 5 juillet donné un récit assez vraisemblable qui se rapprochait de x:ette dernière rédaction du Mercure, Il disait : « M. de Launey, gouverneur, a feint de se rendre ; mais ayant fait fusiller quelques citoyens après avoir fait lever le pont-levis sur eux, on en a fait le siège ; les portes brisées (i)^ on a fait prisonnier tout ce qu'on y a trouvé de soldats. » Au contraire le premier numéro des Révolutions de Paris, bien que postérieur de quelques jours (2), contient une relation qui est grotesque. L'auteur se livre à des broderies ridicules sur la légende populaire ; il raconte longuemement la trahison du gouverneur et la prise d'assaut de la Bastille : son récit, purement imaginaire, se termine ainsi : « Lorsqu'enfin peu après la brèche se forma, on courut chercher des planches pour traverser le fossé. A peine il y en eut une de posée qu'un bourgeois s'élance, monte à l'assaut, précédé par un grenadier ; il arrive ; le canon du dedans tirait sur la brèche ; il est tué ; mais le brave grenadier ne l'est pas ; il protège l'entrée ; on se précipite bouillant de carnage ; on fonce, on égorge tout ce qui s'oppose au passage (3). »

Il n'est pas très difficile de comprendre comment la vérité a pu se déformer à ce point sous la plume d'écrivains aussi exaltés qu'ignorants. En effet, on a mis une planche sur le fossé ; mais ce n'était pas pour parvenir à une brèche qui n'existait pas, c'était pour aller chercher la demande de capitulation du marquis de Launey. Il est encore vrai qu'un homme, qui s'avançait sur cette plan-

(i) Courrier de Versailles, n? IX, du 15 juillet 1789, p. 144. (2) Ce numéro est intitulé : Résolutions de Paris du 12 au 17 juillet 178^, ji p. in-8.

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che pour prendre ce papier, fut atteint d'une balle au moment où il allait le saisir et tomba dans le fossé; mais il est probable que le coup qui le frappa partit du côté des assiégeants qui continuaient à tirailler, tandis que les assiégés avaient depuis un certain temps déjà reçu Tordre de cesser le feu et y avaient obéi. Le brave grenadier qui protégeait l'entrée du pont avait été placé là par Elie pour empêcher la foule de se jeter dans le fossé. Enfin les assiégeants purent se précipiter dans la forteresse ; mais ils n'eurent pas à passer sur cette planche branlante ; car de Launey, qui avait comme perdu la tète, avait fait baisser les ponts-levis et ouvrir les portes, bien que sa demande de capitulation eût été rejetée; c'est donc par les portes,, qui avaient été à peine entamées par leur canon, et non par la brèche, que les vainqueurs entrèrent dans la Bastille. Ainsi se forment, en temps de crise, les légendes, sous Taction combinée des masses populaires et d'écrivains plus enthousiastes qu'éclairés. Cette manière d'écrire l'histoire était faite pour plaire aux Parisiens, dont l'exaltation dépassait alors tout ce qu'on peut imaginer. En quelques jours on fit de ce numéro des Révolutions de Paris plusieurs éditions. Un peu plus tard, l'éditeur Prudhomme réunit en volumes les articles de son journal, qui eurent encore sous cette nouvelle forme un remarquable succès (i).

Dans tous les journaux de cette époque, il n'y eut sur la prise de la Bastille qu'une seule note discordante ; elle fut donnée par le Journal politique national (2) de

(1) Les deux premiers volumes sont annoncés à la page J38 du numéro 4J, du 16 octobre 1789 de la Correspondance littéraire secrète.

(2) Le volume, conservée la Bibliothèque nationale, sous la cote Le*, 167, réserve, contient un exemplaire du prospectus par lequel fut annoncé ce journal ; c'est une feuille de 4 p. in-8, petit texte, sortie des presses de Pierres, imprimeur du roi à Versailles. De la lecture de ce boniment, il ressort clairement que ce journal, dont le principal rédacteur était l'abbé Sabathier de Castres, devait se montrer très favorable à la noblesse et très hostile au tiers état. Il était annoncé pour paraître les mardi, jeudi et dimanche de chaque semaine, en un numéro de 8 pages in-8.

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l'abbé Sabathier de Castres, dont le premier numéro avait paru le 12 juillet 1789. Mais la relation de la révolution de juillet fut seulement publiée dans le n° 8, qui porte la date du 28 juillet 1789 et qui ne dut paraître qu'au commencement du mois d'août. Le Journal politique national fut loin d'avoir une existence paisible. L'abbé Sabathier de Castres s'était associé avec Rivarol, qui s'était chargé de rédiger dans un esprit nettement anti-révolutionnaire un Résumé historique et raisonné de tout ce qui s'était passé depuis l'ouverture des Etats- généraux. Tout alla bien jusqu'au septième numéro, qui est daté du 26 juillet 1789 et qui contient le récit de l'insurrection de Paris dans la journée du 12 juillet. Mais, comme Rivarol blâmait vivement la conduite des Parisiens, ce numéro excita à tel point la colère populaire que l'abbé Sabathier de Castres dut aller chercher un asile à Bruxelles (i).

L'émigration du rédacteur en chef, les craintes des imprimeurs et les changements qu'elles entraînèrent, toutes ces causes réunies eurent des conséquences fâcheuses pour le journal dont la publication devint irrégulière. C'est ainsi qu'on a deux numéros 8 tout à fait différents l'un de l'autre. Dans l'un des exemplaires de la première série du Journal politique national (2), on

(1) On lit à la page 260 de la Correspondance littéraire secrète (numéro J4, de Paris, le 15 août 1789) ce passage : « L'abbé Sabathier de Castres voulait gagner quelque argent en faisant le Journal politique national. Il s'était associé avec le comte de Rivarol. Celui-ci tenait la plume et jusqu'au numéro 7 on a paru assez content. Mais, dans ce numéro, l'abbé Sabathier ayant pris le ton de l'aristocrate, on a crié haro; dans tout Paris on ne parlait que d'arrêter cet abbé et les esprits étaient si aigris que, s'il se fût montré, sa vie n'était point en sûreté. On entendait dans toutes les galeries du Palais-Royal : Il fera lanterne; il fera lanterne. Les libraires qui étaient chargés de la souscription de ce journal viennent de faire annoncer qu'ils ne s'en mêlaient plus. »

Dans une lettre, datée de Bruxelles le 12 août 1789 et publiée par le Journal général de l'Europe, numéro 99, p. 126-127, l'abbé Sabathier exposa les raisons qui l'avaient obligé à émigrer.

(2) Il est à la Bibliothèque nationale sous la cote Le 2 167. Réserve. La composition de l'exemplaire Le 2 167 A est absolument semblable à

celle du. précédent.

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trouve un numéro 8, daté du 28 juillet et portant cette épigraphe :

Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun. Je leur fais bonne guerre et n'en proscris pas un.

Sous le titre de : Lettre de M, le chevalier de Kermol à M""* la comtesse de Château-Regnault, à Flavigny, on y raconte l'arrestation de Tabbé Maury à Péronne. Il ne faudrait pas croire pour cela que la publication des résumés historiques et raisonnes de Rivarol eût été suspendue ; ce fut une simple manœuvre destinée à donner le change aux lecteurs dont les sentiments étaient douteux. Pour ceux qui étaient notoirement hostiles à la Révolution, on publia un numéro 8 faisant suite au précédent. Il est aussi daté du 28 juillet 1789 et il a cett3 épigraphe: Ipsumque trahunt in mœnia regem. Le Résumé historique donne une relation sommaire des événements accomplis dans les journées des 14, 15, 16 et 17 juillet 1789 (i). C'est le récit bien connu, qui a été réimprimé dans les Mémoires dits de Rivarol; mais, comme on le verra plus loin, avec des additions postérieures.

Pour réduire à rien l'importance de la victoire populaire, Rivarol ne craignit pas de calomnier de Launey. Il lui attribua des imprudences que ce malheureux n'avait pas commises. Cela est d'autant moins excusable qu'au moment où il écrivait, c'est-à-dire à la fin de juillet, Rivarol aurait pu aisément connaître la vérité ; mais peu lui importait.

(i) Ce numéro 8 se trouve dans le volume eoté Le 2 167 C. A la fin de cet exemplaire on a un 24* numéro, intitulé : Lettre sur la capture de l'abbé Maury ^ de Péronne, le 28 juillet lySç. C'était une sorte de supplément pour les privilégiés, puisque, d'après une note insérée à la fin du numéro 22, le premier abonnement ne devait avoir que 2j numéros.

Le volume Le 2 167, B. contient seulement les numéros 7, 8 et 9 ; le numéro 8 est semblable à celui du volume Le 2 167. C; mais il se trouve dans B en triple exemplaire. On y aura, probablement par erreur, mis les deux exemplaires qui manquent dans les volumes LC 2 167, réserve, et LC2 167 A.

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« On apprit, dit-il, à Versailles, que la populace réunie aux milices... s'était portée à la Bastille et qu'après deux ou trois heures de pourparlers, d'allées et venues, le gouverneur, qui avait fait la sottise de descendre dans les cours antérieures et de négliger les ponts-levis, avait été attaqué et forcé avec sa petite garde d'invalides (i)... M. de Launey n'en était pas moins répréhensible de s'être hasardé avec une populace furieuse. S^il s'était renfermé dans la Bastille, il était inexpugnable. Quoi qu'il en soit, cet infortuné gouverneur fut bien puni de son imprudence. Le peuple, irrité de sa résistance et de la mort de quelques bourgeois tués dans l'attaque, le traîna jusqu'à la place de Grève et lui trancha la tête, après l'avoir accablé de coups et d'outrages. Cette tête, promenée dans les rues au bout d'une lance, fut portée au Palais-Royal. C'est à quoi se réduit cette prise de la Bastille, tant célébrée par la population parisienne; peu de risques et beaucoup d'atrocités de leur part et une lourde imprévoyance de la part de M. de Launey. Ce ne fut en un mot qu'une prise de possession (2). »

C'était une impudente altération de la vérité; car, comme on l'a vu plus haut (3), le lieutenant de Flue reprochait avec raison au gouverneur d'avoir dès le 1 2 juillet au soir abandonné les cours extérieures et de s'être renfermé dans le château. En outre, tout Paris savait que pendant plus d'une heure et demie, de trois heures à la reddition, les gardes françaises et les citoyens avaient fait des prodiges de valeur et que, notamment, sous le feu incessant de la place qui les décimait, ils étaient parvenus à mettre trois pièces de canon en batterie devant le grand pont-levis^ au pied du château, ce qui détermina le gou-

(i) Ici se place reddition, dont il sera question plus loin.

(2) Journal politique national, n^S, du 28 juillet 1789, p. 2, — Journal politique national, réimpression de 1790 n» 7, p. 72-73. — Tableau historique des travaux de l'Assemblée constituante, édition de 1797, p. 52-54. — Mémoires de Rivarol, Paris, 1824. in-8, p. 45-46. — Œuvres choisies de Rivarol, Paris, 1880, in-8, t. II, p. 48-49.

(j) P. LXVIII.

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verneur à se rendre. Il n'est donc pas étonnant que ce récit mensonger ait soulevé. de violentes protestations; mais, loin de reconnaître ses torts et ceux de son collaborateur dont le nom était bien connu, quoiqu'il ne signât pas ses articles (i), l'abbé Sabathier de Castres, les aggrava dans une réplique encore plus inexacte que le passage qu'elle défendait.

(( Quant à la prise de la Bastille, je vois bien, mon cher compatriote, que vous y tenez, comme autrefois les Français au fameux passage du Rhin qui ne coûta de la peine qu'à Boileau. A la vérité, les Parisiens s'étaient arrangés pour éblouir l'Europe de cette fameuse prise ; mais l'Europe n'a pas tardé à savoir que le gouverneur de la Bastille n'avait pas donné aux habitants de la capitale le temps de montrer leur courage ; M. de Launey avait perdu la tête avant qu'on la lui la coupât et vous n'avez qu'à lire le procès-verbal dressé par le sieur BefFroy de Reigny en présence des principaux acteurs de cette tragi-comédie, vous verrez qu'en effet ce ne fut qu'une prise de possession (2). »

Il faut croire que ces allégations, contraires à la vérité, eurent le plus grand succès dans la clientèle du. Journal politique national; car, dans la réimpression qui fut faite en 1790 de la première série de ce journal, Rivarol, loin de les supprimer, les compléta par de nouvelles calomnies contre Besenval et de Launey (3).

« Il n'est peut-être pas, dit-il, indigne de l'histoire d'observer que le gouverneur de la Bastille ne voulut pas faire tirer le canon sur le peuple, qui se portait en foule du

(i) Voir plus haut, p. cm, la note de la Correspondance littéraire secrète.

(2) Lettre de Sabathier de Castres, datée de Bruxelles le 12 septembre 1789 et publiée à la p. 4 du numéro 16 du Journal politique national.

(j) Personne que je sache n'a jusqu'ici signalé l'intercalation de cette addition dans le texte primitif. Elle a même échappé à M. Guglia qui a publié une étude critique sur le Journal politique national dans la. Révolution française du 14 octobre 1890 ; il n'a pas remarqué non plus l'existence de deux numéros 8.

Cette réimpression fut publiée sous ce titre : Journal politique national des États généraux et de la Révolution de 1789, publié par M. l'abbé Sabathier

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côté de l'Arsenal, de peur d'endommager une petite maison qu'il avait fait bâtir de ce côté-là et qu'il aiFectionnait. Et ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que dans ce même instant M. de Besenval, général des Suisses, se cachait pour ne pas donner l'ordre à sa troupe et laissait prendre les Invalides, de peur que, si l'émeute devenait trop considérable, on ne pillât sa maison, qui était voisine, où il avait fait peindre depuis peu un appartement entier et construire des bains charmants. Voilà par quel§ hommes le roi était servi. »

C'est toujours la même chose. Au lieu de reconnaître qu'ils ont été vaincus par le courage et l'habileté de leurs adversaires, les aristocrates préfèrent nier l'évidence et recourent sans vergogne aux plus audacieuses calomnies pour rejeter sur leurs chefs la responsabilité de leur défaite. Ces perfidies, longuement méditées par Rivarol, eurent le plus grand succès dans le monde élégant dont ce pseudo-comte, fils d'un aubergiste des Cévennes, était le porte-paroles. Ses résumés, qui ne sont ni historiques, ni raisonnes, furent souvent réimprimés sous le titre de Mémoires ( i ) et c'est encore dans ses écrits que les réactionnaires vont aujourd'hui chercher leurs arguments pour dénigrer les vainqueurs de la Bastille.

Les journaux étrangers pouvaient se montrer plus impartiaux que ceux qui s'adressaient exclusivement

et tiré des annales manuscrites de M. le comte de R***, Paris 1790, in-8.

La numérotation est changée, le numéro 8 est devenu le numéro 7; les épigraphes sont conservées; mais les dates sont supprimées.

Les passages ajoutés se trouvent copiés sur des fiches manuscrites, d'une écriture du temps, intercalées dans les volumes conservés à la Bibliothèque nationale sous les cotes LC 2 167 réserve et LC * 167 B.

Cependant je crois être le premier à les avoir remarqués. Cela prouve que Ton ne saurait apporter trop de soin à des travaux de ce genre.

(i) En 1797, le frère de Rivarol en donna une édition sous ce titre: Tableau historique et politique des travaux de l'Assemblée constituante depuis l'ouverture des États généraux jusqu'après la journée du 6 octobre ijSp, Paris 1797, in-8.

Mais il supprima les divisions, les transitions, les épigraphes et bon nombre de passages essentiels. C'est ce texte ainsi mutilé qui fut reproduit au tome IV de l'édition des Œuvres complètes de Rivarol de 1808 et dans le volume que Berville et Barrière publièrent sous le titre de Mémoires de

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à des lecteurs français. Malheureusement les feuilles périodiques étrangères, qui avaient à Paris des correspondants spéciaux, étaient alors fort peu nombreuses. Il n'y a guère à signaler, comme méritant une étude particulière, que la Galette de Leyde et celle d'Amsterdam,

Sous la direction de Jean Luzac, qui était professeur de littérature grecque à l'Université de Leyde et passait pour un helléniste distingué, la Galette de Leyde, dont Ip véritable titre est : Nouvelles extraordinaires de divers endroits, était devenue un journal international qui jouissait à bon droit de la plus grande autorité dans toute l'Europe et même en Amérique, à l'époque qui nous occupe.

Vers la fin du règne de Louis XVI, Luzac avait pour principal correspondant à Paris un certain Pascal Boyer, originaire de Tarascon. Comme ce journaliste était bien connu pour entretenir une correspondance suivie avec la Hollande et l'Angleterre, il lui arriva d*être mis à la Bastille en janvier 1781, pendant une huitaine de jours. On le soupçonnait de favoriser l'introduction en France des nombreux libelles imprimés à l'étranger contre les principaux personnages de la cour. Mais la visite de ses papiers prouva qu'il n'était pas coupable et on s'empressa de le mettre en liberté. Ce malheur eut même pour lui d'heureuses conséquences. Vergennes chercha à le consoler de cette méprise, en lui donnant les plus

Rivarol. Paris, Baudoin, 1824, in-8, dans la Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.

Récemment M. de Lescure a reconnu que ce texte était sans valeur et dans son édition des Œuvres choisies de Rivarol (Paris, Jouaust, 1880, 2 vol. in-12) il a suivi l'édition de 1790, sans s'apercevoir que cette dernière ellemême était très mauvaise, sans la comparer avec l'édition originale de 1789, sans indiquer ni les deux numéros 8, ni les additions et sans rétablir les dates des numéros qui sont cependant absolument nécessaires pour la critique historique.

(1) Je n'ai pas pu trouver les suppléments aux numéros de juillet 1789 du Journal général de V Europe. Ces feuilles, qui, je crois, doivent contenir le récit de U prise de la Bastille, manquent dans l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, LC ' 94.

Pour le Courrier de l'Europe, voir plus haut p. c, note i.

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grandes facilités pour augmenter ses correspondances et ses relations au dehors. C'est ainsi qu'après avoir été pendant quatre ans le principal rédacteur du Courrier de VEurope^ Boyer devint l'un des correspondants de la Galette de Leyde (i), qui par son intermédiaire reçut souvent des communications officieuses et de Vergennes et de Calonne (2) et sans doute aussi des autres ministres; d'ailleurs elle insérait des notes analogues venant de la plupart des cabinets de l'Europe et même de Washington.

Malgré ses relations avec les gouvernements, la Galette de Leide conservait la plus grande indépendance et plus d'une fois elle eut à en souffrir. Le 8 mars 1785, un nouvelliste inconnu" écrivait : « La Galette de Leyde, la plus recherchée de toutes depuis plusieurs années, parce qu'elle contient des nouvelles plus fraîches et plus particulières que les autres, a manqué l'ordinaire dernier et celui d'aujourd'hui. On est allé au bureau des Galettes étrangères et on y lit la lettre ministérielle portant : « De par le roi, défense de continuer la distribution de

« la Galette de Leyde » On tait la vraie cause de sa

prohibition. Il faut ajouter que le roi en faisait cas et qu'elle passait pour être la seule que lût Sa Majesté (3). » Nous connaissons aujourd'hui la cause de cette suspension ; elle avait pour but de donner une sorte de satisfaction au comte de Mercy, qui s'était plaint que la Galette eût publié la note adressée le 20 novembre précédent par le cabinet de Versailles à la cour de Vienne (4). Cette interruption ne fut pas de longue durée; mais elle se renouvela à plusieurs reprises. La Galette, par exemple, commit la faute de prendre nettement parti pour les par-

(i) Bastille dévoilée, huitième livraison, p. 6 et 7.

(2) Mémoires secrets dits de Bachaumont, t. XXXIV, p. 36.

(j) Mémoires secrets, t, XXVIII, p. 196.

(4) Correspondance secrète du comte de Mercy- Argenteau avec Joseph II et Kauniti, publiée par A. d'Arneth et J. Flammermont, Paris, imprimerie nationale, 1891, in-8, t. II, pp. 400, en note.

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lements contre Brienne ; elle publiait les remontrances et les arrêtés des cours et blâmait hautement le gouvernement, qui voulut la frapper à mort. Le rédacteur de la Correspondance Littéraire secrète, dite de Métra, écrivait de Paris le lo août 1788 : « La suppression de la Gazette de Leyde [en France] est décidée. Le gouvernement semble déterminé à ne plus permettre la distribution de cette feuille. On a eu ordre de rembourser les souscriptions et on a fait courir des billets dans tous les cafés pour inviter les souscripteurs à venir toucher leur argent (i). » Mais le principal ministre manquait surtout d'esprit de suite, de persévérance et de fermeté ; devant les clameurs des amateurs de nouvelles il céda et le même journaliste pouvait, quinze jours plus tard, dire à ses lecteurs : « On a vu reparaître avec d'autant plus de plaisir la Galette de Leyde, qu'on la regarde avec raison comme l'ouvrage périodique de cette espèce écrit avec le plus de soin et de vérité, mais le nouvel exemple d'inquisition exercé sur elle la rendra nécessairement plus circonspecte et peut-être aussi moins curieuse dans ses détails et dans ses réflexions (2). »

Cet éloge n'est pas exagéré; non seulement Luzac recherchait la vérité avec ardeur et recommandait la plus grande exactitude à ses correspondants, mais, en homme franc et loyal, il reconnaissait sans peine ses erreurs et il insérait avec empressement les réclamations bien fondées qu'on lui adressait; c'est tout à la fois une preuve et une garantie de la sincérité de cet important journal.

Thomas Jefferson, qui était cependant fort sévère pour les nouvellistes (3), écrivait le 9 août 1789 à un ami auquel il n'avait rien envoyé depuis le 27 mars : « Pour vous raconter en détail les événements de ce pays-ci, il

(i) No 33, p. 262. .

(2) No 35, p. 280.

(j) Voir son jugement sur les gazetiers anglais dans sa lettre à John Jay du 29 novembre 1788, American diplomatie Correspondence, a «i séries, t. II, p. 254.

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faudrait un volume. Cela serait inutile, parce que les détails donnés par la Galette de Leyde, bien qu'ils ne soient pas toujours vrais, ne contiennent que peu d'erreurs sans importance, à tel point qu'en général vous pouvez vous y fier (i). »

Ce jugement est parfaitement équitable. Si dans ses bulletins et dans les lettres de ses correspondants parisiens sur la Révolution de juillet 1789, on peut signaler des erreurs graves en assez bon nombre, par exemple sur les trahisons du marquis de Launey et sur la prise d'assaut de la Bastille, il ne faut pas oublier que ces erreurs étaient généralement acceptées au moment où la Galette les publiait. JefFerson lui-même les avait insérées dans ses dépêches et il ne les avait sans doute pas encore reconnues fausses le 9 août, lorsqu'il faisait à son ami Carmichael ce sincère éloge de la Galette.

Ce n'est pas que le directeur de cet important journal fut toujours très convaincu de l'authenticité de toutes les nouvelles qu'il recevait de Paris et qu'il insérait; mais il fallait bien tenir ses lecteurs au courant de la marche de cette révolution inouïe et il mettait sa conscience en repos en faisant loyalement part de ses doutes à ses abonnés. Par exemple, à la suite d'extraits de lettres de Paris des 12 et 13 juillet sur le renvoi de Necker, sur la constitution du nouveau ministère et les troubles de la capitale, il ajoutait dans une note datée de Leyde le 20 juillet 1789 : « Nous n'avons rapporté cet ordinaire que ce qui nous a paru le plus avéré au milieu de la perplexité et de la confusion dont se ressentent tous les avis de Paris. Il en est qui parlent de sang versé par les troupes au milieu de la capitale et de toutes les

(i) « To détail to you the events of this country would require a volume. It would be useless, because those given in thç Lcydeii Gaicttc, though not universally true, hâve so few and such unimportants errors mixed with them, that you may give a gênerai faith to them. » Th. Jefferson to William Carmichael. Paris, 9 août 1789.

American diplomatie Correspondence, a ^ séries, t. U, p. 315. ,

INTRODUCTION

horreurs qui annoncent une guerre civile. Le peuple, dîton, a fermé tous les spectacles. Les négociations de la place étaient arrêtées lundi 13, au départ de la poste (i), et les effets publics ^ans prix... Ces faits et plusieurs autres sont encore trop incertains pour ne pas en attendre la confirmation (2). », Pour ce choix entre les nouvelles qui lui parvenaient, bien qu'il connût le plus ou moins de confiance que méritait chacun de ses correspondants, Lu^ac était surtout obligé de se fier à son flair, à son bon sens, c'est-à-dire de faire de la critique subjective ; or on sait combien peu sûrs sont les résultats qu'elle donne, surtoutjlorsqu'il s'agit de crises extraordinaires où souvent le vrai est absolument invraisemblable.

Les détails que Luzac reçut sur les événements accomplis a Paris du 13 au 17 juillet lui parurent tellement importants qu'il en remplit presque complètement le numéro suivant (3). Il les signala à l'attention de ses lecteurs enjces termes : « Quoiqu'aucun siècle ne fut plus souvent témoin que nous ne l'avons été depuis une dizaine d'années des luttes de la liberté, tantôt succombant et expirant sous ses propres efforts, tantôt triomphant avec éclat et fondant dans le nouveau monde la République la plus puissante qui existe aujourd'hui, jamais pourtant événements en ce genre ne furent plus éclatants, plus rapides, plus étonnants que ceux qui viennent de se passer dans la capitale de la France. »

Le supplément de ce même numéro fut encore entièrement consacré aux affaires de France, ce qui était tout

(i) En 1789, d'après VAlmanach Royal, p. 688, les lettres pour Amsterdam, Leyde, etc., partaient de Paris, les lundis et vendredis à dix heures du matin.

La Bourse'ouvrait à dix heures, mais les négociations s'engageaient à titre particulier avant Bourse, comme cela se fait encore aujourd'hui.

(2) Supplément aux nouvelles extraordinaires de divers endroits, numéro LVIII, de Leide, le mardi 21 juillet 1789.

(j) Numéro LIX. Nouvelles extraordinaires de divers endroits, du vendredi 24 juillet 178':^.

INTRODUCTION CXIII

à fait anormal. Aussi Luzac crut-il devoir s'en excuser, auprès de ses lecteurs, en plaçant en tête une note ainsi conçue : « Nous avons entre les mains plusieurs articles et pièces qu'en tout autre temps nous nous empresserions de communiquer au public. Mais la Révolution étonnante qui vient d'arriver dans la capitale de la France nous paraît, à tous égards, trop digne de la curiosité du public et les détails en sont trop intéressants, trop multipliés pour ne point lui consacrer en entier notre feuille de cet ordinaire. Voici donc le développement de quelques faits et circonstances que nous n'avons fait qu*indiquer dans notre gazette d'aujourd'hui (i). »

Malheureusement la qualité des renseignements contenus dans ces huit pages in-quarto imprimées en caractères très petits ne répond pas à leur abondance. La plupart des détails fournis sur les troubles de la rue sont erronés, tandis que les nouvelles sur le renvoi de Necker, sur la constitution du nouveau ministère et les délibérations de l'Assemblée sont généralement exactes. Cela s'explique aisément. Les correspondants parisiens de la Galette de Leyde avaient sans doute organisé leur service d'informations pour être promptement et exactement renseignés sur ce qui se passait à la Cour et à l'Assemblée ; mais, surpris par les événements, ils n'avaient probablement pas eu le temps d'engager des agents spéciaux pour suivre les troubles de la capitale et ils étaient trop prudents pour oser s'y mêler; et, comme dans cette journée du 14 juillet la police, qui leur fournissait habituellement des notes, avait pour ainsi dire complètement disparu, ils en avaient été réduits à reproduire, eux aussi, les bruits populaires.

La Galette d'Amsterdam donne une relation qui est bien moins longue que celle de la Galette de Leyde^ mais qui n'en diffère pas sensiblement quant au fond.

(i) Supplément aux nouvelles extraordinaires de divers enûfrotï^, numéro LIX, de Leyde, le 24 juillet 1789.

CXIV INTRODUCTION

Dans une lettre datée de Paris, le i6 juillet, le correspondant inconnu de la feuille 6^ Amsterdam raconte que dans Taprès-midi du 14 : « Le peuple a attaqué la Bastille et s'en est rendu maître d'assaut après trois heures de résistance. » Il dit encore que « le gouverneur avait sur la première sommation promis de rendre le château et avait effectivement laissé entrer 3 à 400 hommes dans la première cour ; mais à peine y furent-ils qu'il fit lever le pont-levis et tirer sur eux à mitraille ; cette perfidie lui a coûté la vie ainsi qu'au major (i) ».

Puisque ces bruits erronés se retrouvent dans toutes les lettres écrites aussitôt après les événements par les diplomates, par les députés, par les particuliers et par les journalistes, cela prouve jusqu'à la dernière évidence que tous ceux qui s'en faisaient l'écho étaient de bonne foi et que telle était alors l'opinion générale.

RELATIONS SPÉCIALES ET OUVRAGES HISTORIQUES CONTEMPORAINS — IL ÉTAIT TEMPS — LES LAURIERS DU FAUBOURG SAINT-AN- TOINE — PARIS SAUVÉ — LES REVOLUTIONS DE PARIS — LA QUINZAINE MÉMORABLE — LES ANNALES PARISIENNES — LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA RÉVOLUTION DE PARIS — l'hIS- TOIRE AUTHENTIQUE ET SUIVIE DE LA RÉVOLUTION DE LA FRANCE — CORRESPONDANCE d'uN HABITANT DE PARIS — l'histoire de la RÉVOLUTION DE 1 789 PAR DEUX AMIS DE LA LIBERTÉ — HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION PAR MONTJOIE.

Ces mêmes légendes sur la trahison du marquis de Launey et sur la prise d'assaut de la Bastille sont aussi la base des relations que des publicistes inconnus s'em-

(i) Suite des nouvelles d'Amsterdam, numéro LIX, du vendredi 24 juillet 1789.

Ce supplément contient une lettre de Paris, du 16 juillet 1789, qui ne remplit pas moins de quatre colonnes in-quarto de très petit texte.

INTRODUCTION CXV

pressèrent de faire paraître aussitôt après ces événements. Un peu plus tard, à ces brochures spéciales succédèrent des ouvrages historiques, plus ou moins étendus, qui tous consacrèrent une place considérable au récit des journées de juillet 1789, et principalement de celle du 14. Peu à peu la lumière se fit et à travers ces publications on peut suivre les progrès de la vérité.

C'est une recherche assez intéressante, bien que les résultats n'en soient pas en eux-mêmes importants, en raison du peu de valeur historique de ces ouvrages qui tous, quelle que soit leur étendue, ne sont pas autre chose que des écrits de circonstance, c'est-à-dire des travaux faits hâtivement, de seconde ou de troisième main, par des écrivains sans éducation scientifique et souvent même sans conscience. Bon nombre d'entre eux se sont bornés à copier purement et simplement ou à délayer et arranger à leur façon les relations déjà publiées. Dans ces ouvrages, on trouve rarement un renseignement nou-r veau et dans ce cas il est extrêmement rare que la source en soit indiquée ; il est donc très difficile d'en déterminer l'authenticité. Aussi, malgré mon vif désir d'être aussi complet que possible, je ne soumettrai pas à un examen critique approfondi toutes ces relations, tous ces récits, plus ou moins historiques, qui ont été publiés par des auteurs, le plus souvent anonymes ou absolument inconnus, pendant le second semestre de 1789 et pendant les années suivantes. L'intérêt de cette étude ne serait pas suffisant pour en justifier l'étendue. Je serai donc obligé de faire un choix et je me bornerai à signaler ou à critiquer, parmi cette masse d'ouvrages, ceux qui me paraîtront avoir le plus de valeur.

Dès que la visite de Louis XVI à l'Hôtel de Ville, dans la journée du 17 juillet, eût consacré la victoire de Paris sur la Royauté, on publia des récits de cette révolution surprenante afin de profiter de l'actualité. Parmi les brochures non datées qui paraissent avoir été mises des pre-

CXVI INTRODUCTION

mières en vente, on peut distinguer celle qui a pour titre : Il était temps ou la semaine aux événements (i). Elle se termine par la relation du voyage du roi à Paris et elle a été écrite à un moment où l'on ne savait pas encore si Necker consentirait à revenir (2). L'auteur, dont rien ne permet de deviner ni le nom, ni la qualité, commet les plus grosses erreurs. Il raconte que de Launey laissa entrer cent citoyens dans la forteresse et les fit fusiller à bout -portant; ceux qui auraient été assez heureux pour se sauver dans les souterrains auraient seuls échappé à cette barbarie. La nouvelle de cette trahison s'étant répandue dans tout Paris, de prompts secours auraient été envoyés aux combattants.

« L'attaque, dit-il, est formée avec une intrépidité dont

il n'y a pas d'exemple Enfin, après quatre heures

de résistance, on parvient au pied des murs; on met le feu à la porte qui tombe bientôt sous les coups redoublés des haches et des massues. Un grenadier arbore le premier l'étendard de la victoire, arrête et désarme le gouverneur, qui s'était caché pour se soustraire à la mort certaine qu'il le menaçait... Le gouverneur, le prévôt des marchands que la crainte avait conduit dans cet asile, sont entraînés parles vainqueurs jusqu'à la grève (3) ». Il est évident que l'auteur de cette brochure n'avait pas pris la moindre information, car il lui eût été facile de savoir que Flesselles n'avait quitté l'Hôtel de Ville que peu d'instants avant sa mort et n'avait pas mis les pieds à la Bastille dans cette journée ; mais les têtes étaient complètement tournées et les bruits les plus ridicules étaient recueillis.

Les combattants eux-mêmes étaient incapables de faire un récit exact de leurs exploits. Dans une brochure intitulée : « Les lauriers du faubourg Saint- Antoine ou

(i) s. 1. n, d. in-8, 15 p.

(?) P. 9 et 10.

INTRODUCTION CXVII

le prix de la Bastille renversée (i), les habitants de ce quartier firent exposer de la façon la plus favorable la part qu'ils avaient prise à cette action glorieuse. On pourrait donc penser y trouver une relation assez fidèle de ce qui se passa à l'attaque de la Bastille. Point, ce sont les mêmes légendes populaires qui forment la base de tous les récits contemporains. A les entendre, ils auraient été convaincus que le salut de la patrie dépendait de la prise de cette prison ; car ils ne doutaient pas que les troupes qui environnaient la capitale ne dussent s'y introduire pour mettre tout à feu et à sang dans la ville (2).

« Instruits de la nécessité de prendre la Bastille, les citoyens du faubourg Saint-Antoine courent en foule au lieu du combat. Le gouverneur, ne comptant pas sans doute sur autant de bravoure de la part d'un peuple que la faim persécute, emploie contre lui la plus odieuse perfidie qui ait jamais été employée dans les siècles de la plus profonde barbarie. M. de Launey capitule avec ses concitoyens, leur ouvre la porte de la Bastille, leur donne des paroles de paix et lorsqu'une centaine de braves sont entrés, il fait lever le pont, fait tirer sur eux et égorge ainsi de sang-froid une foule d'honnêtes gens qui lui tendaient les mains. Le courage redouble, les forces prennent une nouvelle activité et en moins de deux heures les habitants du faubourg Saint-Antoine aidés des gardes françaises, assiègent la Bastille, la prennent d'assaut,

(i) s. 1. n. d. in-8, 8 p.

(2) Ces bruits de complot étaient répandus dans tout Paris et les ambassadeurs les répètent dans leurs dépêches; mais personne ne connaissait exactement les projets de la Cour. Dans les brochures qui prétendent les exposer on ne trouve que des conjectures le plus souvent ridicules, Telles sont : La Conjuration découverte, imprimerie Momoro, s. d. 8°, 7 p.; Découverte de la conjuration, s. 1. n. d. 8° ; — Avis aux bons citoyens touchant la grande conjuration des aristocrates, s. 1. n. d. 8°; Les Crimes dévoilés; ordre de l'attaque projetée pour la nuit du 14 au 1$ juillet 1789, S. 1. 1789, 8°.

Ces brochures d'ailleurs paraissent avoir été publiées après coup et être passées inaperçues. Hardy n'en fait même pas mention.

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