CXXVIII INTRODUCTION
du premier semestre de Tannée 1790 (i), cet immonde écrivain entreprit, suivant sa coutume, de salir le peuple de Paris, afin de mieux assurer le débit de son ignoble marchandise, qui était achetée et lue avidement par les partisans de l'ancien régime. Pour flatter les passions de son aristocratique clientèle, Restif osa faire l'éloge le plus pompeux du gouvernement absolu, qui le laissait exercer son ignominieuse industrie en toute liberté. Après avoir décrit l'aspect terrifiant du jardin du Palais- Royal dans l'après-midi du 12 juillet 1789, il disait:
« Je voyais un nuage de maux se former sur cette capitale infortunée, naguère la plus voluptueuse des villes de l'univers, la plus libre, la plus agréable, par conséquent la plus heureuse... O Londres! malgré ton orgueil, je te défie de te comparer à Paris! Même sous les Saint-Florentin, les Surfine et les Lenoir, elle était plus libre pour l'honnête homme que cette Londres enfumée, où le brigand vous dépouille en vertu de la liberté, qui s'oppose à la police. Pendant vingt-cinq ans, j'ai vécu dans Paris plus libre que l'air! Deux moyens suffisaient à tous les hommes pour y être libres comme moi : avoir de la probité, ne point faire de brochures contre les ministres. Tout le reste était permis et jamais ma liberté n'a été gênée. Ce n'est que depuis la Révolution qu'un scélérat est parvenu à me faire arrêter deux fois (2). »
Tout le reste était permis. Ce cri du cœur est l'expression sincère de la pensée du célèbre pornographe, qui regrettait amèrement l'heureux temps, où Paris était le paradis des aristocrates et des riches libertins, des
(i) Semaine nocturne, sept nuits de Paris, qui peuvent servir de suite aux IIICLXXX déjà publiées; ouvrage servant à l'histoire du jardin du Palais- Rofal. Paris. Guillot, 1790, in-12.
Ce volume forme le tome XV de la série des Nuits de Paris. A la page 254 commence le récit d'un voyage en Lorraine, les 16, 17 et 18 avril 1790 par le libraire Guillot.
(2) Semaine nocturne^ p. 56.
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filles de joie et des écrivains abjects qui vivaient de la description de la débauche. Aussi me semble-t-il qu'il n'est pas nécessaire d'insister longuement pour prouver qu'on ne saurait accorder la moindre confiance aux noires peintures que Restif fit des nuits des 12, 13, 14 et 15 juillet 1789 dans les prologues qu'il plaça en tête des aventures grivoises, tantôt obscènes, tantôt puériles et toujours ridiculement bêtes, dont les récits plats et ennuyeux constituent cette Semaine nocturne. D'ailleurs à part un enlèvement supposé, qui n'aurait eu aucune conséquence fâcheuse par suite de l'intervention d'une patrouille de la milice bourgeoise, il ne signale d'une façon quelque peu précise aucun acte de désordre, ni vols, ni pillages ; il se borne à des déclamations ampoulées qui, sous sa plume, sont plus que suspectes.
L'Histoire authentique et suivie de la Révolution de France (i), dont la publication en livraison commença à la fin de septembre ou dans les premiers jours d'octobre 1789, ne tient pas du tout les promesses de son titre pompeux ; car elle n'a rien d'authentique et elle n'est pas suivie. On n'en connaît même pas l'auteur, qui semble avoir pris les plus grandes précautions pour ne pas laisser soupçonner qui il pouvait être; mais c'était mesure de prudence nécessaire, étant donné le ton de son travail, nettement hostile à la Révolution et on ne saurait s'appuyer sur ce fait pour lui refuser tout crédit.
Suivant M. Tourneux (2) cet ouvrage, qui parut en une série de lettres ou mieux de numéros, aurait été imprimé non à Londres, comme le porte le titre, mais à Clèves ; car le directeur des postes de cette ville était
(1) Histoire authentique et suivie de la Réifolulion de France, à commencer depuis l'assemblée des notables jusqu'à la seconde législature. Ouvrage précieux pour les contemporains et pour l'histoire, contenant une foule d'anecdotes ignorées ou peu connues sur les vraies causes de la Révolution.. .^ en une suite de lettres adressées par l'auteur à un de ses correspondants dans l'étranger. Londres, 1792. 2 vol. in-S».
{2) Bibliographie de l'Histoire de Paris pendant la Révolution, t. I, n» 304, p. 64.
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chargé au mois d'octobre 1790 de recevoir les abonnements; mais on pouvait aussi s'abonner dans tous les bureaux de poste, ainsi que cela résulte de la note suivante, datée de Paris le 28 novembre 1789: « MM. les souscripteurs à ce journal ont déjà pu juger par les numéros qui ont paru que l'auteur s'attache particulièrement à donner la clé ou l'esprit de la révolution de France et que son travail doit être distingué de tous ceux où il n'a été rendu compte de cet événement mémorable que d'une manière sèche et décousue et sans en indiquer les causes secrètes qui l'ont préparée. Comme cet ouvrage-ci n'est pas de nature à être annoncé avec la même publicité qu'une feuille périodique indifférente, MM. les souscripteurs actuels sont instamment priés de vouloir bien le recommander à leurs amis et connaissances et les inviter à y souscrire. Il suffit pour cet effet de s'adresser au bureau des Postes du lieu où l'on réside et en Hollande chez les libraires qui distribuent les nouveautés (i). »
La première lettre est datée du 29 septembre 1789 ; mais les lettres ne correspondent pas exactement aux numéros (2), par exemple le numéro X contient le commencement de la quatorzième lettre datée de Paris le 2 décembre 1789. Dans le numéro XI se trouve la fin de cette lettre, qui relatait le renvoi de Necker, l'insurrection de Paris, la prise de la Bastille et la soumission de Louis XVI. Les dernières pages (172 à 176) de ce numéro sont occupées par le commencement d'un travail intitulé : Mémoire de faits authentiques concernant la Bastille qui se continue dans les numéros XII et XIII. Il
(i) Numéro IX, p. 144.
(2) Chaque numéro formait une feuille in-80 de 16 pages; mais la pagination était suivie dans chacun des deux volumes, qui était composé de cinquante-deux numéros.
Il est probable qu'il paraissait chaque semaine un numéro et qu'ainsi chaque année formait un volume, pourvu de tables. En tête de chaque livraison se trouvait ce titre : La Révolution de France ou Correspondance avec un étranger, n° X.
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eét suivi (n* XIII, p. 193) par une lettre de Paris du 26 décembre 1789.
L'auteur de cette publication ne cite que très rarement ses sources ; cela tient sans doute à ce que, peu scrupuleux, il ne voulait pas mettre ses lecteurs sur la piste de ses plagiats. Il a surtout pillé de la façon la plus éhontée la Bastille dévoilée. Cependant il ne craint pas d'écrire : « Je ne puis m'empêcher de m'arrêter sur le siège de la Bastille, d'autant mieux que ce que j'ai à en dire est tout neuf, contraire absolument à ce qu'en ont rapporté les meilleurs écrivains qui en ont parlé en France et que je me flatte enfin d'avoir trouvé sinon la vérité, au moins la vraisemblance (i ). » Et en tête de son mémoire spécial sur la prise de la Bastille, il ose faire cette déclaration : « Du reste l'on n'a épargné aucunes recherches pour parvenir à la vérité. Tout a été scrupuleusement examiné et consulté. Garnison du château, invalides, — les invalides avaient composé pour leur justification un mémoire qui est la base de celui-ci, — porte-clefs, prisonniers, assiégeants et assiégés ont été tour à tour questionnés, confrontés et l'on n'avance aucun fait qui n'ait été suffisamment débattu pour découvrir la vérité autant qu'il est possible dans un pareil chaos de mensonges et de contradictions (2). » Or cette belle déclaration est la copie presque textuelle de l'avertissement mis en regard du titre de la seconde livraison de la Bastille dévoilée (3). Seule la fin est un peu changée.
Quelle confiance mérite un écrivain capable de pareille fourberie ? A mon avis, on ne doit ne lui en accorder aucune . Il faut examiner de très près tout ce qu'il avance. Il prétend qu'il a pu interroger le chevalier du Puget et qu'il en tient plusieurs particularités. A ma connaissance, ce seraient les seuls renseignements originaux qui se
(i) T. I, p. 162, note X.
(j) Voir plus haut, p. XL vu.