CRITIQUE DES TÉMOIGNAGES
RELATION DE PITRA. — PROCÈS-VERBAL DE l'aSSEMBLÉE DES ÉLEC- TEURS DE PARIS EN 1789. — RELATION EXACTE DE CE QUI s'eST PASSÉ DANS LA DEPUTATION EN PARLEMENTAIRE. — l'œUVRE DES SEPT JOURS ET LE DISCOURS HISTORIQUE SUR LA PRISE DE LA BASTILLE, DE DUS AULX.
La relation de Pitra, dont le texte original est imprimé ici pour la première fois, est connue depuis longtemps, bien que jusqu'ici on s'en soit très peu servi, du moins en France; elle a déjà été publiée deux fois : en 1793 (i) et en 1865 (2), mais en allemand.
Ces traductions allemandes, plus ou moins fidèles, ont été faites sur le manuscrit des archives du grand-duché
(i) Aufhentische Nachricht von den ersten Aiiftritten der Franioesischcii Staats-Umwael\iing pon eineni mitwirkenden Augenieiigen aus einer Fran- :{oesischen Handschrift des Herni Pitra. Braunschweig, 1793, in-8. Cf. M. Tourneux, Bibliographie de l'Histoire de Paris pendant la Résolution. Paris, 1890, in-8, n» J2.
(2) Die Estuennung der Bastille am 14 juli 1789 nach einer handschriftlichea Mittheilung, von Paul won Bojanowski. Weimar, Boehiau, 1865, in-8. M. Tourneux, n° 1168.
IV INTRODUCTION
d'Oldenbourg-, dont je dois une copie coUationnée à l'obligeance du conservateur, M. le D"* Sello, auquel je renouvelle ici l'expression de ma vive reconnaissance. Ce manuscrit est désigné sous le nom de Revue littéraire de Paris lyço-iyçi. Mais ce titre, choisi par l'ancien archiviste, ]\I. le D'' Leverknz, ne me paraît pas exact. Les fascicules mensuels, dont la réunion forme ce volume, portent seulement la date du mois et de l'année sans autre indication. Ils proviennent de la succession du duc Pierre-Frédéric-Louis d'Oldenbourg; dans une note qui se trouve au folio 151, il est dit que cette correspondance était adressée seulement à des personnes augustes, et plus loin (i) on voit que l'autenr était à Londres le 18 novembre 1793. Ces détails s'accordent avec ce que l'on sait de la Correspondance littéraire de Grimm et Meister. M. Maurice Tourneux a déjà signalé la présence de ce fragment des Mémoires de Pit'ra dans le manuscrit de cette correspondance conservé à Stockholm (2), On en retrouve trois parties sur quatre dans un autre manuscrit de cette correspondance, récemment acheté par la Bibliothèque de la Ville de Paris. On peut donc affirmer sans crainte que le manuscrit d'Oldenbourg, portant le titre de Revue littéraire de Paris, n'est autre chose qu'une suite de numéros de la Correspondance littéraire de Grinam et Meister.
M. Maurice Tourneux pense que Pitra, qui déjà en 1787 et en 1789 avait fourni à ce recueil deux lettres intéressantes (3), y collabora plus activement en 1792 pendant une maladie de Meister, qui était alors à Lon-
(2) Op. S. c, no ^2.
0) Correspondance littéraire, édition M. Tourneux, t. XV, p. 92 et s., juin 1787. Lettre de Pitra à un de ses amis, à Lyon, sur l'opéra de Tarare, — Ibidem, t. XV, p. 55^ et s., décembre 1789. Lettre de M. Pitra, conseiller administrateur au département des domaines de la ville de Paris, sur Claude-Joseph Vernet, mort le j décembre 1789. C'est une curieuse notice anecdotique sur ce grand peintre que Pitra paraît avoir connu intimement.
INTRODUCTION V
dres, où il fut retenu quatre mois par une fracture du bras (i). En effet, outre le fragment des Mémoires sur la journée du 14 juillet, qui ne forma pas moins de quatre articles, on trouve en tète du numéro de juin de 1792 une lettre de M. Pitra, électeur de 1789 (2). Il y raconte, dans un langage d'une emphase ridicule, la cérémonie funèbre organisée sur sa proposition pour célébrer la mémoire de Simonneau d'Etampes et il y proteste violemment contre la fête donnée en l'honneur des soldats rebelles du régiment de Chateauvieux. Cette lettre montre clairement qu'à cette époque, Pitra, qui avait quitté la municipalité de Paris au mois de novembre 1791 en même temps que Bailly, était un adversaire déclaré de la majorité de l'Assemblée législative. Monarchiste constitutionnel très ardent au commencement de la Révolution, il était devenu, en 1792, un fougueux réactionnaire, dont les écrits ne détonnaient pas dans cette revue destinée aux personnes augustes de l'Europe. Il ne faut pas oublier cette considération, si l'on veut pouvoir apprécier à sa juste valeur sa relation de la journée du 14 juillet 1789.
Pitra est fort peu connu. Son œuvre de début paraît avoir été le livret d'Andromaque, opéra de Grétry, représenté sans grand succès en juin 1780 et accueilli plus favorablement, l'année suivante, après que le librettiste eut fait de grands changements et de nombreuses coupures. Il modifia notamment le dénouement, qu'il fit tout différent de celui de Racine, dont il s'était d'abord borné à arranger la tragédie (3). Un peu plus tard, le 24 septembre 1782, l'Académie de musique, représenta un petit acte, intitulé Apollon et Daphné, dont le livret était encore de Pitra et la musique de Mayer, auteur de Damète et Zulphis. Cette fois, l'échec fut si complet que Pitra ne composa plus de livrets d'opéra. Mais il conserva les
(i) Correspondance littéraire de Grimin et de Meister, t. XVI, p. 159, en note. (2) Ibidem, t. XVI, p. 139-14).
(j) Ibidem t. XII, p, 402 et 506.
VI INTRODUCTION
habitudes qu'il avait prises en se livrant à cet exercice. Dans tout ce qu'il écrivit, il se montra toujours préoccupé de trouver des effets et d'arranger des scènes dramatiques.
On ne saurait presque rien de plus sur cet honnête marchand mercier (i), devenu, par le hasard des circonstances, auteur dramatique, gazetier et membre de l'assemblée municipale de Paris, si, fort peu modeste de son naturel, il ne s'était avisé d'annexer au fragment de ses mémoires, reproduit par la Correspondance littéraire^ réloge pompeux que fit de lui le patriote Palloy. Je reproduis ce document, purement et simplement, pour lui laisser toute sa saveur.
« Voici une copie fidèle de Thommage rendu à l'auteur de ces mémoires par M. Palloy, ce patriote célèbre à qui l'on doit l'invention des modèles de la Bastille, envoyés, aux quatre-vingt-trois départements. Ce beau brevet d'immortalité est gravé sur une pierre venant des cachots de la Bastille.
« Louis-Guillaume Pitra, né à Lyon, département de Rhône-et-Loire, le 6 juin 1736 (2), descendant d'une ancienne famille de manufacturiers de cette capitale ; établi à Paris en 1766, il fut nommé aux élections de 178g. Instruit du désordre qui commençait à régner, il provoqua, le 25 juin, le rassemblement de ses collègues au musée de la rue Dauphine, il leur proposa le fameux arrêté qu'ils prirent le 17 [sic] du même mois (3) par lequel les électeurs de Paris annonçaient à l'Assemblée
(i) En 1789 et années suivantes, il était retiré des affaires et il habitait rue Croix-des-Peiits-Champs, n» $5. Robiquet, Le. personnel municipal de Paris, Paris, 1890, in-8, p. 46,82,20$, 214, 514. — D'après des renseignements que je dois à la gracieuse obligeance du savant M. Bégis, Pitra devint contrôleur de la vente des bois et charbons à l'île Louvier et mourut à Paris, le 16 mai 1818.
(2) Les notes de M, Bégis portent la date du 6 janvier 17^6.
(?) Lise:^ ;- le même jour. Cfr, Procès-uerbal des Électeurs de P.aris, 1790,. in-8, t. I, p. 9j.
INTRODUCTION VII
nationale leur adhésion invariable à ses délibérations et notamment à celle du 17 juin, dont ils soutiendraient les principes dans tous les temps et dans tous les lieux. Il fut adopté ; il fut nommé membre de la députation qui porta cet arrêté aux représentants de la Nation le 26 juin. Le 10 juillet suivant, il fit la motion (i) d'établir la garde bourgeoise pour veiller de concert avec les gardes-françaises, à la sûreté de Paris ; il fit, de plus, celle de demander au roi le renvoi des troupes qui entouraient la capitale, dont il ne voyait qu'un attentat aussi ridicule que scandaleux qui insultait à l'amour que les habitants de Paris portent à leur souverain.
« Le 13, il fut le premier qui fit sonner le tocsin en l'église Saint-Honoré, qui ne tarda pas à être répété dans tous les temples de Paris, et en peu d'heures tous les citoyens de cette grande ville se rendirent dans leurs districts. Comme président du sien, il en remplit les fonctions pendant la Révolution.
« Le 14 au matin, il envoya un détachement de bourgeois aux Invalides pour y prendre des armes et servit à protéger cet hôtel de toute incursion intérieure.
« Dans la nuit du 14 au 15, il proposa, de concert avec d'autres districts, d'aller attaquer les trois régiments suisses qui étaient campés au Champ de Mars. Les détachements commandés à cet effet s'emparèrent des bagages ; les régiments, ayant été avertis par un nommé La Borde, agent de Berthier (2) des dispositions qu'on avait
(i) Cfr. Procès-verbal des Electeurs, t. I, p. ijo et i6j. Pitra ne fut pas seul à proposer une semblable motion, il avait été précédé par plusieurs de ses collègues, il ne fit même pas partie de la commission chargée de les examiner. Il est visible que Palloy exagère le rôle joué par son ami. Cependant Dusaulx nomme Piira parmi ceux auxquels les électeurs pensaient qu'ils « pouvaient confier avec sécurité l'honneur de gouverner leur raisseau pendant la tourmente. » Mémoires sur la Bastille, Linguet, Dusaulx, publiés par H, Monin. Paris, 1889, in-i6, p. 188.
(2) Berthier remplissait les fonctions de chef d'éiat-major près du baron de Besenval, qui^ commandait les troupes campées au Champ de Mars et aux Champs-Elysées. Mathieu Dumas. Souvenirs, t. I, p. 451-4^2.
VIII INTRODUCTION
prises pour leur livrer combat, avaient pris la fuite, « Le 20 (i), il fut envoyé pour représentant à l'Hôtel de Ville, où il fut nommé président du Comité provisoire ; il mit un frein aux mal intentionnés qui s'opposaient à la délivrance des deniers pour le paiement du salaire des ouvriers qui travaillaient à la démolition de la Bastille, dont le sieur Palloy avait avancé les fonds. Il empêcha plusieurs insurrections en faisant écarter les ennemis du bien public. Pendant tous ces temps de troubles, il ne désempara pas jusqu'au 10 août.
« Au mois d'octobre (2) Suivant, il fut nommé par son district membre de la municipalité provisoire et enfin à celle définitive, dont il a rempli les fonctions en qualité d'officier municipal, choisi pour l'administration des biens nationaux. Juge au tribunal municipal de police jusqu'à la fin de novembre 1791, il se fit, dans toutes les places qu'il occupa, admirer de ses concitoyens par son génie, ses lumières et ses vertus civiques.
(( Donné au nom de l'union et de la fraternité par Palloy, patriote. »
De tout ce fatras, il n'y a à retenir que ce seul point important : Pitra, président du district Saint-Honoré et membre influent de l'assemblée des électeurs de Paris en juillet 1789, fut très mêlé aux événements qu'il raconte. Il était en position de bien voir et d'être bien informé. Malheureusement il n'écrivit ses mémoires qu'assez longtemps après la journée du 14 juillet 1789. En effet, quoiqu'il soit impossible d'en dater la rédaction d'une
(i) Lisez le 25; les élections se firent du 2j au 2$ juillet et la Commune provisoire se réunit pour la première fois le 25. Pitra fut l'un des deux élus du district Saint-Honoré. P. Robiquet, Le Personnel municipal, p. 14Ç- 146, 205.
(2) Les élections eurent lieu en septembre 1789 et la première réunion se tinta l'Hôtel de Ville, le 18 de ce mois.
Paul Robiquet, opère citalo, p. 150-151.
INTRODUCTION IX
façon certaine, on peut affirmer qu'elle a été faite au plus tôt dans la seconde moitié de l'année 1790; car Pitra cite le Procès-verbal des Electeurs qui ne fut public qu'au commencement du second semestre de cette année 1 790. Je serais même assez porté à croire que Pitra écrivit ce fragment de ses mémoires peu de temps avant d'en fournir une copie à la Correspondance littéraire, qui en donna le commencement dans son numéro de novembre 1791.
Quoi qu'il en soit, il y eut au moins un intervalle d'une année, sinon de deux, entre les faits, dont parle Pitra, et la rédaction de ce fragment. Et quelles années î A cette cause de troubles dans la mémoire et partant d'erreurs considérables et nombreuses, s'ajoute l'absence d'esprit critique, que l'on constate chez Pitra dans tous ses écrits. Il reproduit de bonne foi les légendes qui furent mises en circulation dans Paris, dès les premiers jours qui suivirent la prise de la Bastille, mais qui furent détruites ensuite par de nombreuses réfutations : c'est le cas par exemple de son récit de la prétendue trahison du gouverneur de Launey. En outre son habitude de donner une tournure dramatique aux faits même les plus simples, le porte constamment à déformer les événements, afin' d'en rendre le récit plus intéressant. Néanmoins son témoignage n'est pas à dédaigner, notamment sur les scènes qui se passèrent à l'Hôtel de Ville sous ses yeux ; nulle part elles ne sont racontées avec autant d'éclat, de verve et de vie. On peut aussi tirer parti de ce qu'il dit, d'après Hulin, sur le siège de la Bastille, depuis Tarrivée des gardes-françaises sur les trois heures jusqu'à la reddition de la forteresse. Mais il faut le contrôler de très près parce qu'il commet d'assez grosses erreurs ; par exemple il place après l'intervention des gardes-françaises l'acte héroïque de ce Tournay, qui, au péril de sa vie, franchit les murs pour baisser les ponts de l'avancée ; or cet exploit avait été accompli
X INTRODUCTION
au moins deux heures plus tôt. En résumé, cette relation est très intéressante ; mais l'historien ne doit s'en servir qu'avec précaution, en comparant sur chaque point le récit de Pitra avec celui des autres témoins les plus autorisés. J\ii essayé de faire ce travail critique dans l'exposé des faits et dans les notes que j'ai ajoutées au texte de Pitra au-dessous des passages qui m'ont paru d'une exactitude douteuse.
Sur tout ce'qui se passa à l'Hôtel de Ville dans cette fameuse journée, le meilleur instrument de vérification est le Procès-Verbal des Electeurs (i). On sait que pour les élections des députés du Tiers Etat, Paris avait été divisé en soixante districts; les citoyens domiciliés dans chacune de ces circonscriptions, eurent à choisir un certain nombre de délégués nommés électeurs, parce qu'ils devaient élire les vingt députés de Paris et rédiger le cahier de doléances. Quand cela fut fait, ces électeurs, qui étaient au nombre de plus de 300, auraient dû se séparer, puisque leur mandat était limité à ces opérations. Cependant ils convinrent de se réunir en cas de nécessité pour correspondre avec les députés aux Etats généraux. On a vu plus haut (2) que le 25 juin ils s'étaient rassemblés au musée de la rue Dauphine. I-e 27 ils parvinrent à obtenir un local à l'Hôtel de Ville, où dès lors ils tinrent séance presque chaque jour. Le 1 1 juillet ils s'étaient ajournés au lundi 13 ; mais le dimanche^ à la nouvelle du renvoi de Necker et de l'agitation soulevée dans Paris par cet événement, ils se réunirent spontanément pour aviser aux mesures à prendre. Le 13 ils s'emparèrent de l'autorité que personne, depuis là veille, n'exerçait plus dans Paris. Ils s'efforcèrent de rétablir l'ordre
(i) Proch-verbal des séances et délibérations de l'assemblée générale des Électeurs de Paris réunis à l'Hôtel de Ville de Paris le 14 juillet 1789, rédigé depuis le 26 april jusquau 21 mai 1789, par M. Bailly et depuis le 22 mai jusqu'au ^o juillet 12^ par M. Duveyrier. Paris, Baudoin, 1790. 5 vol. in-8.
(2) P. YIII.
INTRODUCTION XI
et de pourvoir aux besoins du moment. C'est dans cette vue qu'ils organisèrent la milice bourgeoise, nommée plus tard garde nationale. Ils formèrent un comité permanent qui, jour et nuit, demeura à l'Hôtel de Ville pour donner les ordres nécessaires pendant cette crise.
Le 14 juillet, ils envoyèrent d'abord aux Invalides le procureur de la ville, Éthis de Corny, qui assista, impuissant, à l'invasion de l'hôtel par la foule et à l'enlèvement des trente-deux mille fusils qui y étaient conservés ; sur les dix heures il en vint rendre compte à l'assemblée. Pendant l'après-midi, les électeurs ne cessèrent d'être aux prises avec une multitude furieuse qui leur demandait des armes et les moyens de s'emparer de la Bastille. Ils envoyèrent successivement plusieurs députations parlementaires auprès du gouverneur, pour l'engager à cesser le feu ; mais elles ne purent remplir leur mission et elles durent se borner à faire à leur retour des rapports sur ce qu'elles avaient vu et entendu. Ainsi les électeurs ne s'occupèrent pas directement du siège et ils furent fort mal informés de ses péripéties ; par exemple ils ne surent rien ou presque rien des faits qui amenèrent la reddition de la place ; mais ils furent témoins du délire de la foule ; elle réclamait impérieusement la mort des invalides et des suisses de la garnison, que, dans le but de les sauver, les vainqueurs avaient amenés jusque dans la grande salle, où étaient alors la plupart des électeurs. En un mot, les autorités provisoires, qui s'étaient constituées d'elles-mêmes à l'Hôtel de Ville pendant cette révolution, n'exercèrent qu'une très faible action sur les événements qui se passèrent au dehors et elles n'en eurent qu'une connaissance indirecte et insuffisante.
Ces considérations expliquent les défauts et les lacunes de ce procès-verbal, qui, de plus, ne fut rédigé qu'assez longtemps après les événements qui y sont relatés. On conçoit aisément que, dans une crise aussi grave, une assemblée, pour ainsi dire improvisée, n'ait pas été com-
XII INTRODUCTION
plètement organisée avec un bureau, pourvu de tous les rouages nécessaires et notamment de secrétaires, prenant exactement des notes sur tout ce qui se passait. Le rédacteur du procès-verbal le déclare lui-même très franchement dans son introduction.
« Tous les districts,, dit-il, députèrent à l'Hôtel de Ville, à l'Assemblée des électeurs, au comité permanent... Chaque électeur, dans le lieu où il s'est placé, sur le tréteau qui lui sert de pupitre, est tout à la fois juge, magistrat, général, ministre, souverain.
« Dans cette rapidité de mouvements, dans cette confusion inévitable, on sent l'impossibilité de tenir, des registres et même de conserver des notes.
« Il aurait fallu que toutes les salles de l'Hôtel de Ville, tous les corridors, tous les escaliers eussent eu leur secrétaire, ou plutôt il aurait fallu qu'un ange suspendu sur l'Hôtel de Ville découvert eût tout saisi d'un coup d'œil et tout écrit d'un trait de plume.
(( Ce désordre a duré jusqu'au samedi i8 juillet, jusqu'au lendemain de ce jour mémorable où le roi luirnême est venu conclure avec la Ville de Paris le traité de la Liberté française.
« Le samedi i8 juillet, on s'est reconnu; les places étaient provisoirement fixées ; les secrétaires de l'Assemblée des électeurs ont été rendus à leurs fonctions ; et depuis ce jour jusqu'au 30 juillet, jusqu'au jour où les électeurs ont cessé d'administrer ; si les travaux ont été trop multipliés et trop rapides pour rédiger, jour par jour, des procès-verbaux réguliers, au moins des notes exactes ont conservé la trace et le souvenir des principales opérations (i). »
Le secrétaire chargé de la rédaction du procès-verbal général de toutes les séances tenues par cette Assemblée depuis le 22 mai était un avocat nommé Din^eyrier, qui
(i) Procès-verbal des Electeurs, t. I, p. vi à ix.
INTRODUCTION XIII
avait succédé à Bailly, lorsque celui-ci, élu premier député de Paris, était allé s'installer à Versailles. Mais Duveyrier ne fut pas libre de s'occuper de ce travail, aussitôt après la séparation des électeurs ; il avait été nommé président du district de Saint-Étienne-du-Mont et, absorbé par ses fonctions à peine eut-il, jusqu'à la fin de septembre, « le temps de mettre en ordre toutes les pièces relatives à son travail, mêlées et confondues dans plusieurs cartons ».
Enfin il put obtenir de son district un congé d'un mois.
« J'en ai su profiter, dit-il, pour poser les bases et établir les plus éclatantes circonstances des 12, 13, 14, 15, 16 et 17 juillet, journées qui valent des siècles et sur lesquelles je n'avais d'autres secours que ma mémoire et les pièces échappées à la dissolution générale.
(( Les bases posées, et pour remplir les vides, pour réunir, éclairer et classer les faits dont je n'avais pas été témoin, j'ai interrogé séparément tous les électeurs, tous les membres du Comité permanent, tous les membres de l'ancienne municipalité, qui avaient concouru aux premières opérations.
u J'ai fait insérer dans les papiers publics, un avis par lequel tous les citoyens ont été invités à m'adresser les ordres qu'ils avaient reçus et les renseignements authentiques qu'ils pouvaient avoir sur tous les faits intéressants de ces journées célèbres.
« Les notes sont venues en foule; j'ai écarté tout ce qui n'avait pas une certitude publique; j'ai rédigé enfin et, mon travail parvenu au degré de perfection qu'il pouvait avoir, j'ai rassemblé chez moi tous les membres du Comité permanent, du moins tous ceux qui ont bien voulu céder à mon invitation. M. de La Fayette y est venu lui-même.
« Tout a été examiné, discuté, dans huit ou dix conférences, dont quelques-unes ont duré des journées entières.
XIV INTRODUCTION
Les dates ont été rappelées, les moindres faits contredits, rétablis ou changés, la vérité enfin a été trouvée et fixée dans les plus petits détails.
« Après avoir employé encore plus de six semaines aux corrections que ces conférences avaient rendu indispensables, j'ai désiré la convocation de l'assemblée générale des électeurs.
a On trouvera au commencement du troisième volume contenant les. pièces justificatives, le procès-verbal des séances tenues (i) à Tarchevêché par l'assemblée des électeurs, pour la lecture de ses procès-verbaux de juillet (2).
« Après dix ou douze séances de lecture et d'examen, le procès-verbal est demeuré invariable, faute de critique et de réclamations (3).
« Ainsi, quoi qu'il soit l'ouvrage d'un seul, tous les faits qu'il contient sont attestés par l'assemblée ellemême, dont les membres ont désiré signer le manuscrit, qui doit être déposé à l'Hôtel de Ville (4). »
L'impression prit un certain temps et le troisième volume se termine par une feuille ajoutée après coup, où se trouve le récit des démarches faites par les anciens électeurs de Paris, du 25 juin au 8 juillet 1790, en vue du Te Deum qu'ils firent chanter en musique à Notre-Dame
(i) Du jo décembre 1789 au 8 avril 1790.
(2) L'Assemblée n'avait à s'occuper que des procès-verbaux de juillet ; car ceux des séances, tenues du 26 avril au 22 mai, avaient été rédigés en leur temps par Bailly et approuvés par l'Assemblée, notamment le 22 mai (t. 1, p. 84). 11 fut aussi décidé ce jour-là que Baudoin imprimerait ce procès-verbal ainsi que le cahier du Tiers. {Journal de Hardy, t. VIII, p. jp.) Le 4 juillet on vendait dans Paris une brochure de dix-sept pages in-40 intitulée : Suite du proùs-verbal des délibérations de l'assemblée des électeurs de la ville de Paris. Elle contenait le procès-verbal des séances tenues au musée de la rue Dauphine, les 25 et 26 juin {Ibidem, p. 576),
(?) Le procès-verbal de la séance du 29 mars 1790 contient cette mention : o Et aucun membre de l'Assemblée ne présentant plus d'observations sur aucun article des procès-verbaux, tous les faits sont demeurés déQnitivement reconnus comme constants. » T. III, p. 52.
{4) T. I, p. XI à XIV.
INTRODUCTION XV
le 13 juillet 1790. Cette addition permet de fixer, à peu près, la date de la mise en vente, qui dut coïncider avec la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790.
Malgré toutes les peines qu'il prit pour ne rien dire qui ne fût vrai, Duveyrier a commis bien des erreurs. Ainsi' il rapporte, comme s'il y croyait encore, le bruit (( que M. de Launey avait fait baisser le premier pont de sa forteresse pour engager le peuple à s'approcher ; que le peuple s'étant livré, en effet, à cette marque de confiance, il avait essuyé aussitôt une décharge de toute la mousqueterie de la forteresse (i) ». Cela est d'autant plus remarquable que dans le procès-verbal de la séance du 18 juillet 1789 il rectifie une autre erreur également très répandue; il raconte que ce jour-là on présenta à l'assemblée un jeune garçon de treize ans environ, nommé Canivet, lequel « a déclaré qu'il était monté le quatrième sur les murs de la Bastille et qu'il avait promené le drapeau sur les tours de cette forteresse, au moment de sa conquête ». Mais il a soin d'ajouter en noie : « Les faits n'étaient pas alors connus : Canivet était un petit menteur; il n'y a eu à la Bastille ni assaut, ni escalade, ni drapeau promené sur les tours (2). » Quant aux lacunes, on ne doit pas les lui reprocher. Il pouvait faire seulement le récit des événements auxquels les électeurs avaient pris part, de près ou de loin ; des autres, il n'avait à parler qu'en passant. Par contre, ce procèsverbal est rédigé d'un style extrêmement précis par un homme habitué aux affaires; s'il est d'une sécheresse peut-être excessive, et partant d'une lecture peu agréable, il a au moins le mérite d'être clair, net et aussi concis que possible.
On peut rattacher à ce document d'importance capitale deux autres témoignages de moindre valeur. C'est d'abord le récit d'un citoyen qui se dit électeur et témoin ocu-
{i)T. I,p. jij.
XVI INTRODUCTION
laire. Sa relation (i) n'apprend rien de nouveau, car il n'a été témoin que des faits concernant la députation parlementaire, conduite par Ethis de Corny, et sur ce point spécial son rapport s'accorde avec celui fait par ce magistrat municipal à l'assemblée des électeurs (2) et avec le mémoire de Boucheron, dont il sera parlé plus loin. Il croit à la trahison préméditée du gouverneur et à la prise d'assaut de la Bastille, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'il écri,vait le 15 juillet, et qu'à cette date c'était l'opinion générale. Il est, d'ailleurs, enivré de la victoire populaire dont il espère les plus grands résultats : « Enfin, dit-il en terminant (^), cette forteresse fameuse a été enlevée d'assaut au grand étonnement de tout Paris, presque aussitôt après qu'elle a été attaquée; elle devient à la fois le berceau de la liberté nationale et le tombeau de la plus infâme aristocratie. Sans doute que ce triomphe incroyable fera époque dans les annales de la monarchie. Ah! que ne doit-on pas espérer d'un grand peuple à qui tout est possible? »
L'académicien Dusaulx n'est pas moins enthousiaste que son collègue anonyme, bien qu'il écrive assez longtemps après les événements qu'il raconte avec une verve et une chaleur étonnantes pour son âge. Membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il était connu surtout par une traduction de Juvénal et un livre sur la passion du jeu. Il paraît avoir eu une certaine influence sur les électeurs; il prit souvent la parole dans des circonstances difficiles et toujours il fit preuve du plus grand courage, notamment dans la journée du 14 juillet. Nommé membre de la commission chargée par l'assemblée des électeurs de dresser la liste des citoyens qui avaient pris une part active au siège de la Bastille, il suivit attentive-
(i) Relation exacte de ce qui s'est passé dans la députation en parlementaire à la Bastille et de tout ce qui l'a précédé, s. 1. n. d., in-S», 8 pages; p. 8. «Le 15 juillet par un citoyen électeur et témoin oculaire. »
(2) Procè-s-vcrbal des électeurs, t. I, p. 5^5 et s.
INTRODUCTION XVII
ment cette sorte d'enquête, qui le mit en état d'être bien informé de tout ce qui s'était passé dans cette affaire. Par malheur, il était, comme Pitra, peu apte à faire œuvre d'historien. Aux faits précis, aux récits suivis et exacts, il préférait de beaucoup les déclamations sonores et les banalités oratoires.
Ce fut Dusaulx qui eut l'honneur, le 6 février 1790, de présenter à l'Assemblée nationale, au nom de la municipalité de Paris, une députation des électeurs de 1 789 et des vainqueurs de la Bastille. A cette occasion, il composa un discours historique dont il lut seulement quelques extraits dans cette séance. Il le publia quelques mois plus tard (i) en y ajoutant des notes assez précieuses et en le faisant précéder d'une sorte d'introduction intitulée : « L'œuvre des sept jours, ou notice tirée de mon journal, de plusieurs autres journaux et surtout des procès-verbaux de messieurs les électeurs de la ville de Paris depuis le 12 juillet lySç jusqu'au 18 du même rrtois inclusivement. » Et il mit à la fin un recueil intéressant d'anecdotes, citations et réflexions diverses pour tenir lieu de notes.
Ces écrits de Dusaulx se lisent avec plaisir. Aussi ont-ils été plusieurs fois réimprimés et c'est surtout d'après eux que les événements de ces journées mémorables ont été représentés jusqu'ici ; ils ont servi de base aux écrits de la plupart des historiens. Cependant on n'y trouve que des renseignements insuffisants sur la journée du 14 juillet et en particulier sur l'attaque
(i) De f Insurrection parisienne et de la prise de la Bastille, discours historique, prononcé par extraits dans l'Assemblée nationale par M. Dusaulx, de l'Académie des Belles-Lettres, l'un des électeurs réunis le 14 juillet 1789, représentant de la commune de Paris et l'un des commissaires actuels du Comité de la Bastille, Paris. Debure l'aîné, 1790, in-8, XVI, 269 pages.
Barrière réimprima cet ouvrage dans un des volumes de sa Collection des mémoires relatifs à la Révolution française, sous ce titre : Mémoires de Linguet sur la Bastille et de Dusaulx sur le 14 juillet. Paris, 1822, in-80.
Récemment M. Monin en a donné une meilleure édition sous ce titre : Mémoires sur la Bastille. Paris, Jouaust,i889, in-i6.
XVIir INTRODUCTION
et la reddition de la Bastille. Le Discours historique n'est qu'une longue déclamation dont on ne peut presque rien tirer ; l'auteur y parle de tout, excepté de son sujet, dont il dit à peine quelques mots sans grand intérêt. L'Œuvre de sept jours n'a guère plus de valeur. Seules les notes fournissent quelques faits précis et curieux. Il est vrai que Dusaulx s'abstient de répéter les faux bruits qui avaient couru pendant les journées qui suivirent le 14 juillet; il ne parle pas de la prise d'assaut de la Bastille et il ne croit pas aux perfides intentions attribuées à de Launey, dont les trahisons lui semblent douteuses. Néanmoins on ne peut s'empêcher de regretter qu'il n'ait pas mis à profit les dépositions faites devant le comité d'enquête sur le siège de la Bastille et les nombreuses relations de témoins oculaires publiées depuis assez longtemps déjà, lorsqu'il achevait de rédiger son ouvrage (i).