INTRODUCTION CLXXIX
En apprenant qu'on égorgeait les citoyens paisibles, qui étaient allés se promener aux Tuileries, les gardes-françaises, toujours prêts à se battre avec les cavaliers des régiments étrangers, quittèrent en armes leurs casernes, malgré leurs officiers, et s'empressèrent de courir au secours des bourgeois. Les citoyens qui n'avaient pas de fusils, enfoncèrent les boutiques des armuriers pour s'en procurer ; presque toutes furent pillées ; mais ce fut à peu près les seules maisons, de commerce ou particulières, qui eurent à souffrir dans cette tourmente (i). Bientôt les rues furent remplies de troupes de soldats et de bourgeois armés, qui se dirigeaient en hâte vers le théâtre du combat. Les patrouilles de cavalerie, qui de nouveau s'étaient aventurées sur les boulevards, furent vivement attaquées et obligées de se replier en désordre vers la place Louis XV et les Champs-Elysées (2), où se trouvait le régiment Royal- Allemand, avec plusieurs bataillons suisses, sous les ordres dii baron de Besenval. Ce général avait reçu l'ordre d'éviter de se compromettre et de n'engager aucun combat avec le peuple (3). Aussi devant la masse toujours croissante des bourgeois et des gardes-françaises, il se décida, le 13 juillet, vers une heure du matin, à ramener ses troupes derrière la Seine, à l'Ecole militaire et au Champ-de-Mars (4).
(i) Marmontel, qui cependant déteste la Révolution, est obligé de le reconnaître : « Les brigands eux-mêmes, saisis de la terreur commune, ne commirent aucun dégât. Les boutiques des armuriers furent les seules qu'on fit ouvrir et on n'y prit que des armes. » Mémoires, t. III, p. 261.
(2) Dans sa dépêche du ij juillet au matin, Salmour raconte que, dans la nuit du 12 au 15, des fenêtres du Salon, il avait vu, sur le boulevard, un combat entre les cavaliers et les gardes-françaises. Quand cette voie était redevenue libre il l'avait traversée et était allé au dépôt général de ce régiment, au coin de la Chaussée-d'Antin ; il y avait trouvé le colonel, le duc du Çhâtelet, presque seul a avec une cinquantaine de gardes-françaises, grillant d'impatience d'aller se joindre à leurs camarades; point de généraux qu'on ne savait où trouver; person^ne qui sût ce qu'il y avait à faire ».
(3) Observations pour Besenval^ p. ij.
{4) Mémoires de Besenval, t. III, p. 412, et dépêche de Salmour du 15 juillet. Ce mouvement. de retraite avait été précédé d'une panique à
CLXXX INTRODUCTION
Ainsi Paris fut comme abandonné à lui-même. Dès le commencement des troubles, les inspecteurs de police s'étaient cachés. Triais cet état d'anarchie n'eut pas les suites désastreuses que racontent les historiens qui, de parti pris, sont hostiles à la Révolution (i). Les gens sans aveu, qui pullulent dans les grandes villes, n'osèrent pas profiter de la disparition de la police; ils furent contenus par les bourgeois et surtout par les gardes-françaises qui pendant toute la nuit ne cessèrent de parcourir les rues de Paris et d'y maintenir l'ordre (2). La fureur du peuple s'exerça sur les barrières monumentales qui avaient été érigées depuis peu aux portes de Paris et qui étaient comme le symbole de la ferme générale chargée de percevoir pour le compte du roi et non de la ville les taxes si lourdes dont étaient grevées toutes les denrées nécessaires à la vie. On incendia ces monuments odieux et on chassa les employés de la ferme, si bien que les objets soumis aux droits purent entrer en ville comme en franchise. On força encore dans la matinée du 13 le couvent de Saint-Lazare, où l'on disait que de grandes quantités de grains avaient été amassées ; mais le blé qui s'y trouva fut transporté à la Grève. Quant aux excès commis contre les particuliers, ils furent en très petit nombre et de peu d'importance (3).
Versailles où l'on disait que vingt à quarante mille Parisiens étaient en marche; le maréchal de Broglie, son état-major et ses soldats passèrent la nuit pour être prêts à repousser cette invasion. — Lettre du baron de Saiffert au comte de Lusace, du ij juillet 1789. Reloue de la Résolution, t. VII, p. 74 et 7S.
(i) Taine. Révolution^ t. I, p. $2.
(2) « J'ai fermé à quatre heures du matin ma dernière [du 12-ij], au milieu des coups de fusil et, si dans cette nuit désastreuse, tout Paris n'a point été saccagé, pillé et brûlé, nous le devons à l'insurrection même des gardes-françaises, qui, acharnés contre les troupes étrangères et voyant leur perle inévitable s'ils ne se défendaient pas en désespérés, ont pris le parti de contenir le peuple armé dont la cause était unie à la leur et d'empêcher par là le meurtre et le pillage. » {Archives de Dresde, Salmour à Stutterheim — de Paris, le lô juillet 1789.)
(j) Sallier, qui est cependant un réactionnaire avéré, proteste contrôles exagérations de Bertrand de Moleville. « On fermait, dit-il, les boutiques