INTRODUCTION CLXXXIX
en référa aux citoyens assemblés en dehors de la grille. Plusieurs d'entre eux se montrèrent disposés à accepter ce léger retard, qui leur paraissait sans inconvénient. Ils approuvèrent même les motifs qui dictaient au gouverneur sa conduite et ils étaient décidés à attendre le retour du courrier. Ce que voyant, M. de Sombreuil fit ouvrir la grille et vint répéter lui-même ce qu'il avait dit à M. de Corny. Alors un citoyen inconnu prit la parole. Il s'éleva vivement contre la demande du gouverneur. Il montra le danger que ferait courir à la ville le moindre retard ; il dit que les préparatifs hostiles qui environnaient la capitale ne permettaient pas d'accorder le plus petit délai. Il n'y avait pas de temps à perdre.
Entraînée par ce discours, la multitude se précipita dans les fossés, les escalada, et envahit l'avant-cour de l'Hôtel, sans que les invalides fissent la moindre défense (i).
(i) Rapport d'Ethis de Corny au comité permanent. Proccs-verbal des Électeurs, t. I, p. 299. J'ai préféré suivre ce rapport plutôt que les récits de deux témoins oculaires, qui n'avaient pas pu connaître tous les détails de l'afiTaire comme de Corny qui y avait été directement mêlé.
Dans sa dépèche du 16 juillet 1789, le comte de Salmour racontait cette scène de la manière suivante : « L'Hôtel des Invalides, à la vue des troupes campées au Champ-de-Mars, fut emporté d'emblée par sept ou huit mille bourgeois désarmés, qui, sortant avec fureur de trois rues adjacentes, se précipitèrent dans un fossé de 12 pieds de large sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur les épaules, passé en moins de rien. Arrivés dans l'esplanade pêle-mêle avec les invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaître, ils s'y emparèrent de 12 pièces de canon de 24, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils présentèrent alors au gouverneur, un ordre de la ville de leur remettre les armes, qui, ne voyant plus de moyens de se défendre dans son hôtel, en ouvrit les portes. Ils s'emparèrent de 40,000 fusils et d'un magasin de poudre. Témoin de cette opération, qui se fit avec une vivacité incroyable, je passai au camp voisin, etc. »
Dans ses Souvenirs {t. I, p. 434), Mathieu Dumas relate ce fait d'une .autre façon. « J'aperçus, dit-il, entre les quinconces des Invalides une foule immense qui venait par les quais. Elle était précédée et conduite par deux hommes à cheval, dont l'un en habit écarlate faisait flotter un grand drapeau jaune. Je m'arrêtai aussi près de la grille qu'il me fût possible d'en ap^procher, sans être engagé dans la foule. Les canonniers des invalides étaient à leurs pièces, la mèche à la main et prêts à faire feu. M. le comte de Sombreuil, gouverneur de l'hôtel, ayant son cordon rouge sur l'habit, était" debout sur le parapet à droite de la grille et semblait être prêt à donner le signal. Il y eut dans la foule, qui s'approchait au pas de course,
CXC INTRODUCTION
Ensuite la foule, après avoir désarmé les sentinelles, se répandit dans toutes les parties de l'Hôtel et pénétra jusque dans les souterrains où les fusils étaient déposés. On se mit aussitôt à les enlever et pendant la plus grande partie de la journée, THôtel des Invalides fut envahi par les citoyens qui venaient y chercher des armes. Après iivoiv entendu le rapport que M. de Corny vint lui faire entre dix et onze heures du matin, le comité permanent avait invité le bureau militaire, formé peu de temps auparavant^ à prendre' sur-le-champ les mesures nécessaires pour établir un peu d'ordre dans cet enlèvement; il désirait prévenir, autant que possible^ les dangers que pourrait entraîner la dispersion de ce grand nombre de fusils entre des hommes inconnus et inexpérimentés (i). Mais comment faire? Quelle était alors l'autorité capable de faire respecter ses ordonnances par la foule ? Cependant le bureau fit une tentative, mais sans succès. Vers midi, lorsque le cuisinier Desnot *se présenta aux Invalides avec deux voitures pour enlever des fusils, on lui répondit qu'il fallait un pouvoir de la Ville. Il l'alla chercher; mais quand il revint avec une autorisation régulière, le public était entré dans les cours de l'Hôtel et la Bazoche en sortait; il fit mettre plusieurs fusils sur une charrette; mais la foule les enleva aussitôt; >1 dut se borner à prendre un fusil pour lui (2). Sur les deux heures, dans les caveaux où les armes étaient déposées, la foule se pressait encore
un moment d'hésitation et plusieurs des plus avancés se jetèrent à gauche; deux ou trois vinrent se mettre à l'abri sous le poitrail de mon cheval entre le fossé et le quinconce. La foule immense qui poussait les premiers rangs les força à se jeter dans le fossé. Je ne doutai pas qu'il y eût au moins une première décharge, mais, en un clin d'œil, l'escarpe fut escaladée, les pièces abandonnées et la grille forcée. En même temps, la plus grande partie de la foule, tournant l'hôtel, se jeta sur le boulevard et j'entendis un de ceux qui étaient à cheval crier : » A la porte de la boulangerie, allons chercher des armes! » Il y avait, en effet, dans l'église des Invalides, un dépôt d'armes qui fut entièrement pillé. »
(i) Procès-verbal des Électeurs, t. I, p. 301.
(2) Interrogatoire de Desnot, en date du 12 janvier 1790. Repue historique, t. I, p. 50;.
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si fort que J.-B. Humbert faillit y être étouffé, lorsqu'il alla y chercher un fusil (i). Mais les abus que le comité permanent avait redoutés ne se produisirent pas ; la milice bourgeoise était suffisamment organisée pour maintenir l'ordre et en imposer aux malfaiteurs. Les fusils et les canons, enlevés aux Invalides, ne servirent qu'à l'attaque de la Bastille.
Besenval avait laissé faire, bien qu'il eût sous la main, à deux pas des Invalides, à l'Ecole militaire et au Champde-Mars, plusieurs régiments d'infanterie, suisses et étrangers, de la cavalerie et de l'artillerie . Ne recevant pas d'ordres du maréchal de Broglie, Besenval avait tenu conseil avec les officiers généraux placés sous son commandement. Tous avaient été d'avis qu'il était impossible d'intervenir ; car les troupes s'ébranlaient visiblement ; en dépit de la vigilance de leurs officiers, les soldats se laissaient corrompre; un colonel, les larmes aux yeux, déclarait que son régiment ne marcherait pas (2). On pourrait mettre en doute la véracité de Besenval et dire que dans ce chapitre de ses Mémoires, écrit en 1790, il a pu altérer la vérité pour se disculper des accusations portées contre lui. Mais son témoignage est confirmé par celui de son neveu qui, dès le 16 juillet dans une dépêche officielle à son ministre, racontait ce qu'il avait vu de ses yeux dans la matinée du 14. Après avoir décrit l'envahissement de l'Hôtel des Invalides, il disait : « Témoin de cette opération, qui se fit avec une vivacité incroyable, je passai au camp voisin, où le spectacle de troupes tristes, mornes et abattues, enfermées depuis quinze jours dans un espace assez étroit, me parut bien différent de celui des hommes entreprenants et courag*eux que je venais de quitter. Les généraux convinrent, dès ce moment, qu'il était impossible de soumettre Paris, que le parti de la retraite était
(i) Journal de J.-B. Humbert, p. 8.
(2) Mémoires de Besenval, t, III, p. 415.
CXCII INTRODUCTION
le seul prudent. L'Ecole militaire était dans l'enceinte des nouveaux murs et les barrières fermées par les bourgeois, ils ne recevaient depuis vingt-quatre heures aucun ordre de Versailles et se trouvaient fort embarrassés. En revenant à midi dans mon quartier, etc. (i). » Cette relation, qui n'a pas été rédigée pour les besoins de la cause, est la meilleure réfutation qu'on puisse opposer aux calomnies inventées par Rivarol pour expliquer la victoire populaire par les défaillances des défenseurs de l'autorité royale (2).
Suivant Pitra, ce serait aussi la recherche des armes et des munitions qui aurait été la cause première de l'attaque de la Bastille; il l'affirme à plusieurs reprises au commencement de sa relation et il en donne une explication très vraisemblable. Dans la journée du lundi, de nombreux citoyens, porteurs d'ordres du Comité permanent (3), s'étaient présentés à l'Arsenal pour y recevoir des cartouches. Mais on leur avait répondu qu'on n'en avait pas une seule à leur donner. Etonnés, ils s'étaient informés et ils avaient appris des voisins que dans la nuit du 12 au 13 juillet, les poudres avaient été transportées de l'Arsenal à la Bastille par les petits Suisses. Cela n'était qu'à moitié exact, puisque, peu de temps auparavant, dans cette même journée du lundi, on avait arrêté et transporté à l'Hôtel de Ville cinq mille livres de poudre en trente-cinq barils qui allaient être expédiés à Rouen par eau (4). Néanmoins la foule, incapable de réflexion, crut que l'Arsenal avait été entièrement vidé au profit de la Bastille. Elle se porta devant cette forteresse; mais privée de tous moyens d'attaque, elle ne tarda pas à se disperser (5).
(i) Archives de Dresde, Salmour à Stutterheim,* 16 juillet 1789. {2) Voir plus haut, p. cvi.
(j) Procès-verbal des Électeurs, t. I, p. 258. {4) Ibidem, 232.
(5) C'est sans doute ce mouvement populaire qui donna naissance au bruit de la préméditation de l'attaque de la Bastille qui a été recueilli par
INTRODUCTION CXCllI
Le lendemain matin, dans les attroupements qui se formèrent sous les murs de la Bastille, l'idée dominante était qu'il fallait obliger le gouverneur à livrer les armes et les munitions qui ne lui étaient pas nécessaires. En mèmetemps les habitants du quartier et du faubourg Saint- Antoine se disaient inquiets des. préparatifs de défense que deLauney avait faitexécuter. Cependant ces préparatifs étaient sans importance. Jamais officier chargé de la défense d'une forteresse ne se montra plus imprévoyant que le fut en cette circonstance le gouverneur de la Bastille. Ainsi que Louis de Flue l'en accuse, il s'occupa de détails insignifiants et il négligea les précautions les plus importantes (i). Il avait fait boucher quelques créneaux et des croisées, tant dans sa maison que dans la Bastille et il en avait fait ouvrir d'autres qu'il jugeait devoir être plus utiles pour la défense. Il avait fait amener quelques voitures de pavés qu'il fit monter sur les tours et il avait fait faire des pinces pour abattre les cheminées, afin de jeter les décombres sur les assiégeants; mais il avait oublié l'essentiel, il n'avait pas même réuni les provisions les plus nécessaires pour la nourriture de la garnison. Lorsque dans la nuit du 12 au 13 juillet il donna l'ordre aux Invalides et aux Suisses d'abandonner leurs quartiers situés dans la première cour extérieure et de se retirer
quelques écrivains contemporains. Dusaulxdit dans une note : « Le gros du peuple ne s'en doutait pas; mais il est certain que la prise de la Bastille avait été projetée : M. le marquis de la Salle m'a certifié que, la veille, il avait, à cet égard, reçu un plan d'attaque. » [Édition Monin, p. 209, note 4.] Les deux amis de la liberté sont encore plus affirmatifs. « Il est certain, disent-ils, que la prise delà Bastille était projetée et que la veille des plans d'attaque étaient tracés. Dès le matin du jour qu'elle fut emportée, ces mots : à la Bjstilk, à la BaslUle, volaient de bouche en bouche d'une extrémité à l'autre de la ville. » Histoire de la Réuolution française par deux amis de la liberté, t. I, p. jij. Mais rien ne prouve cette préméditation ; les motifs invoqués ci-dessus ne me semblent pas sérieux. En étudiant la série des événements, qui dans cette journée se succédèrent sous les murs de la Bastille, on voit que l'attaque de ce château fut déterminée par une circonstance fortuite et fut ensuite poursuivie sans suite et sans direction, ce qui exclut l'hypothèse d'un plan préparé dès la veille, (i) De Flue à ses frères, voir plus haut, p. lxviii.
CXCIV INTRODUCTION
dans le château, le lieutenant de Flue lui représenta vainement qu'il n'y avait point de vivres dans la place ; le détachement des Suisses n'avait de viande que pour un jour et du pain que pour deux ; les Invalides n'avaient rien. M. de Launey se contenta de se procurer deux sacs de farine (i), bien que pour cuire il n'y eût à la Bastille qu'un petit four à pâtisserie (2). Aussi pendant toute la journée du 14 juillet les Invalides n'eurent rien à manger et ce fut un des motifs qu'ils invoquèrent pour, justifier leur conduite (3).
PREMIÈRE DÉPUTATION ENVOYÉE PAR l'hÔTEL DE VILLE AU MAR- QUIS DE LAUNEY — MISSION DE THURIOT DE LA ROZIÈRE — PROMESSES DU GOUVERNEUR — OUVERTURE DE LA FUSILLADE CONTRE LA FOULE PAR LA GARNISON — DISCUSSION DE l'aCCU- SATION DE TRAHISON PORTEE CONTRE LE MARQUIS DE LAUNEY.
Tel était l'état de la Bastille lorsque se produisit l'attaque- que redoutait le marquis de Launey, sans avoir pris ses mesures pour pouvoir la repousser. Elle fut amenée par un incident imprévu. Le 14 juillet, sur les huit heures du matin, quelques particuliers vinrent annoncer au Comité permanent que la rue Saint- Antoine était menacée par les canons de la Bastille qui étaient pointés dans cette direction. Le comité chargea un officier de la compagnie de l'arquebuse et deux anciens sous-officiers retraités de se rendre près de M. de Launey pour l'engager à retirer ses canons et à donner parole de ne commettre aucune hostilité; ils devaient de leur côté l'assurer que le peuple du faubourg Saint- Antoine et, des
(i) Relation de Louis de Flue, édition Tascliereau, p. 285 et s.
(2) Bastille, dévoilée, 2« livraison, p. 86.
(3) Ibidem, p. 104.
INTRODUCTION CXCV
environs ne se porterait à aucune entreprise fâcheuse contre lui et contre la place qu'il commandait (i). Les députés ne se hâtèrent pas ; il était environ dix heures du matin quand ils se présentèrent à la Bastille (2). Le gouverneur leur fit le meilleur accueil et les reçut avec la plus grande politesse ; il leur fit même servir à déjeuner et but et mangea ayec eux. Il leur donna l'assurance qu'il ne ferait pas de mal au quartier ; il leur dit que, bien qu'on eût incendié les barrières, il espérait qu'on ne viendrait pas brûler ses ponts. Sur leur demande, il donna l'ordre que sur les plates-formes des tours on retirât les canons en arrière, afin que la foule ne les apercevant plus se tranquillisât (3). Il fit même boucher les embrasures avec des planches (4). On ne pouvait pas se montrer plus conciliant ; par malheur, il ne persévéra pas dans ces bonnes dispositions.
En perdant un temps précieux pour accomplir leur mission et en venir rendre compte au Comité permanent, ces députés commirent une lourde faute qui fut en partie cause de tout ce qui suivit. Lorsqu'ils se présentèrent à la grille de la première cour extérieure de la Bastille, ils étaient accompagnés d'une foule considérable, qui les suivit jusqu'au pont-levis de l'avancée (5), qui donnait accès dans la seconde cour extérieure où était situé l'hôtel du Gouverneur, d'où son nom de cour du Gouvernement. La foule, on le sait, attire la foule. Aussi le nombre des curieux grossit d'instant en instant pendant que les députés s'attardaient à déjeuner avec le marquis de Launey. Ne sachant ce qu'il advenait des mandataires
(i) Proces-verbal des Électeurs, p. 279.
(2) Mémoire des Invalides. Bastille dévoilée, 2« livraison, p. 89. Les rédacteurs n'eurent pas connaissance des passages du Procès-verbal des Électeurs concernant cette députation, dont ils mettent en doute le caractère officiel.
(î) Rapport des députés au Comité permanent, Procès-verbal des Électeurs, t. I, p. jii. — Journal de la Compagnie des Arquebusiers, p. ç.
(4) Relation de Louis de Flue, édition Taschereau, p. 287.
(5) Mémoire des Invalides. Bastille dévoilée, 2^ livraison, p. 89.
CXCVI INTRODUCTION
de la Ville, cette foule en attendant leur retour, forma les projets les plus divers, entre autres celui d'attaquer la Bastille et de s'en emparer de vive force. Les citoyens remplissaient la première cour extérieure et la rue Saint- Antoine, qui n'étaient séparées de la Bastille que par un fossé de vingt à trente .mètres de largeur. Aussi voyaientils la gueule des canons qui s'avançaient à travers les créneaux et étaient braqués sur la ville; quand ces pièces furent retirées sur l'ordre du Gouverneur, la foule s'imagina sans doute que c'était une manœuvre pour charger Ces canons qui la menaçaient; elle n'en fut que plus surexcitée et portée aux folles entreprises.
Le comité du district voisin, dont le siège était établi dans l'église Saint-Louis de la Culture, fut, vers midi (i), informé des desseins conçus par cette foule en délire. On l'assura que le siège de la Bastille était décidé et ne tarderait pas à être commencé. Un membre de ce comité, l'avocat Thuriot de la Rozière, premier électeur du district, fit observer qu'un grand nombre de citoyens pouvaient être les victimes d'une semblable entreprise. Il demanda qu'il fût envoyé sur-le-champ une députation au gouverneur de la Bastille pour le sommer de faire changer la direction de ses canons et de se rendre sans délai. Son avis parut sage et prudent, et on l'invita à se charger luimême de cette commission ; il l'accepta et partit accompagné de deux soldats citoyens. Bien qu'une multitude immense commençât à remplir les rues du quartier et les cours de la Bastille, le passage était encore libre et Thuriot parvint aisément au pont-levis de l'avancée. Il fut introduit seul dans la seconde cour extérieure, et près du gouverneur qu'il trouva achevant de déjeuner avec les députés de la Ville (2).
(i) Récit relatif à la prise de la Bastille, p. i, et Relation de Boucheron^ p. 2. Boucheron accompagna Thuriot de la Rozière jusqu'à la grille de l'Avancée.
(2) Récit relatif à la prise de la Bastille, p. 2. Dusaulx a reproduit, en