‹ La journée du 14 juillet 1789Chapitre 59 sur 110 · INTRODUCTION CXCVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION CXCVII

Quand ces derniers se furent retirés (i), Thuriot somma le Gouverneur de se rendre et de changer la direction de ses canons. La réponse fut équivoque. Alors Thuriot demanda à pénétrer dans la forteresse pour se rendre compte de la situation ; mais il eut beaucoup de peine à l'obtenir. Enfin de Launey consentit à l'y conduire. Ils passèrent sur le petit pont-levis, qui seul était baissé et pénétrèrent dans la grande cour de la Bastille. Ils y trouvèrent les Suisses, une partie des Invalides et tous les officiers. Thuriot les somma au nom de la Nation et de la Patrie, de faire changer la direction des canons et de se rendre. Le Gouverneur lui-même engagea les officiers et les soldats à jurer « qu'ils ne feraient pas feu et ne se serviraient point de leurs armes, si on ne les attaquait », et donnant l'exemple il prêta le premier ce serment (2). Thuriot demanda et obtint la permission de monter sur les tours pour se rendre compte de la situation. Il constata que les canons avaient été maintenus en direction, mais avaient été retirés à quatre pieds environ en arrière des embrasures ; on avait même mis des jantes de bois dans ces ouvertures pour empêcher qu'on ne vît la bouche des pièces. En descendant, Thuriot invita de nouveau la garnison à se rendre; les officiers et surtout les soldats

Tabrégeant un peu, 'ce premier récit dans la troisième note qu'il ajouta à VŒuvre des Sept jours, édition Bcrville et Barrière, p. 405, et édition Monin, p. 254.

(i) Ils se séparèrent pour tranquilliser le peuple ; mais l'un deux était à peine arrivé à la place Royale quand le feu de la Bastille se fit entendre ; le peuple le suspecta d'avoir porté des ordres en ce sens et il faillit être écharpé. Journal des Arquebusiers, p. 6.

(2) Récit relatif à la prise de la Bastille, édition Berville et Barrière, p. 407. — Rapport de Thuriot au Comité permanent, Procès-perbal des Électeurs, t. I, p. 309.

Les Invalides, dans le mémoire publié par la Bastille dévoilée, 2« livraison, p. 91, sont d'accord avec Thuriot sur ce point si important. Ils le racontent en des termes semblables à ceux dont se servit le rédacteur du Procès-verbal des Électeurs.

Par contre, on ne trouve rien d'analogue dans la version éditée par M. Cottin. II n'y est même pas du tout question des sommations adressées par Thuriot à la garnison pour la décider à se rendre. Cet électeur se serait borné à demander le déplacement des canons, p. 11 et 12.

CXCVUI INTRODUCTION

lui semblèrent disposés à céder. Mais M. de Launey avait perdu la tête en voyant, du haut des tours, la foule qui de toutes parts s'avançait en masses profondes vers la Bastille ; la rue du Faubourg-Saint-Antoine était noire de monde ; les cours extérieures étaient pleines d'une multitude agitée, qui manifestait des intentions hostiles. A un certain moment, il fut si ému de ce spectacle qu'il accusa Thuriot de trahison et celui-ci dut se montrer à un créneau pour, calmer la foule. Aussi le pauvre gouverneur était-il comme affolé (i). De Flue affirme même que M. de Launey se serait rendu sur les sommations de Thuriot, si lui de Flue, et les officiers de l'état-major ne lui eussent représenté que ce serait une action déshonorante (2). Ces observations décidèrent le Gouverneur à

(i) Récit explicatif, édition Berville et Barrière, p. 407-408.

(2) « Àm Morgen des 14 Juli kanien Abgeordnete der Buerger und verlangten, dass man ihnen das Schloss uebergebe. Ich glaube der Herr Gouverneur wuerde das gethan haben, wenn nicht die Herren vom Stab und ich ihm deutlich zu verstehen gegeben, dass dièses fuer ihre Ehre ungeziemend und nicht ihrer Schuldigkeit gemaess sei. » De Flue à ses frères, op. s up. cit., p. 7. Dans la version française, publiée par Taschereau, de Flue s'étendit plus longuement surcette députation, mais il ne parla pas de l'intention où de Launey fut de se rendre ; il est probable que dans une relation destmée à la grande publicité du Mercure de France, de Flue voulait ménager son ancien chef, mort si malheureusement, tandis que dans une lettre à ses frères il pensait sans doute pouvoir dire toute la vérité, sans manquer aux convenances. Quoi qu'il en soit, son témoignage sur ce qui se passa dans cette conférence s'accorde assez bien avec celui de Thuriot de la Rozière et avec celui des Invalides dans la version de la Bastille dévoilée. Il dit : « M. de Launey entra dans la Bastille même, avec un homme qu'on me dit être un monsieur, qui avait déjà été plusieurs fois à la Bastille, ayant une permission pour voir des prisonniers. M 'étant joint à eux, j'appris par leur conversation que ce bourgeois demandait, au nom de la Ville, qu'on descendît les canons des tours ; qu'en cas qu'on vînt attaquer la place, on ne fît pas de résistance, qu'on ne devait point faire la guerre à la nation, qu'il était inutile de verser le sang des citoyens et, qu'après avoir tué beaucoup de monde, on serait toujours obligé de se rendre. Il demandait encore qu'on laissât entrer une garde bourgeoise pour défendre le fort conjointement avec la garnison. Le Gouverneur lui répondit qu'il ne pouvait rendre la place à qui que ce (ùt, que sa tête en répondait et qu'il la défendrait si longtemps qu'il le pourrait; que cependant, pour tranquilliser la bourgeoisie, il avait déjà fait dépointer et retirer les canons, qju'il pouvait en assurer ses commettants et qu'il lui donnait sa parole d'honneur que son intention était de n'insulter qui que ce fût,

INTRODUCTION CXCIX

rejeter la demande de Thuriot ; il ne voulut prendre d'autre engagement que celui de ne pas faire usage de ses armes, s'il n'y était obligé pour la défense de sa forteresse (i).

Aussitôt après avoir quitté la Bastille, Thuriot passa à son district et de là il se rendit tout de suite à l'Hôtel de Ville pour informer de la situation le Comité permanent. Cette assemblée décida qu'à l'instant même on publierait en place de Grève une proclamation portant que M. de Launey avait promis de ne point tirer^ si on ne l'attaquait pas. Le procureur de la Ville, Éthis de Corny, et Thuriot de la Rozière descendirent sur le perron pour faire faire cette proclamation. Le trompette de la Ville allait sonner, lorsqu'on entendit un coup de canon tiré du côté de la Bastille et dans le même temps une foule prodigieuse se précipita dans la place de Grève, en criant à la perfidie, à la trahison. On amenait un homme blessé au bras par les coups de fusils tirés de la Bastille; on apportait un soldat aux gardes-françaises expirant sur un cadre. On annonçait que quinze ou vingt autres blessés avaient été déposés dans les maisons de la rue de la Cerisaie. On racontait que le Gouverneur avait fait baisser le premier pont-levis, c'est-à-dire celui de l'Avancée, qui donnait accès dans la cour du Gouvernement; il avait engagé le peuple à entrer dans cette cour et quand elle avait été remplie il avait fait faire une décharge de toute

pourvu qu'on ne cherchât point à s'emparer de la place et qu'on ne vînt point attaquer ni les ponts, ni les portes. Il le conduisit au haut des tours pour prendre connaissance de la situation des canons, afin qu'il pût rendre un compte plus exact de ses intentions. Après qu'il fut descendu, le Gouverneur nous dit qu'il croyait que la chose était arrangée et qu'il espérait n'être point attaqué. Cependant ce député partit assez mécontent. J'appris depuis que ce monsieur était M. de Corny, procureur du roi à la Ville. » P. 287-288. Il y a, dans la dernière phrase, une confusion qui s'explique aisément. La députation de M. de Corny, dont il sera longuement parlé plus loin, fut celle qui eut le plus de retentissement ; mais il n'y a pas de doute qu'il ne s'agisse ici de Thuriot, car seul il pénétra dans l'intérieur de la Bastille et monta sur les tours, (i) Récit relatif à la prise de la Bastille.

ce INTRODUCTION

la mousqueterie de la Bastille. La présence des blessés semblait confirmer ses rapports et dès lors tout le monde fut convaincu de l'odieuse trahison qui aurait été commise par le marquis de Launey (i).

Comment les choses se passèrent-elles? Il est bien difficile de le savoir exactement. Car sur cette affaire nous n'avons de renseignements précis et détaillés que dans une seule relation, émanant de témoins oculaires et c'est celle des I^ivalides, qui, nous l'avons vu plus haut (2), sont très suspects de partialité; car sur d'autres points on peut démontrer qu'ils ont sciemment et volontairement altéré la vérité. Mais en l'absence de tout autre témoignage direct, moins sujet à caution, nous en sommes réduits à suivre celui des Invalides, en le discutant et en le contrôlant d'ctussi près que possible à l'aide des autres éléments, malheureusement fort insuffisants, que nous avons à notre disposition.

Dans la version publiée par M. P. Cottin,les Invalides affirment qu'en sortant, Thuriot dit au Gouverneur que l'intention du jieuple n'était pas d'attaquer la Bastille. Au contraire, dans le mémoire qu^ils remirent aux rédacteurs de la Bastille dévoilée, il n'y a rien de semblable. Ils ajoutent qu'une petite demi-heure après le départ de Thuriot, entre midi et une heure (3), les officiers del'étatmajor et les hommes de la garnison furent très surpris de voir arriver le peuple en foule, armé de fusils, de sabres, d'épées, de haches, etc., en criant : « Nous voulons la Bastille, en bas la troupe! » en s'adressant aux

(i) Procès-verbal des Électeurs, t. I, p. JI^

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