P. LXII-LXV
(3) Cette mention d'heure ne se trouve que dans les remaniements du mémoire des Invalides. Cependant elle est à peu près semblable à celle fournie par le Second récit explicatif de la prise de la Bastille (voir plus loin p. ccii). Il est \ rai que ce récit porte que l'attaque commença aussitôt après la sortie de Thuriot ; mais il ne faut pi.s prendre à la lettre ce mot aussitôt, puisqu'en arrivant à l'Hôtel de Ville, Thuriot ignorait encore l'ouverture des hostilités; il était donc déjà parvenu assez loin du château, lorsque les premiers coups de feu avaient été tirés.
INTRODUCTION CCI
soldats qui étaient sur les tours. « Nous priâmes, disentils (i), aussi honnêtement qu'il est possible, ces divers
(i) Je réimprime ici le texte de la Bastille dévoilée qui diffère de celui des remaniements, où est intercalée la note des rédacteurs concernant Tournay. Quant à Louis de Flue il commet une très grave erreur. Dans sa lettre à ses frères, comme dans ses relations en français, il dit que l'attaque du pont de l'Avancée eut lieu vers trois heures et il passe complètement sous silence l'incident de la députation conduite par de Corny. Comme cette lettre s'accorde sur ce point avec ses relations en français, je reproduis la version publiée par M. Taschereau :
« Vers trois heures de l'après-midi, une troupe de bourgeois armés, mêlée de quelques gardes-françaises, vint attaquer du côté de l'Arsenal. Ils entrèrent sans difficulté par la cour de l'Orme dans la première cour, n'ayant laissé pour garder la porte qu'un Invalide, le Gouverneur n'ayant même pas voulu qu'il fût armé. On monta sur le pont qui fermait la cour du Gouvernement et qui était levé. On coupa les balanciers auxquels les chaînes sont attachées et 1-e pont tomba. Cette opération pouvait se faire d'autant plus aisément que !e Gouverneur avait ordonné de ne point tirer sur les assiégeants, avant de les avoir sommés de se retirer, ce qui ne pouvait se faire, vu l'éloignement. Cependant les assiégeants tirèrent les premiers sur ceux qui étaient au haut des tours, ce qu'avaient déjà fait la veille différentes troupes, qui passaient dans le voisinage.
<( Après avoir abattu le pont, on perça facilement la porte à coups de hache, et la foule vint dans la cour du Gouvernement et sur le pont de pierre, qui conduit, le long des cuisines, au corps de la place, et l'on se disposait à agir de la même manière à cette porte, comme ils avaient fait à la première. On leur demanda ce qu'ils désiraient et ce fut un cri général : qu'on baissât les ppnts. On leur répondit que cela ne se pouvait pas et qu'ils eussent à se retirer, sinon qu'on les chargerait. On redoubla les cris : Bas Les ponts! à bas les ponts. Alors on ordonna à une trentaine d'Invalides, qui étaient postés dans les créneaux, aux deux côtés de la porte, de faire feu. Le Gouverneur était monté avec trente hommes sur les tours. Les assiégeants tiraient de leur côté sur les créneaux et sur ceux qui étaient sur les plates-formes. Les assiégeants se retirèrent dans les cuisines, qui sont à la droite du pont, et dans la cour du Gouvernement, derrière le mur du chemin de ronde, et continuèrent de là à faire feu par les créneaux de ce mur et par les croisées des cuisines. On revint une seconde fois à la charge et on les fit retirer de même.
« Moi, avec mon détachement et une dizaine d'Invalides, j'étais posté dans la cour de la Bastille, en face de la porte. » (P. 288-289.)
La situation, occupée par de Flue, pendant le combat, explique qu'il n'ait pas bien pu suivre les péripéties de la première partie de ce siège ; car de sa place il lui était difficile de bien voir ce qui se passait dans les cours extérieures. Cependant, à part l'erreur si grave sur l'heure, il est aisé de mettre son récit d'accord avec celui des Invalides; car toutes Jes circonstances s'en rapportent bien à cette première attaque conduite par Tournay et Aubin Bonnemère. Quant à la divergence d'heure elle ne peut être que le résultat d'une confusion commise par de Flue entre cette première attaque et la seconde dirigée un peu plus tard, vers trois heures, par les gardes-françaises.
CCIl INTRODUCTION
particuliers de se retirer et nous nous efforçâmes de leur faire connaître le danger auquel ils s'exposaient. Malgré nos représentations le peuple n'en fut pas moins obstiné. Deux hommes (i) montèrent sur le toit du corps de garde, qui était à côté du petit pont-levis, coupèrent et cassèrent à coups de hache les chaînes du grand pont, tandis que d'autres hachaient et écrasaient le petit, ce qui nous obligea de leur dire fermement de se retirer ou bien que l'on serait forcé de faire feu sur eux. Ils parvinrent à baisser le grand et le petit pont de l'Avancée. Enhardis par ce succès, ils accoururent en foule au second pont pour s'en emparer, en faisant une décharge de mousqueterie sur la troupe. Nous fûmes forcés de faire feu sur eux pour les empêcher d'abattre le second pont, comme ils avaient abattu le premier. Ils prirent la fuite et ils se retirèrent en désordre, une partie sous la voûte de la porte de bois, et une autre partie sous celle de la grille, d'où ils ont fait un feu continuel, sans cependant oser s'approcher, pour attaquer le second pont (2). »
Dans le Second récit explicatif X^s citoyens du faubourg Saint-Antoine, qui prirent part à cette attaque, en
(i) « L'un de ces deux particuliers est le sieur Louis Tournay, ancien soldat du régiment Dauphin, infanterie, et actuellement compagnon charron, chez le sieur Girard, rue de Bracque, au Marais. Nous l'avons confronté avec les soldats invalides qui, sans en avoir été prévenus, l'ont tous reconnu pour celui qui le premier était monté sur le pont de l'Avancée avec une intrépidité, dont on n'a jamais vu d'exemple. Il nous a rapporté, et sa déposition n'a point été démentie, qu'il était monté sur la maison du sieur Riquet, parfumeur; que de là il était passé sur le mur, auquel était adossé le chemin des rondes, du mur sur le corps de garde; que de dessus le corps de garde il était descendu dans la cour du Gouvernement. Il a cherché dans le corps de garde les clés du pont-levis qui n'y étaient plus. II demanda et on lui fit passer une hache à l'aide de laquelle il brisa les verrous et serrures, pendant que, de l'autre côté, on travaillait également à enfoncer les portes. Les ponts furent baissés, mais les chaînes ne furent pas coupées, comme les Invalides, qui étaient à une trop grande élévation pour en bien juger, l'avaient cru. » — Bastille dévoilée^ 2^ livraison, p. 92, note I. — Cette note est l'œuvre des rédacteurs de ce recueil et les remanieurs du mémoire des Invalides en insérèrent plus tard la substance dans le corps de cette relation, telle qu'elle se lit dans VAttaque, Défense et Reddition de ta Bastille et dans l'édition de M. Cottin.
{2) Bastille dévoilée, 2« livraison, p. 92-94. Mémoire des invalides.
INTRODUCTION CClII
présentèrent un récit fort différent: « Le mardi 14 juillet, à environ midi et demi, à l'instant même où M. Thuriot de la Rozière, député par le district Saint-Louis de la Culture, est sorti de la Bastille, les sieurs Davanne et Denain montèrent sur le toit de la maison du sieur Riquet (i), marchand parfumeur, dans la cour de l'Avancée. Ils parvinrent, en suivant ce mur à cheval, jusqu'auprès du petit pont-levis, mirent pied sur le corps de garde des Invalides et sautèrent dans la cour. Les Invalides, aussitôt la sortie de M. de la Rozière, étaient rentrés dans la forteresse avec le Gouverneur. Ces deux citoyens, qui l'ignoraient et qui avaient eu le courage de s'exposer aussi hardiment au feu, trouvèrent facilement
(i) Les témoins oculaires ou soi-disant tels ne sont même pas d'accord sur la maison, qui servit à l'escalade de la muraille.
Dans le mémoire inédit qu'il rédigea pour le comité d'enquête chargé de dresser la liste des vainqueurs de la Bastille, l'épicier Pannetier, qui prêta ses hautes et fortes épaules pour faire la courte échelle, prétend que cette maison était une échoppe servant de remise ; il devait bien la connaître, puisqu'il était de ce quartier; cependant je serais porté à préférer les indications du Second récit explicatif et celles de la Bastille dêvoilce^ car ces deux relations, publiées en août et en septembre, ne donnèrent pas lieu à réclamations de la part du marchand de tabac. Ces contradictions sont une nouvelle preuve de la difficulté d'arriver à connaître la vérité, même sur les points de fait qu'il n'y avait aucun intérêt à altérer.
Voici le passage de la relation de Pannetier, dont il est question cidessus :
« Tel était l'état des choses, lorsque nous nous résolûmes à commencer l'attaque. Après une courte délibération, un de nous est monté, à l'aide de mes épaules, sur une échoppe servant de remise à côté d'un débitant de tabac; cette échoppe est adossée au rempart extérieur de la Bastille. Huit à dix autres ont suivi l'exemple du premier et tous, alternativement, ils sont montés de la même manière, profitant de l'avantage que leur avait procuré et ma force et la hauteur de ma taille. Tous sont pareillement descendus dans la première cour et nous ont facilité : !<> l'ouverture du petit pont, que notre patrouille armée de haches mit en pièces à l'instant; 2» du grand pont, puis de la porte cochère, par laquelle nous sommes entrés librement. Mais à peine y fûmes-nous que, du haut de la Bastille, on fit un feu d'enfer; il y en eut de tués; plusieurs furent grièvement blessés; un de notre patrouille, entre autres, reçut une balle dans le poignet, à mes côtés; c'était un tapage effroyable, on ne voyait que feu et flammes; les coups de fusil se faisaient entendre de toutes parts. Pendant ce carnage et quoiqu'on eût arboré le drapeau blanc, en signe de paix, le Gouverneur, par une trahison qui jusqu'alors n'avait pas eu d'exemple, eut l'indignité de faire remonter les ponts-levis, en sorte que tous ceux qui étaient dedans s'y sont trouvés enfermés et ont failli périr, victimes d'une si horrible perfidie. •»
CCIV INTRODUCTION
le moyen de baisser le petit pont-levis. Des hommes, armés de haches, à la tête desquels était le sieur Aubin Bonnemère, coupèrent la porte qu'il couvrait. Pendant qu'ils hachaient cette porte, les deux braves citoyens, qui étaient entrés, parvinrent à abaisser le grand pont-levis. Ils n'étaient pas assez forts pour le retenir ; il tomba avec tant de précipitation, qu'il fit un rebondissement d'environ six pieds de haut. Tous les citoyens qui étaient à l'extérieur brûlaient d'entrer et de se signaler ; le mouvement d'impulsion était donné ; un homme fut écrasé dessous et un ^lutre dangereusement blessé. Plus de trois cents personnes étaient dans la première cour, lorsque la partie des Invalides, qui était sur les tours et qui, avec le chapeau, avait fait signe d'entrer, fit une décharge de fusils du côté du fossé et ensuite sur toutes les cours et surtout sur celle du Gouvernement. On se rangea près des murs pour se garantir (i). »
En résumé les Invalides, de Flue et les citoyens du faubourg Saint-Antoine sont d'accord sur les points essentiels : I** Le pont-levis ne fut pas abaissé par ordre du Gouverneur de la Bastille, mais malgré lui par des citoyens courageux qui, en plein jour, sous les yeux des défenseurs du château et sous leur feu, escaladèrent les murs de l'Avancée, et firent tomber les ponts-levis. Les portes furent enfoncées à coups de hache et les citoyens pénétrèrent en masse dans la cour du Gouvernement, sans y avoir été invités par la garnison de la Bastille. Enfin les ponts-levis ne furent pas relevés pour enfermer dans cette cour les malheureux qui s'y étaient précipités.
Si telle est la vérité, il reste à expliquer comment put prendre naissance la légende de la trahison odieuse qui aurait été commise par le marquis de Launey, légende qui, le jour même, se répandit de l'Hôtel de Ville dans tout Paris et qui se retrouve dans presque toutes les correspon-
(i) Second récit explicatif de la prise de la Bastille, p. 9 et. suiv.
INTRODUCTION CCV
dances et dans la plus grande partie des relations écrites aussitôt après ces événements. Cela n'est pas très facile ; car on en est réduit aux conjectures. Voici l'hypothèse qui me paraît la plus vraisemblable.
Parmi la foule des citoyens qui, peu après le départ de Thuriot de la Rozière, se pressaient dans les cours extérieures de la Bastille, un très petit nombre purent voir Tournay et son compagnon monter sur le toit de Tune des boutiques, ramper sur le mur du chemin de ronde, descendre sur le toit du corps de garde et abaisser les ponts-levis de l'Avancée. Cette conjecture est d'autant plus plausible, que sur les circonstances de cette escalade et sur les noms de ses auteurs (i) il y a divergence entre les diverses relations, ce qui prouve que ces faits étaient mal connus, même de ceux qui étaient le mieux informés. Aussi n'est-il pas très surprenant que la foule des combattants ait cru, en voyant tomber les ponts, qu'ils s'abaissaient d'après les ordres du Gouverneur et par l'intervention des deux Invalides de la garnison, qui se trouvaient là en ce moment.
Quant à l'invitation d'entrer dans la cour du Gouvernement qui aurait été adressée à la multitude, il n'est pas difficile de comprendre comment put se produire cette méprise. Les Invalides prétendirent que du haut des tours
(i) Les rédacteurs de la Bastille dévoilée affirment que l'un des deux compagnons, qui accomplirent cet exploit, était un nommé Tournay et ils prétendent que confronté avec les Invalides, il fut formellement reconnu par ces vieux soldats. Au contraire, les citoyens du faubourg Saint-Antoine déclarent dans le Second récit explicatif que ces deux hommes se nommaient Davaune et Denain et ils ne disent mot de Tournay. Je donne la préférence sur ce point au témoignage des rédacteurs de la Bastille dévoilce, parce que les résultats de leur enquête furent acceptés par le comité des électeurs chargé de dresser la liste des vainqueurs de la Bastille. Dans sa séance du 22 mars il s'adjoignit huit de ces vainqueurs, qui furent désignés par la notoriété publique et parmi eux se trouvait Tournay. (Victor Fournel. Les hommes du 14 juillet. Paris, 1890, in-12, p. 216.) Ce choix me paraît témoigner bien plus en sa faveur que la prétendue reconnaissance par les Invalides qui étaient beaucoup trop éloignés pour avoir pu distinguer les traits de cet audacieux de façon à être en état d'affirmer son identité six semaines plus tard.
CCVI INTRODUCTION
ils s'étaient vainement efforcés . d'avertir les citoyens du danger auquel ils s'exposaient en entrant dans cette seconde cour et en s'avançant vers l'entrée de la forteresse. Mais, comme le dit de Flue,réloignement était trop considérable pour que des cours on pût comprendre ce que pouvaient crier les Invalides. Ceux-ci, se rendant compte de cette difficulté, durent faire des gestes pour attirer l'attention et ils agitèrent sans doute leurs chapeaux, ainsi que le rapporte le Second récit explicatif . Mais en bas ces signaux furent interprétés tout autrement ; au lieu d'y voir une défense d'entrer, les combattants les regardèrent comme un appel. Il crurent qu'on les invitait à venir à l'extrémité du pont de pierre s'entendre avec le Gouverneur et recevoir les armes et les munitions qu'ils demandaient. Certains paraissent même avoir pensé que de Launey avait pu conférer avec leurs chefs et se mettre d'accord avec eux sur ce point. Ce fut sans doute ce qui donna naissance au bruit que Pitra a rapporté. Enfin une tentative infructueuse de deux Invalides pour relever les ponts-levis de l'Avancée, après l'entrée des citoyens dans la cour du Gouvernement (i), put don-
(i) Les rédacteurs de la Bastille dévoilée sont les seuls écrivains contemporains qui fassent allusion à cette tentative. Ils disent : « Nous avons oublié dans notre rapport de parler du nommé Aubin Bonnemère, ancien soldat du régiment Royal comtois, infanterie, passage Lesdiguières, qui a beaucoup contribué à l'enfoncement des portes, le moment après que le nommé Tournay eût abattu le pont-levis; ils ont conjointement repoussé deux Invalides, qui avaient essayé de relever les ponts, qu'ils venaient d'abattre. — Ce pont, en retombant, tua un homme et en écrasa un autres C'est dans ce moment qu'une de ses chaînes fut cassée. Les Invalides n'avaient point reçu ordre de le relever; ils étaient sortis pour aller prendre des vivres que leurs femmes leur apportaient et en rentrant ils essayèrent de remettre dans leur [sic) place un pont que le nommé Fournier avait déjà fait baisser. Ils furent mis en fuite et ne purent même rentrer dans la forteresse. » Bastille dévoilée, 2« livraison, p. 115, note 3.
Cette tentative ne dut pas être sérieuse et elle était au-dessus des forces de deux hommes isolés.
De Flue l'a parfaitement démontré dans le passage suivant : « Quant au conte qti'on a fait et qui a été généralement reçu que M. de Launey avait fait baisser les ponts, afin de laisser entrer une certaine quantité de monde et qu'après il les avait fait relever et tirer sur ceux qui y étaient entrés, ce conte, dis-je, n'a pas besoin d'être réfuté. Quiconque sait ce que
INTRODUCTION CCVIl
ner à croire à ceux qui étaient restés en dehors que le Gouverneur avait traîtreusement laissé pénétrer leurs camarades dans cette enceinte pour les mettre à mort plus sûrement. Tout cela était faux. Mais on sait combien aisément en temps de crise la foule se forge des chimères. Sur les plus légères apparences, l'imagination populaire surchauffée crée des fictions, qui sont acceptées par tous sans discussion, surtout lorsqu'il s'agit d'expliquer une défaite ou un échec par la trahison.
Mais si le marquis de Launey ne fut réellement pas coupable de la lâche perfidie dont la foule l'accusa, il eut le grand tort de donner Tordre d'ouvrir le feu sur ses concitoyens sans nécessité. C'est en vain que pour excuser leur chef, les Invalides et Louis de Flue prétendent qu'ils furent obligés de tirer sur les assaillants pour les empêcher d'abattre le second pont, comme ils avaient abattu le premier. Il suffit de jeter les yeux sur un bon plan de la Bastille, par exemple sur celui de Cathala, pour voir que ce prétexte est inadmissible. Autant il était facile de parvenir aux pont-levis de l'Avancée et d'en couper les balanciers et les chaînes, autant il était impossible d'arriver à ceux du château. En suivant les murs du chemin de ronde, comme le fit Tournay, on pénétrait aisément dans la cour du Gouvernement, dont on pouvait ensuite, en l'absence des défenseurs de la place, ouvrir les ponts et les portes. Mais il aurait été absolument insensé de répéter la même manœuvre contre les défenses qui protégeaient l'entrée de la forteresse elle-même. Entre le pont de pierre et les ponts-levis, lorsqu'ils étaient relevés, il y avait complète solution de continuité; c'était un fossé très profond et large de plusieurs mètres. Il était donc impossible d'arriver jusqu'aux ponts-levis pour les abaisser. En outre cet obstacle était très facile à défendre,
c'est qu'un pont-levis, doit voir clairement qu'en baissant un tel pont devant une multitude empressée d'entrer, on n'est plus le maître de pouvoir le relever à volonté. » Revue rétrospective, p. 290.
CCVIII INTRODUCTION
car cette porte principale se trouvait dans la partie inférieure d'une muraille épaisse et élevée, flanquée de chaque côté d'une grosse tour percée de meurtrières. En admettant que les assaillants eussent été assez téméraires pour tenter de jeter sur le fossé un pont improvisé, afin de pouvoir, à coups de hache, démolir les tabliers des pontslevis et ensuite les portes, il eût été alors temps de les balayer à coups de fusil. Rien n'eût été plus facile, puisqu'un fusil de rempart d'une livre de balles était installé dans une brèche faite exprès dans la porte principale et que des deux côtés du pont trente invalides étaient placés aux meurtrières des tours. Les assaillants ne pouvaient absolument rien faire contre ces ponts et ces portes sans canons et alors ils n'en avaient pas encore un seul. Par conséquent, de Launey n'est pas le moins du monde excusable d'avoir commandé le feu pour dégager les cours extérieures envahies par la foule et peut-être aussi pour sauver son hôtel menacé du pillage. Non seulement il a commis un crime odieux, car il n'y a pas d'autre mot pour caractériser l'acte d'un officier qui verse le sang de ses concitoyens sans nécessité absolue ; mais il a fait de plus une lourde faute ; il a engagé le combat et par suite il a provoqué les événements qui devaient amener la perte de sa forteresse.
INTRODUCTION CCIX
ENVOI DUNE NOUVELLE DÉPUTATION AU MARQUIS DE LAUNEY PAR LE COMITÉ PERMANENT — INSUCCÈS DE CETTE DEMARCHE — ÉCHEC d'une TROISIEME DEPUTATION CONDUITE PAR LE PROCUREUR DE LA VILLE, ETHIS DE CORNY, ET PRECEDEE d'un DRAPEAU BLANC ET d'uN TAMBOUR — DISCUSSION DE l'aC- CUSATION DE TRAHISON PORTÉE CONTRE LE MARQUIS DE LAUNEY EN RAISON DE LA FUSILLADE DIRIGÉE PAR LA GAR- NISON CONTRE CETTE DEPUTATION.
Lorsque, vers une heure, le Comité permanent apprit que la garnison de la Bastille avait fusillé les citoyens qui remplissaient les cours extérieures, il s'empressa de délibérer sur les moyens d'arrêter l'effusion du sang français. On décida d'envoyer à M. de Launey « des députés qui le sommeraient, au nom de la ville, de ne point employer contre les citoyens les armes dont il pouvait disposer et, au contraire, de les joindre aux armes de la Commune et de n'en faire usage que pour la défense et la conservation publique (i) ». Le président des électeurs, M. Delavigne, se chargea, avec plusieurs de ses collègues, de porter au Gouverneur l'arrêté suivant : « Le Comité permanent de la milice parisienne, considérant qu'il ne doit y avoir aucune force militaire qui ne soit sous la main de la Ville, charge les députés qu'il adresse à M. le marquis de Launey, commandant de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir dans cette place les troupes de la milice parisienne, qui la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement et qui seront aux ordres de la Ville (2). »
(i) Procès-verbal des électeurs, t. I, p. 517. (2) Ibidem, ji8.
CCX INTRODUCTION
Mais ces députés ne purent pas accomplir leur mission. Ils en furent empêchés par la fusillade qui se continuait activement entre la garnison et les assaillants (i). Après maintes tentatives infructueuses pour s'approcher de la forteresse et se faire remarquer de ses défenseurs, ils durent revenir à l'Hôtel de Ville faire leur rapport au Comité. Ce document fait si bien connaître la situation aux abords delà Bastille à ce moment de la journée, vers deux heures après midi, qu'il me semble convenable de le reproduire ici textuellement :
« En sortant de l'Hôtel de Ville pour nous rendre à la Bastille, nous avons rencontré sous l'arcade de la rue Saint-Jean, un citoyen porté sur un brancard, blessé de coups de fusil, qu'il nous a dit avoir été tirés de la Bastille dans la rue Saint-Antoine. Plus loin, dans la même rue, plusieurs citoyens tenaient et conduisaient trois soldats Invalides, dont l'un nous a paru blessé à la tête et qu'on nous a déclarés avoir été arrêtés à la Bastille, faisant feu sur les citoyens (2). Jugeant par ces événements que le danger augmentait pour nos frères, nous avons hâté notre marche dans l'espoir de faire cesser un combat évidemment inégal, par l'avantage de la forteresse, en consommant avec le Gouverneur la négociation dont le Comité nous avait chargés.
a Arrivés à cent pas de la Bastille, par la cour de l'Orme, nous avons aperçu sur les tours du fort les soldats de la garnison qui paraissaient tirer dans la rue Saint- Antoine ; et dans la cour où nous étions, nous avons aussi entendu des coups qui partaient d'en bas et que nous avons pré-
(i) [Après que la garnison eut commencé le feu] « on se rangea près des murs pour se garantir et ceux des citoyens qui étaient armés de fusils firent de leur côté, feu sur les Invalides et principalement sur ceux qui étaient auprès d'une pièce de canon en direction sur le Gouvernement. » Second récif explicatif, p. 11,
{2) C'était une erreur. Ces trois Invalides étaient sortis de la forteresse sans armes pour aller chercher des provisions. — Proccs-vcrbal des électeurs, t. I, 319.
INTRODUCTION CCXI
sumé être tirés par les citoyens sur la garnison, en sorte que la garnison et les citoyens se fusillaient réciproquement. Alors au milieu de la cour et de l'endroit d'où nous pouvions être aperçus le plus facilement par la garnison qui était sur les tours, nous avons fait plusieurs signaux, tant avec la main qu'éivec nos mouchoirs, en forme de pavillon blanc, afin d'annoncer à la garnison, et par suite au Gouverneur, notre caractère et notre mission, qu'indiquaient encore notre costume et notre démarche confiante au milieu de dangers : nous ignorons si nos signaux ont été aperçus et compris, mais le feu n'a pas cessé (i).
« Alors nous avons cru devoir aller nous présenter à la porte du fort, pour demander l'entrée, en nous faisant connaître. Cependant, en approchant de la Bastille, toujours par la même cour, nous avons aperçu, sous la voûte qui conduit à la rue Saint-Antoine, un grand nombre de citoyens armés qui, en s'avançant de temps à autre, tiraient sur la garnison, quoiqu'elle fît un feu presque continuel sur l'endroit où ces citoyens se plaçaient ; et ces citoyens nous ayant fait signe de nous retirer, nous sommes retournés sur nos pas, dans l'intention d'arriver à la Bastille par la rue Saint-Antoine. Étant parvenus à cette rue par celle de la Cerisaie, nous y avons également trouvé un grand nombre de citoyens armés, qui, sans être aucunement couverts, ni garantis, se fusillaient avec la garnison du fort, lesquels tiraient en outre de grosses pièces d'artillerie, autant que nous en avons pu juger par le bruit et l'effet des décharges. Ayant abordé ces citoyens^ nous nous sommes fait connaître et les avons en même temps instruits du sujet de notre députation en les engageant à suspendre toute hostilité, afin que, de son côté, la garnison du fort cessât le feu, sur les signaux que nous
(i) Les Invalides, dans leur relation, ne disent mot de cette députation. Quant à Louis de Flue, comme il était en bas dans la grande cour, il ne pouvait pas la voir et il n'est pas étonnant qu'il n'en parle pas.
CCXII INTRODUCTION
allions réitérer et qu'après nous être fait connaître à la porte, nous fussions introduits auprès du Gouverneur, pour le sommer de rendre la place ou de recevoir une garnison municipale. Conformément à notre mission, les citoyens ont accepté cette trêve ; ils l'ont observée ; nous avons réitéré les signaux de paix : mais la garnison a continué de nous charger et nous avons eu la douleur de voir tomber à nos côtés plusieurs citoyens, dont nous avions suspendu les coups.
« A travers ces dangers, nous avancions néanmoins auprès de la porte du fort, après avoir fait retirer dans la rue de la Cerisaie les citoyens, qui étaient dans la rue Saint-Antoine et dont la présence, mal interprétée, pouvait être le m.otif de la continuation des hostilités de la garnison. Mais les autres citoyens armés, qui étaient restés sous la voûte, dont nous avons parlé, et qui avaient également cessé le feu, le recommencèrent alors avec autant de courage que d'indignation. Nos remontrances, nos prières ne les arrêtent plus ; une députation n'est plus ce qu'ils veulent; c'est le siège de Bastille; c'est la destruction de cette horrible prison ; c'est la mort du Gouverneur qu'ils demandent à grands cris.
(( Repoussés par ces braves citoyens, nous sommes forcés de nous retirer, en partageant leur indignation, que justifie encore un trait abominable dont ils chargent le Gouverneur. Ils nous ont dit que dans la matinée plusieurs citoyens s'étant approchés de la Bastille pour demander des armes, le Gouverneur en avait fait entrer un certain nombre et qu'ensuite il les avait fait fusiller dans la première cour. Ainsi cette trahison du Gouverneur a été le premier signal d'une guerre qu'il a déclarée lui-même à ses concitoyens et qu'il paraît vouloir continuer opiniâtrement, puisqu'il a refusé d'entendre notre députation (i). »
(i) Proccs-i^erbal des électeurs^ t. I, p. 330 et suiv.
INTRODUCTION CCXHI
Pendant que les députés, conduits par ^ï. Delavigne, cherchaient vainement à entrer en négociation avec ]\I. de Launey, des messagers arrivaient en foule à l'Hôtel de Ville, annonçant les ravages que le feu de la Bastille faisait dans la rue Saint-Antoine et dans les rues voisines. Tous criaient qu'il, fallait s'emparer de cette forteresse, comme si la conquête n'eût dépendu que d'un arrêté du Comité permanent (i). Sur les demandes réitérées des districts pour obtenir des munitions, M. Francotay, électeur, s'adressant à M. de Flesselles, lui demanda pourquoi il refusait de la poudre et des armes aux soldats citoyens qui en avaient un si grand besoin. M. de Flesselles voulut le faire taire ; mais M. Francotay répliqua : (( Je ne me tairai point ; le temps presse et l'on massacre nos frères à la Bastille. Pai rencontré dans l'escalier un jeune homme qui a eu le bras cassé devant cette forteresse et qui pleurait la mort de son camarade tué à ses côtés. » Ce discours de M. Francotay et l'impatience des citoyens, qui présentait tous les caractères de la fureur, firent prendre au Comité permanent la résolution d'envoyer à la Bastille une troisième députation. Mais comme M. Delavigne et ses collègues ne revenaient pas, on pensa que la foule qui se pressait autour de la Bastille et le défaut absolu de marques distinctives, qui pussent faire reconnaître les députés, avaient pu les empêcher de parvenir jusqu'à M. de Launey. Aussi fut-il décidé que cette troisième députation serait envoyée dans la forme des députations parlementaires, c'est-à-dire avec un tambour et un drapeau. On désigna pour la conduire M. Ethis de Corny, procureur du roi et de la ville, et plusieurs citoyens. Ils étaient chargés d'engager tous ceux qui se trouvaient aux environs de la Bastille à se retirer dans leurs districts respectifs, afin d'y recevoir promptement leur admission dans la milice parisienne ; de rappeler à M. de Launey la
(i) Procès-verbal des électeurs, I, p. p^.
CCXIV INTRODUCTION
parole qu'il avait donnée à M. Thuriot de la Rozière et à M. Bellon ; de lui rappeler combien il était important de ne pas exciter l'animosité du peuple et d'épargner la vie des citoyens ; de le sommer enfin de cesser toute hostilité et de recevoir les défenseurs de la Ville à la garde et dans l'intérieur de la forteresse. Les députés partirent sur-lechamp pour remplir leur mission ; l'un d'eux portait un drapeau et ils étaient précédés d'un tambour des gardesfrançaises (i).
Un peu après deux heures après midi, Ethis de Corny revint à l'Hôtel de Ville et rendit compte de sa mission au Comité ; il dit :
« Qu'étant arrivés à l'Arsenal par la rue de la Cerisaie et par la cour des Poudres et Salpêtres dans la cour de l'Orme, ils s'étaient portés au milieu de cette cour, bien en vue de la plate -forme de la Bastille, que le drapeau de la députation avait été signalé; qu'ensuite celui qui le portait s'était acheminé avec le tambour vers le pontlevis (2) ; mais que le peuple s'était écrié qu'il fallait bien se garder d'entrer ; que pendant ce temps, on avait vu arborer sur la plate-forme de la Bastille un pavillon blanc ;
(i) Procès-verbal des électeurs, t. I, p. 326 et sulv.
(2) Boucheron, qui faisait partie de cette députation, donne dans sa radiation les détails qui suivent. « Nous sommes, dit-il, entrés dans la cour de rOrme, sur laquelle domine la Bastille. M. le procureur du roi commanda de battre la caisse et de signaler le drapeau, ce qui fut fait. Je me suis présenté, accompagné de M. le comte Piquod de Sainte-Honorine, du drapeau et du tambour pour entrer. Nous avons trouvé dans la petite cour de la Bastille un nombre de particuliers, armés de fusils, haches, bâtons, etc. J'ai annoncé que la Ville venait en députation parlerpentaire. J'ai prié de suspendre. On m'a écouté. Nous sommes passés sur le grand pontlevis que nous avons trouvé baissé. Je suis parvenu au pied de la citadelle devant le second pont qui était levé; j'ai ôté mon chapeau et j'ai crié de toutes mes forces que la Ville venait en députation parlementaire, qu'on eut à cesser le feu et à mettre bas les armes. Un particulier, en habit de couleur, au milieu de plusieurs Invalides, tous le chapeau à la main, me répondit du haut de la citadelle qu'il consentait à recevoir la députation, mais qu'il fallait que le peuple se retirât. Nous avons été dans la seconde cour, dite de l'Avancée.^ Nous priâmes les personnes qui y étaient en grand nombre de se retirer, annonçant qu'on consentait à recevoir la députation sous cette condition. Nos prières firent impression sur l'esprit de quelques-uns; d'autres continuèrent d'ajuster. Nous sommes
INTRODUCTION CCXV
que les soldats, armés de fusils, avaient renversé leurs fusils, le canon en bas, la crosse en haut et que les signes de paix et d'appel avaient été multipliés par les chapeaux ; que sous les auspices de ce commencement de réception amicale, les députés avaient engagé le peuple, au nom et de la part du Comité permanent, de se retirer dans les districts, afin que l'on pûtcesser départ et d'autre ces voies de fait et prendre sur le tout les mesures les plus capables de rétablir le calme et de concourir à la satisfaction générale.
(c Que cette retraite commençait à s'exécuter, que le peuple prenait tout naturellement le chemin de la cour de l'Orme, où était la députation parlementaire, lorsque, malgré la foi rigoureusement observée dans tous les cas de députation parlementaire, au préjudice de celle des signaux du pavillon blanc arboré sur la Bastille et des fusils renversés, toi^t à coup les députés ont vu pointer une pièce de canon sur la cour de l'Orme et dans le même moment ils ont reçu une décharge de mousqueterie qui a tué trois personnes à leurs pieds ; qu'un citoyen qui parlait à l'un des députés a reçu une balle dans son chapeau ; qu'une autre balle a déchiré l'épaulette de M. Beaubourg, l'un des députés.
sortis avec eux de la Bastille. A rentrée du pônt-levis, nous avons trouvé M. de Milly avec un mouchoir blanc au bout de sa canne qu'il signalait pour faire cesser le feu.
« J'ai été rendre compte à M. le procureur du roi, qui se tenait sous la voûte avec plusieurs personnes de la députation ; il a engagé de son côté le peuple à rester tranquille. En retournant avec M. Piquod de Saint-Honorine dans la cour du Gouvernement, nous avons trouvé M. de Milly dans la même position. Nous nous sommes avancés de nouveau au pied de la citadelle et le chapeau à la main, nous avons prié desuspendre. Nousavons renouvelé nos instances auprès des assiégeants; plusieurs ont répondu que non, qu'ils ne souffriraient pas que nous entrassions seuls ; qu'ils étaient sûrs qu'on nous égorgerait. Nous avons persévéré; mais au moment où nous comptions, d'après les signaux de paix qui nous avaient été faits, avoir calmé les esprits et, à l'instant où nous allions nous présenter pour entrer, une décharge meurtrière partit de la tour, renversa plusieurs personnes à nos côtés et dans les cours et continua vigoureusement; nous fûmes dispersés. »
Récit de ce qui s'est passé sous mes yeux le 14 juillet 1789, p. 4 et suiv.
CCXVI INTRODUCTION
« Que cette atrocité, au moment où l'on parlait de dispositions pacifiques, a transporté de fureur tous ceux qui se trouvaient dans la cour de l'Orme (i); que plusieurs d'entre eux se sont emportés au point d'environner les députés, de leur mettre la baïonnette sur la poitrine et le sabre sur la tête en leur disant : « Vous êtes aussi des traîtres ; vous nous ave:^ fait passer dans cette cour pour nous faire tuer plus sûrement, » Que M. Beaubourg a été maltraité et qu'on a arraché l'épée à M. Piquod de Sainte-Honorine. Que lui, Ethis de Corny, a répondu: « Si vos amis, si des députés que la Ville envoie pour votre sûreté pouvaient être soupçonnés d'un projet aussi coupable, aussi odieux, ils éviteraient de se trouver dans le même lieu, à vos côtés, au milieu de vous et exposés aux mêmes coups. Au surplus je me constitue votre otage, votre prisonnier ; allons à la Ville et vous vous convaincre^ de la vérité.
« Que ce langage de raison, de confiance et de vérité a produit son effet, mais que la fureur du peuple contre
(i) « Dans la cour de rOrme, nous espérions trouver à nous mettre à Tabri du feu continuel: mais les locataires nous refusèrent l'entrée. Le peuple, dans sa juste fureur contre le Gouvernement et désespéré de ne pouvoir s'en venger à l'instant même, voulant nous rendre responsables du peu de succès de notre députation, maltraita quelques-uns d'entre nous. M. de Corny, pour l'apaiser, otïrit de se rendre prisonnier et d'aller à la ville. Cette offre lui valut, ainsi qu'à nous, la vie ; car, sortis du feu, nous étions environnés de fusils et haches. M. de Corny est sorti avec une grande partie de la députation; mais ne voyant pas notre drapeau, je suis rentré au milieu du feu à la Bastille, pour engager celui qui le portait à me suivre; après avoir cherché vainement, je suis revenu par les mêmes cours, le long des maisons; le feu balayait ceux qui s'en éloignaient de deux pieds. Dans la, cour du Salpêtre, j'aperçus M. Poupart de Beaubourg, au milieu de plusieurs particuliers, qui parlaient de le tuer. Je me suis jeté au milieu d'eux; j'ai crié contre l'injustice; j'ai assuré que c'était un citoyen qui était disposé à marcher à la tête; j'eus encore, à cela près de quelques coups, la satisfaction de désabuser ces personnes^ qui nous traitaient de traîtres; je priai de lui rendre ses pistolets, ce qu'on fit; il eut le fourreau de son épée cassé. Nous sommes sortis avec plusieurs de ces particuliers, qui n'étaient pas encore convaincus de la vérité. Nous reprîmes la même route, criant de prendre les armes, qu'on n'avait pas respecté la députation parlementaire, qu'on avait fait feu dessus, ce qui détermina les gardes-françaises, à se réunir au peuple pour aller sur-le-champ au siège de la Bastille et venger le peuple de la trahison du Gouverneur. « Récit de Boucheron, p. 6.