XXVIII INTRODUCTION
joyeux à l'idée qu'au retour, deux mois plus tard, il trouv^erait des matériaux en quantité pour remplir aisément son journal. Mais dans l'intervalle les journées des 5 et 6 octobre suivies de l'installation du roi, de la famille royale et de l'Assemblée nationale à Paris changèrent complètement la situation. On ne pensait presque plus à la prise de la Bastille; V Histoire de France pendant trois mois, devenue pour ainsi dire de l'histoire ancienne, se vendit si mal, qu'il ne fut plus question de supplément. Le pauvre auteur dut mèm.e recourir à des subterfuges blâmables pour se débarrasser de ce qui lui restait sur les bras. Dans son numéro du i®^ décembre 1789 il glissait cette réclame : « Histoire de France pendant trois mois par le Cousin Jacques, un beau volume de 200 pages in-8°, beau papier, beau caractère, avec une épître en vers à Louis XVI et des additions, qui ne sont pas dans le Coz/rr/^r; prix trentesix sous au bureau des Planètes et chez Belin. » Ces additions sans importance ne pouvaient guère séduire les acheteurs, qui avaient d'autres sujets de lecture plus attrayants, plus passionnants. Aussi les suppléments annoncés ne parurent jamais, sans doute en raison de l'insuccès de l'ouvrage, auquel ils devaient faire suite. Le Cousin Jacques apprit ainsi à ses dépens qu'en temps de révolution il faut se hâter de profiter de l'actualité.
Il résulte de cette étude que, de tous les écrits du Cousin Jacques sur l'attaque et la prise de la Bastille, le Précis exact est le seul qui puisse fournir aujourd'hui aux historiens des matériaux de valeur. Malheureusement ce court opuscule ne contient que le récit des faits qui se passèrent depuis l'arrivée des gardes-françaises sur le lieu de l'action vers trois heures de l'après-midi jusqu'à la reddition du château. Il est vrai que c'est seulement pendant cette dernière période de l'affaire que le combat fut sérieusement engagé ; tout ce qui s'était passé auparavant peut être considéré comme une
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sorte de prélude, dont on trouve ailleurs des récits autorisés et détaillés. Aussi le Précis exact est-il, malgré sa brièveté, une source de premier ordre, car il nous donne la version des assiégeants et permet de contrôler ainsi celle des asssiégés qui nous est fournie par la Relation des Invalides et par celle de l'officier suisse, Louis de Flue.
Ce n'est pas que nous n'ayons d'autres récits émanant d'assiégeants ; mais ils sont encore bien plus incomplets que le Précis exact. Ils s'occupent surtout des faits et gestes de quelques individus, qui tous prétendent avoir joué dans cette grande journée le rôle le plus considérable. Un des plus importants est le Récit relatif à la prise de la Bastille {i), dont les huit pages sont entièrement cQnsacrées à la relation de la longue entrevue que le gouverneur eut vers midi avec l'avocat Thuriot de la Rozière, député du district de Saint-Louis de la Culture. Il se termine par cette note : « Rédigé aujourd'hui 15 août 1789, en présence de tous les signataires dénommés et de ceux qui ne savent signer et encore des citoyens instruits des faits. » Suivent en effet de très nombreuses signatures, ce qui n'empêcha pas les rédacteurs de la Bastille dévoilée d'en contester vivement l'exactitude avec quelque apparence de raison (2). A la suite de cette relation se trouve dans cette même brochure le Deuxième Récit explicatif de la prise de la Bastille ; il n'occupe aussi que la moitié d'une feuille in-8 et c'est bien peu pour rapporter avec quelque précision tous les événements accomplis depuis la sortie de Thuriot de la Rozière de la forteresse vers midi et demi jusqu'à la reddition. Aussi tout ce récit esH-il confus et erroné. Il est surtout
(i) Récit relatif à la prise de la Bastille. Paris, imprimerie Cailleau, s. d., in-8», pièce, 16 pages.
(2) Deuxième livraison, p. 122-12Ç. Les rédacteurs affectent de dire que cette brochure est l'œuvre de Thuriot de la Rozière. Il est, en effet, probable que Thuriot l'a tout au moins inspirée, s'il ne l'a pas rédigée luimême.
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à remarquer qu'on n'y parle pas des gardes françaises et de tous les efforts qu'ils durent faire pour arriver à mettre en batterie trois pièces de canon dans la cour du gouvernement en face du grand pont-levis. Sur ce qui se passa entre la retraite de la députation parlementaire et la reddition on ne trouve que deux lignes très vagues. On dirait que ce récit a été composé uniquement pour déprécier le rôle des gardes françaises et mettre en relief celui des soldats citoyens du district Saint-Louis de la Culture ; ils avaient sans doute été très froissés de n'avoir pas été nommés dans le Précis exact et ils voulaient prendre leur revanche. Ils ont eu soin de dater ce second récit comme le premier et de le faire aussi confirmer par de nombreuses signatures. A la page 1 5 on trouve cette mention : « Rédigé le 16 août 1789 d'après les déclarations des soussignés, soldats citoyens du district de la Culture et autres. »
Un des signataires de la première de ces relations était un sieur Boucheron, du district de Saint-Gervais, qui lui aussi publia, sans doute vers cette époque, une plaquette ayant pour titre : « Récit de ce qui s^est passé sous mes yeux le 14 juillet i']8ç à onie heures du matin (i) ». Ce titre donne une idée incomplète de la brochure ; Boucheron aurait dû mettre depuis onze heures du matin ; il rapporte en effet des détails intéressants sur ce qui se passa en sa présence à la Bastille quand se présentèrent les députations de Thuriot de la Rozière et d'Ethis de Corny. Il prit même une part active aux vaines tentatives faites par cette dernière pour entrer en relations avec de Launey, dont il dénonce avec la plus grande vigueur les prétendues trahisons. Boucheron, qui signe son récit, eut soin d'en faire attester Tauthenticité par tous ceux qu'il avai ï accompagnés, Thuriot de la Rozière, Éthis de Corny et autres ; malheureusement
(i) s. 1. n. d., in-8, 15 pages.
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aucun de ces certificats n'est daté, pas plus que le récit lui-même.
Avec Boucheron, nous sommes entrés dans la série des relations individuelles, qui n'ont pas une grande valeur historique. L'une des moins insignifiantes est intitulée : Journée deJ.-B. Humbert, horloger, qui le premier a monté sur les tours de la Bastille (i). Cet homme, natif de Langres, après avoir travaillé à Genève, était venu à Paris en 1787 ; en juillet 1789 il était ouvrier chez un horloger de la rue du Hurepoix. Le 14, sur les deux heures après-midi, il se rendit aux Invalides et descendit dans les caveaux où. les fusils étaient déposés; la foule qui s'y pressait pour enlever les armes était telle qu'il faillit, dit-il, être étouffé. Des Invalides il alla à l'Hôtel de Ville, où on lui donna quelques chevrotines et de là à l'Arsenal et à la Bastille où il arriva vers trois heures et demie ; il prit part à la dernière attaque et il assista aux préliminaires de la reddition ; son témoignage a sur ce point spécial un véritable intérêt. Il déclare qu'il publie son récit pour répondre à l'appel de Messieurs de l'Hôtel de Ville qui, par voie d'affiche, avaient invité à se faire connaître tous ceux qui avaient pris part à la prise de la Bastille. Il ajoute : « Déjà cfuelques citoyens combattant pour la liberté m'ont reconnu à l'Hôtel de Ville avec mon habit et ma giberne ; il m'ont fait l'honneur de vouloir signer ma déclaration dont je leur ai fait lecture^ j'y ai consenti ; mais cela ne suffit pas. Tout ce que j'avance a eu des témoins ; ainsi il me faut la signature de tous ces témoins (2) ». En effet, à la page 16 on lit : « Nous, soussignés, certifions que les détails faits dans le récit contenant 16 pages sont exacts en ce qui concerne la prise de la Bastille. Paris, ce 12 août 1789. Ducastel, canonnier^ Maillard, Richard, Dupin, Georget. » Il est probable que ce certificat fut ajouté au moment de mettre
(i) Paris. VoUand, 1789, in-80, pièce, 16 pages. (2) P. 5.
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SOUS presse, après une lecture d'une épreuve en pages; il fixe donc la date de la publication de cette brochure. Il a en outre une autre valeur, car Ducastel, Maillard et Georget comptent parmi les mieux connus des combattants ; tous trois prirent une part très active aux dernières opérations de l'attaque et leur témoignage permet d'accorder confiance à celui de J.-B. Humbert, qu'ils confirment.
Il y a moins à prendre dans la relation que le cabaretier Cholat fit publier à la fin de novembre 1789 sous ce titre : « Service fait à V attaque et à la prise de la Bastille et autre pour la cause commune par le sieur Cholat, marchand de vins, rue des Noyers, au coin de celle des Lavandières, le 14 juillet i']8çf (i) ». Si l'on en croyait les rédacteurs de la Bastille Dévoilée^ le récit de ce brave homme, qui leur avait d'abord raconté ce qu'il avait fait et vu, serait extrêmement précieux. (( Si nous avions, disent-ils, un témoin à consulter, de préférence à tout autre,, ce serait le sieur Cholat : sa franchise, sa bonhomie, sa figure, son âge (il a plus de 50 ans), tout en lui séduit et est fait pour inspirer la confiance. Il n'a point d'ambition que celle de la gloire ; il avoue ne savoir ni lire, ni écrire, ne pouvoir par conséquent occuper aucune place d'officier ; il ne désire, il ne demande qu'une simple distinction honorifique. Il est de Grenoble, il y a vu faire l'exercice du canon, il en a profité. Il commandait une pièce placée dans le jardin de l'Arsenal (2)... Nous pouvons assurer les personnes qui voudraient recueillir des notes sur cette journée que le sieur Cholat est un des meilleurs témoins à consulter (3). » Soit que pour faire plaisir à cet excellent cabaretier, dont le vin leur semblait peut-être très bon, les rédacteurs de la Bastille dévoilée eussent fortement altéré la vérité
(i) Paris. Brunet, Desenne, 1789, in-S», 16 pages. (2) Deuxième livraison, p. 117.
(j) Ibidem, p. 120.