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en sa faveur, soit que l'écrivain famélique, auquel ce bonhomme illétré confia la relation de ses exploits, n'ait pas su tirer parti de ce qu'il lui raconta, cette brochure est loin de justifier l'éloge qu'on vient de lire.
Pendant une grande partie de la journée du 14 juillet, Cholat paraît avoir joué surtout le rôle de la mouche du coche ; il est vrai qu'en cela il ressemblait à une foule de braves gens, qui depuis le 12 juillet quittaient à la première heure leur boutique, leur comptoir et ne s'occupaient plus que des moyens de repousser l'attaque imminente de la capitale par les troupes étrangères rassemblées autour de Paris. Dès huit heures du matin, Cholat parcourut la rue Saint-Antoine ; il y rencontra une voiture où se trouvait un particulier^, qu'on disait être le prince de Conti et qu'une escorte conduisait à l'Hôtel de Ville ; il sauta à l'une des portières, afin d'empêcher le prisonnier de s'échapper. Ce malheureux protestait en vain contre cette qualité ; comme il avait dans sa voiture une grande quantité d'or et d'argent, on le retint prisonnier et Cholat monta la garde près de lui pendant plus de deux heures.
Ensuite sur les promesses perfides du prévôt des marchands, notre brave cabaretier se rendit à la Bastille avec une troupe de bourgeois pour y prendre des armes et de la poudre que le gouverneur devait leur donner, mais ils arrivèrent au château au moment où la garnison venait d'ouvrir le feu sur la foule qui remplissait les cours extérieures. En entendant les coups de fusils, Cholat retourna à l'Hôtel de Ville, d'où avec un certain nombre de citoyens pleins de bonne volonté et d'ardeur il ramena en toute hâte deux pièces de canon ; il les mit en batterie dans la grande avenue de l'Arsenal ; il tira quelques coups et fit une forte brèche... dans les cheminées de la forteresse; c'est alors que la garnison aurait arboré un drapeau blanc en face de sa batterie; mais, craignant que ce ne fût une nouvelle perfidie du gouverneur, Cholat tira encore quatre
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coups de canon. Enfin, remarquant que la forteresse avait cessé le feu, il alla à la découverte et parvint dans la cour du Gouvernement. Il fit alors amener la plus petite de ses deux pièces dans cette cour et il la plaça en batterie devant le pont-levis qui était toujours relevé; ensuite il chargea et- se prépara à tirer. A l'en croire, cette manœuvre hardie aurait décidé la garnison à baisser le pont. Use serait empressé de l'assujettir et il se serait précipité dans la cour avec les gardes françaises et les bourgeois. Alors il aurait eu la gloire de mettre le premier la main sur le gouverneur, auquel il aurait crié : « Arrête, traître à la patrie. »
Ce récit n'est pas toujours d'accord avec celui que Cholat avait fait trois mois auparavant aux rédacteurs de la Bastille dévoilée; mais on peut aisément concilier les divergences légères qui se remarquent entre les deux versions. Ce sont ces rédacteurs, qui pour expliquer les contradictions entre Elie et Cholat, notamment sur la question de la-prétendue capitulation, ont supposé que le petit pont-levis du château était déjà baissé, lorsque Cholat arriva dans la cour du Gouvernement et vit peu après tomber le grand pont. Mais leur hypothèse est inadmissible ; car si le petit pont-levis eût été baissé et si par suite un grand nombre d'assiégeants eussent déjà profité de ce passage pour entrer dans la forteresse, Cholat n'aurait pas tout préparé pour enfoncer à coups de canon le grand pont-levis qui y touchait; il serait entré par le petit pont et aurait alors, avec l'aide de ses compagnons, fait tomber le grand, s'il l'eût jugé nécessaire.
En résumé, le récit de Cholat n'a d'intérêt que pour l'histoire de la dernière attaque et de la reddition; c'est le cas du Précis exact et de la Relation de J.-B, Humbert. Ces trois relations sont absolument indépendantes les unes des autres et leurs auteurs affectent d'ignorer ce qu'ont fait leurs compagnons d'armes; cependant elles s'accordent parfaitement entre elles sur cette partie déci-
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sive de l'action et toutes trois permettent de réfuter la Relation des Invalides, qui est d'ailleurs contredite par celle de l'officier suisse. Bien mieux, ce récit de Cholat est lui-même certifié exact, sur un point spécial, il est vrai, par plusieurs de ces invalides, entre autres par ce Guyot de Fléville, auquel, comme on le verra plus loin, on a, dans ces derniers temps, voulu attribuer la paternité de cette relation collective. Suivant l'usage établi, Cholat avait annexé à son récit plusieurs certificats, et le dernier, émanant de ces invalides, est ainsi conçu : « Nous, sousofficiers de la compagnie de Monsigny, ci-devant détachés à la Bastille, certifions que le sieur Cholat, marchand de vin, demeurant rue des Noyers, au coin de celle des Lavandières, à la reddition de la Bastille, le 14 juillet dernier, est entré un des premiers dans la cour du château par le petit pont et a arrêté le gouverneur ; qu'il l'a conduit hors de la forteresse en lui déclarant qu'il le constituait son prisonnier pour le conduire à l'Hôtel de Ville et est sorti dans le même instant; ce que nous certifions véritable. A Paris,, ce 20 novembre 1789. Signé : Laverdure, caporal; Lenoble, caporal; Luméron, Ferrand et Guyot de Fléville, maréchal des logis. » Les rapports entre Cholat et les invalides s'expliquent par ce fait qu'ils avaient fourni des renseignements aux rédacteurs de la Bastille dévoilée^ dont le libraire Desenne, du Palais-Royal, était l'éditeur ainsi que de la brochure de Cholat., Je reviendrai d'ailleurs sur ce point en étudiant les diverses formes de la relation des invalides.
Les autres relations individuelles sont presque sans utilité pour l'histoire delà journée du 14 juillet. Toutefois, l'une d'elles offre un certain intérêt pour l'étude des mœurs. Cest le récit du fameux Curtius, l'homme aux figures de cire. A l'instar de Humbert^ Cholat et autres, ce charlatan allemand publia une brochure sous ce titre : « Service de Pierre Curtius, vainqueur de la Bastille, depuis le 12 juillet jusqu'au 6 octobre i']8ç (i). »
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Car ce barnum eut l'habileté de se faire donner ce titre, bien qu'il n'eût contribué en rien à la prise de la Bastille. Le 12 juillet il avait, bon gré, mal gré, prêté les deux bustes en cire de Necker et du duc d'Orléans que la foule promena dans tout Paris. Aussi, dit-il, « je puis me glorifier que le premier acte de la Révolution a commencé chez moi ». Le lendemain en sa qualité de capitaine de la garde bourgeoise du district des Pères de Nazareth, où se trouvait l'un de ses musées, situé boulevard du Temple, il aurait réussi à dissuader une troupe de brigands d'incendier les théâtres du boulevard.
Le 14 juillet, il vola avec sa compagnie au secours des braves qui assiégeaient la Bastille ; mais il convient de lui laisser la parole : « Parvenus, dit-il, à la maison du sieur de Baumarchais, je fais faire halte à ma troupe et je me porte en avant avec quelques hommes seulement pour reconnaître le terrain. J'arrive assez à temps pour partager les derniers dangers et la gloire d'une conquête qui mettait le sceau à notre liberté (2) ». L'un des nombreux certificats qu'il joignit à sa brochure nous apprend ce qu'il faut penser de ces phrases pompeuses ; Curtius et ses soldats arrivèrent après la bataille, « au moment où ce fort venait d'être pris par les gardes françaises et les bourgeois de Paris (3) ». Il est vrai que Guyot de Fléville et quelques invalides affirment « avoir vu le sieur Curtius vers les quatre heures de l'après-midi dans la cour du Passage » ; ils disent même qu'un instant après deux gardes françaises lui auraient parlé (4). Mais on se demande comment ces invalides auraient, du haut des tours, pu reconnaître Curtius dans la cour du Passage et cela au plus fort de l'action ; comment en outre ils pouvaient avoir conservé de ce petit fait un souvenir assez
(i) Paris, 1790, in-80, 27 pages.