INTRODUCTION CCXVII
la Bastille n'en est devenue que plus active ; que plusieurs de ces bandes se sont séparées et ont couru sur-le-champ dénoncer aux citoyens rassemblés devant l'Hôtel de Ville cette trahison exercée sur la députation parlementaire ; qu'à ce récit l'effervescence a dû être bien prompte^ puisqu'en revenant à l'Hôtel de Ville, les députés ont rencontré, vis-à-vis de Saint-Gervais, une multitude de citoyens armés, précédée d'environ trois cents soldats du régiment des gardes-françaises, suivis des canons pris le matin aux Invalides, marchant en ordre au pas redoublé, en disant à tous qu'ils allaient faire le siège de la Bastille (i). »
Ce rapport fut confirmé par celui de Francotay, qui avait été séparé de la députation à la Bastille et revint à l'Hôtel de Ville peu après M. de Corny. Il dit au comité que lui, Francotay, s'était approché jusqu'auprès du pont-levis ; que plusieurs personnes ayant été tuées à ses côtés, il avait été obligé de passer par-dessus le cadavre d'un père de famille que tout le monde regrettait; qu'alors le peuple, le reconnaissant pour un des électeurs, lui avait crié de se sauver, que la trahison était manifeste; qu'il avait répondu : « C'est bien plutôt à vous^ mes amis, à vous retirer ; vous empêche^ nos soldats et nos canons d'entrer dans cette cour encombrée, où vous alle^ tous périr inutilement ; >"> qu'ils s'étaient écriés avec un transport inconcevable : « Non, non, nos cadavres serviront à combler les fossés; » que peu de temps après, se rendant à leurs instances, il était retourné sur ses pas à travers les balles qui sifflaient à ses oreilles et frappaient dans le mur vers lequel ils s'avançaient (2).
Les Invalides, au contraire, prétendent que la députation parlementaire fut respectée et qu'elle se retira sans avoir voulu s'approcher de la forteresse, comme le Gou-
(i) Procès-verbal des électeurs, t. I, p. ^56 et suiv.
(2) Ibidem, p. 3jq. •
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verneur et les hommes placés sur les tours l'y avaient vainement invité à plusieurs reprises. Ils affirment que cette députation ne reçut pas un seul coup de feu et que ce fut seulement après son départ que la garnison fit une décharge sur les assaillants qui se portaient en foule à l'attaque du second pont. C'est un système de défense qui ne soutient pas l'examen ; pour s'en apercevoir, il suffit d'en lire avec attention l'exposé. Le voici :
« Une heure.après cette attaque [la première, celle qui suivit la retraite deThuriot de la Rozière], l'on entendit du côté de l'Arsenal le bruit d'un tambour accompagné de cris et d'acclamations terribles. Nous aperçûmes aussitôt un drapeau escorté par une foule immense de citoyens armés. Ce drapeau resta dans la cour de l'Orme avec la plus petite portion de la troupe qui l'avait accompagné ; la plus considérable s'avança jusque dans la cour du Gouvernement, en nous criant de ne pas faire feu, que c'étaient les députés de la Ville qui voulaient parler au Gouverneur, qu'ils le priaient de descendre. M. de Launey et les bas-officiers, qui étaient alors sur les tours, leur crièrent de faire avancer le drapeau et les députés de la Ville et d'engager le peuple à se retirer dans la cour du Passage. Au même instant un bas-officier, nommé Guyot de Fléville, pour leur prouver que notre intention n'était pas de faire feu sur eux, retourna son fusil, le canon bas et la crosse haute, et nous engagea à l'imiter, ce que nous fîmes sur-le-champ. Nous criâmes tous alors unanimement: « Ne craignez pas, nous ne ferons pas feu, restez où vous êtes. Faites avancer votre drapeau et vos députés ; le Gouverneur va descendre pour leur parler. Nous allons baisser les ponts-levis pour les faire entrer et six de nous sortirons pour servir d'otages. »
« Après bien des prières de la part des soldats Invalides, le peuple s'arrêta et les députés entrèrent par la porte de bois dans la cour du Passage, où ils ont dû voir tous les soldats sur les tours, la crosse du fusil haute, qui
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leur criaient d'entrer avec leur drapeau pour parler au Gouverneur, en leur donnant leur parole d'honneur qu'ils ne feraient pas feu sur eux. Les députés ont dû voir également sur la plate-forme un pavillon blanc en signe de paix et d'appel (i).
« Les députés restèrent dans cette cour environ dix minutes, sans vouloir s'avancer, pour parler au Gouverneur, malgré la promesse des bas-officiers, qui leur criaient du haut des tours : « Venez vous expliquer avec le Gouverneur ; vous n'avez rien à risquer, nous répondons de vous sur notre tête. » Sans écouter leurs propositions, les députés se retirèrent dans la cour de l'Orme, où ils restèrent plus d'un quart d'heure à se consulter, ou à écouter ce que nous n'avions cessé de leur crier de ne pas s'en aller, qu'on leur remettrait la Bastille, s'ils étaient devrais députés de la Ville (2). Le Gouverneur nous dit: « Vous devez voir, Messieurs, que ces députés et ce drapeau ne sont pas de la Ville ; c'est sûrement un drapeau dont le peuple s'est emparé et dont il se sert pour nous surprendre. Si c'était vraiment des députés, ils n'auraient pas hésité, d'après les promesses que vous leur avez faites, de venir me faire part des intentions de l'Hôtel de Ville. »
« Les députés ne restèrent pas plus d'un quart d'heure dans la cour de l'Orme ; ils partirent emmenant avec eux une très petite partie des personnes qui les avaient accompagnés. La plus grande resta et remplissait les trois cours de l'Orme, du Passage et du Gouvernement. Les députés partis, le peuple se porta en foule à l'attaque du
(i) Les personnes, qui étaient en dehors, nous ont bien dit avoir vu tous ces divers signaux; mais il n'était pas possible d'entendre les invitations que les Invalides assurent avoir faites. {Note des rédacteurs de la Bastille dévoilée, 2« livraison, p. 95, n» i.)
(2) Les remanieurs du mémoire des Invalides ont supprimé cette dernière phrase; ils disent seulement : « où ils restèrent l'espace d'un quart d'heure, soit à se consulter, soit à écouter les cris de la compagnie, qui leur criait de ne pas s'en aller, de venir s'expliquer avec le Gouverneur. » (Edition Cottin, p. 16.)
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second pont, résolu de l'abattre comme le premier. Les basofficiers criaient des tours aux. assaillants de ne pas avancer, qu'on allait faire feu sur eux ; mais ceux-ci ne voulaient rien entendre. A leurs cris, à leur acharnement, la compagnie pensa que les députés, qui venaient de se présenter, n'étaient pas des députés de la Ville. Le Gouverneur ordonna de faire feu ; cette décharge les dispersa et plusieurs restèrent sur la place. Ils ne se retirèrent pas loin et continuèrent à tirer sur les bas-officiers postés sur les tours (i). »
Les rédacteurs de la Bastille dévoilée, qui avaient eu connaissance du rapport d'Ethis de Corny et des déclarations de Boucheron, essayèrent vainement de les mettre d'accord avec le mémoire des Invalides, qui formait la base de leur travail (2). Ils durent avouer que cela était impossible et s'ingénier à trouver des raisons plus ou moins plausibles pour expliquer ces contradictions si formelles; mais ils n'y ont pas réussi. Il est un fait certain. D'une part, les Invalides soutiennent qu'ils n'ont pas fait feu sur la députation et qu'elle était partie quand, sur l'ordre du Gouverneur, ils ont tiré sur les assaillants qui voulaient s'emparer du second pont, comme ils avaient fait du premier. D'autre part, les députés^ Ethis de Corny, Francotay, Boucheron et autres, déclarent que la garnison a fait une décharge meurtrière sur la députation parlementaire au moment même où celle-ci espérait pouvoir remplir les conditions mises par le Gouverneur à sa réception et ils affirment que la fusillade de la Bastille a frappé mortellement ou blessé, plus ou moins grièvement, de nombreuses personnes, qui se tenaient à leurs côtés.
Qui croire? Il est évident que ce ne sontpasles Invalides ; car ils avaient tout intérêt à altérer la vérité et ils ont tout fait pour y parvenir. Afin de prouver qu'ils ont tenté l'im-
(i) Bastille dévoilée, 2^ livraison, p. 94 et suiv.
(2) Dans une longue note, qui forme près de quatre pages de petit texte, et qui se trouve en bas des pages 96 à 99 de la deuxième livraison.
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possible pour éviter une collision, ils vont jusqu'à dire dans leur premier mémoire qu'ils s'étaient déclarés hautement prêts à remettre la Bastille aux députés, s'ils étaient bien des députés de la Ville ; cette déclaration était si peu sincère que dans leurs autres relations ils l'ont supprimée purement et simplement. Leurs assertions sont donc plus que suspectes. Et comme sur d'autres points importants, sur la capitulation par exemple, ils ont certainement commis volontairement de grosses erreurs, on ne doit avoir aucune confiance dans leurs affirmations, même les plus solennelles, lorsqu'elles sont contredites par des hommes dignes de foi. Or les députés, sous ce rapport, sont au-dessus de toiit soupçon. Ce sont des hommes au fait des usages de la guerre, comme le procureur du roi et de la ville, Ethis de Corny, qui avait fait la campagne d'Amérique et qui était chevalier de Saint-Louis et décoré de l'ordre de Cincinnatus, comme le comte Piquod de Sainte-Honorine, ancien capitaine d'infanterie. Tous ces députés', Ethis de Corny, Piquod de Sainte-Honorine, de Jouannon, capitaine de la garde nationale et porte-drapeau de la députation, de Milly, premier secrétaire du parquet de la ville, Coutans, commissaire de police, tous, dis-je, témoins oculaires, ont certifié l'exactitude de la relation de Boucheron qui avait joué lui-même le rôle le plus actif dans cette occasion. Il est donc certain que les Invalides, en prétendant que la garnison de la Bastille n'avait pas tiré sur la députation parlementaire de l'Hôtel de Ville, ont sciemment commis une grosse erreur.
Les rédacteurs de la ^^5//ZZ^ dévoilée ont bien senti qu'il était impossible de soutenir avec succès que la garnison du château n'avait pas fait une décharge sur la députation, malgré les affirmations des députés eux-mêmes qui déclaraient formellement que plusieurs victimes de cette fusillade étaient tombées à leurs côtés. Ils ont cherché à excuser de Launey, en prétendant qu'il avait pu se méprendre sur le caractère de cette députation. En la
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voyant se séparer en deux groupes, dont l'un restait dans la cour de l'Orme avec Ethis de Corny et dont l'autre, avec le tambour et le drapeau, s'avançait jusqu'au pont de pierre, c'est-à-dire jusqu'à quelques mètres de l'entrée 4u château, dans la cour du Gouvernement, au milieu d'une foule compacte d'hommes armés, le Gouverneur, suivant ces publicistes, aurait dû croire que c'était une fausse députation et que ces démonstrations pacifiques n'étaient qu'un stratagème pour le surprendre. Cela n'est pas sérieux. En admettant que cette idée -ait pu germer dans l'esprit du Gouverneur, affolé par la crainte d'être surpris, il n'aurait pas dû se laisser aller à ces vaines terreurs, violer tous les usages de la guerre et faire tirer sur une députation parlementaire, avant de s'être bien assuré qu'on voulait réellement le tromper. Or, quand bien même cette députation n'aurait été qu'une ruse de guerre, la Bastille n'aurait couru aucun danger, si on l'avait laissé s'approcher, même entourée de la foule, jusqu'au bout du pont de pierre ; car entre ce point extrême et les tabliers des ponts-levis, qui étaient relevés, il y avait, comme on l'a vu plus haut (i), un obstacle infranchissable, un fossé large et profond, très facile à défendre. Mais, comme le dit Louis de Elue, le malheureux Gouverneur avait perdu la tête. C'est la seule excuse qui puisse être invoquée en sa faveur pour avoir commandé d'ouvrir le feu, sur une députation de l'Hôtel de Ville, qui, de bonne foi, sous la protection du drapeau parlementaire, venait vers lui, afin de rechercher les moyens de faire cesser l'effusion du sang français. En ce faisant le marquis de Launey s'est réellement rendu coupable d'une odieuse trahison. On ne peut plaider pour lui que l'irresponsabilité en raison de son trouble et de sa faiblesse d'esprit ; mais ce sont des circonstances atténuantes que le peuple en fureur est incapable de comprendre.
(i) p. CCVIII.'
NTRODUCTION CCXXIII
SIEGE DE LA BASTILLE — INTERVENTION DES GARDES-FRANÇAISES SOUS LE COMMANDEMENT DE HULIN — MISE EN BATTERIE DE TROIS PIÈCES DE CANON DEVANT LA PORTE PRINCIPALE DU CHATEAU BRAVOURE DES ASSIÉGEANTS •— DEMANDE DK CAPI- TULATION PRÉSENTÉE PAR LE MARQUIS DE LAUNEY ET REJETÉE PAR LA FOULE — REDDITION DE LA BASTILLE.
Lorsque la foule, qui depuis le matin remplissait la place de Grève, apprit que le marquis de Launey avait reçu à coups de fusils les députations parlementaires qui lui avaient été envoyées par la Ville, elle s'indigna et demanda à grands cris des armes et des canons pour faire le siège de la Bastille. Le commandant en second de la milice bourgeoise fit marcher cinq pièces servies par cinq canonniers, nommés Bérard, du Castel, Georget et les deux frères Le verre. C'était entre deux et trois heures après-midi (i). En même temps Hulin s'adressait aux bourgeois et aux soldats aux gardesfrançaises, des compagnies de Ruffevielle et de Lubersac, qui vers onze heures du matin étaient venus se mettre à la disposition de l'Hôtel de Ville (2). Il leur disait :
(i) Le Proces-vcrbal des électeurs^ t. I, p. ? 5 5, dit : « Il était alors deux heures après-midi ou environ. >> — Le Cousin Jacques recule un peu ce départ : » Le mardi 14 juillet 1789, vers les trois heures après-midi, un détachement de grenadiers de Ruffevielle et un autre détachement de fusiliers de la compagnie de Lubersac projetaient depuis une heure aprèsmidi l'attaque de la Bastille et s'occupaient d'en trouver les moyens, lorsqu'un bourgeois nommé Hulin, directeur de la buanderie de la Reine à la Briche près Saint-Denis, parut au milieu d'eux et leur dit. » Précis exact, p. I. Dans une journée aussi agitée il est impossible de donner des dates plus précises et de fixer exactement l'heure et la minute à laquelle se sont accomplis les divers événements. C'est pourquoi, suivant l'exemple de prudence donné par Duveyrier et Beffroy de Reigny, je me borne à dire : entre deux et trois heures après-midi.
(2) Procès-verbal des électeurs, t. I, p. 302.
CCXXIV INTRODUCTION
« Mes amis, êtes- vous citoyens? Oui, vous Têtes. Marchons sur la Bastille. On égorge les bourgeois et vos camarades ; les uns et les autres sont vos frères. Souffrirez-vous qu'ils soient la victime de la plus cruelle trahison (i). » A ces mots, les gardes-françaises se mirent en marche. Ils furent . suivis d'un certain nombre de citoyens, auxquels beaucoup d'autres vinrent se joindre chemin faisant. Ils prirent leur route par le port au Blé. Les gardes-françaises étaient commandés par leurs sergents et les bourgeois par Hulin, auquel tous d'une voix ils avaient dit: « Vous sere^ notre commandant. » Ils avaient avec eux trois pièces de canon, auxquelles furent réunies deux autres pièces, qu'ils rencontrèrent auprès de l'Arsenal. On entra sans difficulté dans la première cour, du côté des Célestins; on y trouva quelques Invalides qui avaient rendu les armes le matin et qui se joignirent aux assiégeants. De là on pénétra sans peine dans la seconde cour et ainsi de suite jusque dans les cours de l'Arsenal.
L'action commença à l'entrée de la cour des Salpêtres ; on y plaça une pièce de canon dont on ne fit qu'une décharge, après que les grenadiers et les fusiliers eurent fait feu de file. On traversa la cour après plusieurs autres décharges des gardes-françaises et des bourgeois et l'on parvint à la seconde voûte (2). Là, le canon fut encore braqué et l'on s'empara du logement des Invalides (3), d'où l'on tira sur les embrasures de la forteresse. Pour parvenir à travers la cour du Gouvernement jusqu'au
(i) Précis exact, p. i et suiv. Je préfère cette relation du Cousin Jacques à celle de Pitra qui me semble avoir abusé du développement dramatique. En outre, Beffroy de Reigny a l'avantage d'avoir écrit son récit presque aussitôt après la journée du 14 juillet et sous la dictée des gardes-françaises.
(2) Celle qui faisait communiquer la cour de l'Orme avec la cour de de l'Avancée et du Passage, ainsi nommée parce qu'elle établissait la communication entre la rue Saint-Antoine et la cour du Gouvernement et la Bastille.
(?) Leur quartier était dans la cour du Passage.
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pont de pierre et tenter d'enfoncer à coups de canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiégeants étaient gênés par des voitures de paille, que les combattants de la première heure avaient incendiées dans l'intention de se protéger par un rideau de fumée contre les coups de la garnison (i). Ce fut un officier du régiment de la Reine, infanterie, nommé Elle, qui se dévoua pour les déplacer. Vieux sous-officier, nommé sous-lieutenant porte-drapeau, en 1788, à l'âge de quarante ans et après vingt-deux ans de service, Elle était tout dévoué à la cause du Tiers Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont il avait eu tant à souffrir. Dès la première attaque contre la Bastille, il avait couru revêtir son uniforme et il était revenu se mettre à la tête des assaillants. Aidé d'un mercier du quartier, nommé Réole, et de quelques citoyens restés inconnus, Elie se mit brave-
(i) « Un citoyen, qui connaissait la tactique militaire, demanda du fumier ou de la paille mouillée, pour y mettre le feu, afin que la fumée s'en élèverait et qui serait naturellement portée sur les jours par le vent qui s'élevait du jardin du roi, mit les Invalides hors d'état d'ajuster des coups de fusil. On lui amena ce qu'il désirait. Son plan fut exécuté avec le 'plus grand succès. C'est en ce moment que le feu a été mis dans toutes les parties du Gouvernement. Second récit explicatif de ta prise de la Bastille, p. u.
Le lieutenant de Flue dit aussi que cette fumée gêna le tir des assiégés. (( Ils [les assiégeants] avaient amené une charrette de paille allumée, avec laquelle on avait mis le feu au Gouvernement et ils la placèrent ensuite à l'entrée du pont, ce qui nous empêcha de les voir. » Repue rétrospective, p. 290.
Les gardes-françaises, qui n'étaient pas là lors de cette manœuvre, crurent, en arrivant, que ces voitures de paille avaient été placées pour gêner l'attaque. « N'oublions pas, dit le Cousin Jacques, de nommer ici le sieur Elie, qui traversa hardiment le feu et fit déranger des voitures de fumier, qu'on avait mises à l'entrée de la seconde cour pour couper le passage aux assiégeants. » Précis exact, p. 3.
C'était aussi l'avis des Invalides qui disent : « Ils amenèrent trois voitures de paille et mirent le feu au corps de garde avancé, au Gouvernement et aux cuisines. Ce fut dans ce moment que l'on tira un coup de canon à mitrailles, le seul qui soit parti de la Bastille pendant le combat qui a duré cinq heures. On ne se défendit qu'avec des fusils. Quel avantage préten. dait-on retirer de cet incendie? U était plus préjudiciable qu'utile aux assiégeants et loin de faciliter la prise de la Bastille, il servait à la défendre et à rendre le second pont imprenable. » Bastille dévoilée, 2^ livraison,
p. lOI.
QCXXW INTRODUCTION
ment en avant et entreprit de retirer ces voitures. Ils écartèrent la première assez facilement; mais ils eurent plus de mal pour enlever la seconde, qui était en face du pont dormant et bouchait précisément l'entrée du château. Cependant Réole parvint, à lui seul, à retirer cette voiture enflammée, après avoir perdu deux de ses camarades tués à ses côtés (i). En même temps Hulin faisait couper à coups de canon les chaînes du pont-levis de l'Avancée, afin de prévenir toute trahison. Alors les assiégeants passèrent en foule dans la cour du Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placèrent en batterie à l'entrée du pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse, qui n'en étaient éloignés que d'une trentaine de mètres (2).
Cette manœuvre hardie décida du succès du siège et quoi que puissent dire aujourd'hui les adversaires de la Révolution, ce succès fut dû à la bravoure des assiégeants autant et plus qu'à la faiblesse du Gouverneur. Car pour
(i) « Cet incendie était effectivement si nuisible aux assiégeants, que le nommé Réole, mercier près Saint-Paul, M. Elie, officier de la Reine et trois ou quatre autres citoyens furent pour retirer ces voitures. Ils en écartèrent une ; mais la seconde leur présentait plus de difficultés; elle était en face du pont dormant et bouchait précisément l'entrée du fort. Le nommé Réole parvint à lui seul à retirer cette voiture enflammée, après avoir perdu deux de ses camarades tués roides à côté de lui. En nous faisant part, dans un mémoire qu'il nous a remis, de cette belle action, il nous a ajouté qu'elle nous serait certifiée par un témoin oculaire, M. Elie, que nous avons nous-mêmes consulté. Un instant après Ton braqua deux pièces de canon vis-à-vis le grand pont, elles furent tirées sans l'endommager. » Note des rédacteurs de la Bastille dévoilée^ 2^ livraison, p. 102, note i.
(2) « Je dirigeai aussitôt mes pas vers la Bastille parla cour de l'Arsenal; il était trois heures et demie environ; le premier pont était baissé, les chaînes coupées, mais la herse barrait le passage; on s'occupait à faire entrer des canons à bras, les ayant démontés d'avance; je passai par le petit pont et j'aidai en dedans à faire entrer les deux pièces de canon. Lorsqu'ils furent remontés sur leurs affûts, d'un plein et volontaire accord, on se mit en rangs de cinq ou six et je me trouvai au premier rang. Ainsi rangés, on marcha jusqu'au pont-levis du château; là je vis deux soldats tués, étendus à chacun des côtés; à gauche, où j'étais, l'uniforme du soldat étendu était de Vintimille; je ne puis distinguer l'uniforme du soldat étendu à la droite. On braqua les canons; celui de bronze en face du grand pont-levis et un petit de fer, damasquiné en argent, en face du petit pont. » Journée de J.-B. Humbert, p. 11.
INTRODUCTION CCXXVII
traîner ces canons à travers les cours et pour les mettre en batterie devant l'entrée principale de la Bastille sous le feu continuel de la garnison, les assaillants eurent à faire preuve du plus grand courage. Les rédacteurs de la Bastille dévoilée sont eux-mêmes obligés de le reconnaître : « Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les gardes-françaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les classes, des simples ouvriers de toute espèce, qui, mal armés et même sans armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce n'est pas derrière des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les cours de la Bastille et si près des tours, que M. de Launey lui-même a fait plusieurs fois usage des pavés et autres débris qu'il avait fait monter sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de confusion et de désordre. Chacun était chef et ne suivait que sa fougue. C'était des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient jamais manié d'armes et cependant les Invalides, qui se sont trouvés à bien des sièges et à bien des batailles, nous ont assuré qu'ils n'ont jamais vu un feu demousqueterie servi comme celui des assiégeants ; ils n'osaient plus mettre la tête au dehors du parapet des tours (i). » Pour prouver que ces éloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura pas quatre heures, les assiégeants eurent au moins quatre-vingt-trois des leurs tués sur place ; quinze autres moururent des suites de leurs blessures ; treize furent estropiés et soixante blessés (2). Ce ne fut donc pas une
(i) Bastille dévoilée, 2^ livraison, p. 129.
(2) Ces chiffres sont ceux donnés par Dusaulx, d'après les résultats du travail fait par la Commission d'enquête sur les vainqueurs de la Bastille. Us sont sensiblement inférieurs à ceux fournis par Pitra, qui dit que « les électeurs et les représentants de la Commune ne purent se procurer que l'état de ceux que la médiocrité de leur fortune mît dans le cas de recourir aux secours publics. »