‹ La journée du 14 juillet 1789Chapitre 69 sur 110 · INTRODUCTION CCXXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION CCXXXIX

Le lieutenant de Flue, qui fut emmené de la Bastille à l'Hôtel de Ville avec le Gouverneur, a laissé un récit émouvant des tortures qu'il endura. « Pendant ce trajet, dit-il, les rues et les maisons, même sur les toits, étaient remplies d'un monde innombrable, qui m'insultait et me maudissait. J'avais continuellement des épées, des baïonnettes, des pistolets sur le corps. Je ne savais comment je périrais, mais j'étais toujours à mon dernier moment. Ceux qui n'avaient point d'armes lançaient des pierres contre moi, les femmes grinçaient des dents et me menaçaient de leurs poings. Déjà deux de mes soldats avaient été assassinés derrière moi par le peuple furieux et moi-même je suis persuadé que je ne serais pas parvenu jusqu'à l'Hôtel de Ville, sans un chevalier de l'arquebuse, nommé M. Ricart, et un nommé Favereau, qui m'escortaient et engageaient le peuple à respecter les prisonniers. J'arrivai enfin, sous ce cri général d'être pendu, jusqu'à quelques centaines de pas de l'Hôtel de Ville, lorsqu'on apporta devant moi une tête perchée sur une pique, laquelle on me présenta pour la considérer, me disant que c'était celle de M. deLauney (i). Traversant la place de Grève, on me fit passer à côté de M. de Losme, major de la place, qui était à terre baigné dans son sang. J'entendis dire que plus loin on avait tué M. de Miray, aide-major. Vis-à-vis de moi, on était occupé à pendre à un réverbère un officier et deux simples Invalides. Dans

(i) Dans la version éditée par M. Fieffé, de Flue donne plus de détails sur la mort du Gouverneur, Il dit ; « M. de Launey me précédait de quelques pas. Depuis la Bastille jusqu'à l'Hôtel de Ville, la route ne fut pour lui qu'un long et cruel supplice. Il recevait de toutes parts des coups d'épée et de baïonnette et comme il avait la tête nue, on le distinguait aisément pour le frapper. L'un de ses conducteurs qui s'en aperçut lui mit son chapeau sur la tête, mais les coups s'étant dirigés sur ce particulier, le Gouverneur voulut qu'il reprit son chapeau. Entre l'arcade Saint-Jean et le perron de l'Hôtel de Ville, je vis tout à coup une tête sanglante et meurtrie au bout d'un bâton; c'était celle de M. de Launey. Le major de Losme et l'aide-major Miray, un officier et deux soldats invalides, dont un était blessé à la tête, furent pendus ou exécutés presque au même instant. »

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cette perspective, je montai à l'Hôtel de Ville. On me présenta à un comité qui y siégeait. Je fus accusé d'être un de ceux qui avaient fait résistance à la Bastille et que j'étais aussi la cause qu'il y avait eu du sang répandu. Je me justifiai du mieux qu'il m'était possible, disant que j'étais en sous-ordre et que si j'étais la cause de quelques malheurs, ils ne pouvaient être arrivés qu'en conséquence des ordres que j'avais été obligé d'exécuter. Ne voyant plus d'autre moyen de me sauver du supplice, ainsi que les malheureux débris de ma troupe, je déclarai vouloir me rendre à la Ville et à la Nation. Je ne sais si on était lassé de tuer ou si mes raisons leur parurent convaincantes! il y eut des applaudissements et un cri général : bravo! bravo! brave Suisse! que j'espérai qu'on acceptait mon offre et qu'on faisait grâce (i). Dans l'instant, on apporta du vin et il fallut que nous bussions à la santé de la Ville et de la Nation (2). »

On a retrouvé et publié (3) l'interrogatoire de l'homme, qui coupa le cou du marquis de Launey et on ne s'est pas fait faute de s'en servir pour calomnier les vainqueurs de la Bastille (4). Le malheureux qui commit cet acte était un cuisinier sans place, nommé Desnot, qui depuis le 12 juillet parcourait la ville pour la défendre contre l'invasion, dont il la croyait menacée et pour chercher des armes. Il n'assistait pas au siège de la Bastille; il y arriva seulement quand elle venait de se rendre. Ayant

(i) Ce récit est conforme aux détails relatés dans le Proccs-verbal des électeurs^ t- I, P- 3 5 55 5 57, ^62. Toutefois ce serait Elle qui aurait proposé de faire prêter aux prisonniers serment de fidélité à la Nation et à la Ville de Paris.

(2) La lettre de Louis de Flue à ses frères ne diflfère du texte publié par M. Taschereau que sur des points de détail absolument insignifiants; c'est pourquoi j'ai préféré la version donnée par la Revue rétrospective, t. IV (1834), p. 292 et 29J.

,(■)) Cet interrogatoire, qui eut lieu le 12 janvier 1790 devant des commissaires au Châtelet, a été publié par M. L Guiffrey dans la Revue historique, t. I, p. 497-507.

(4) M. Taine, Révolution, 61-62 et M. Fr. Funck-Brentano, Revue historique, t. XL'II, p. ^03, 306, 307.

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appris que le Gouverneur était pris et qu'on le conduisait à l'Hôtel de Ville, il courut pour le voir ; il le rejoignit sous l'arcade Saint- Jean, comme il entrait dans la place de Grève. A ce moment plusieurs personnes se refusèrent à laisser monter de Launey à la Ville, les unes disant : Il faut lui couper la /6^/é?; d'autres: Il faut le pendre, et d'autres: Il faut V attacher à la queue cV un cheval. Desnot fit observer à ses voisins que ce Gouverneur était déjà blessé grièvement et qu'il valait mieux le faire monter à la Ville où l'on déciderait de son sort. Un particulier, grand de taille et d'une belle figure, appuya cette proposition; mais en ce moment le malheureux de Launey, écartant les deux bras, roulant les yeux et grinçant des dents, s'écria : Qu'on me donne la mort. En se débattant, le Gouverneur lança un coup de pied à Desnot, qui le reçut dans les parties et dit : Me voilà perdu, je suis blessé. Dans cet instant, un particulier porta à de Launey un coup de baïonnette dans le ventre ; ce coup fut suivi de plusieurs autres. Le Gouverneur tomba. On le traîna jusqu'au ruisseau. On lui lança plusieurs coups de baïonnette et d'épée et on lui tira des coups de pistolet pour l'achever. On disait : C'est un galeux et un monstre qui nous a trahis; il faut le détruire.

Quand de Launey fut mort, le peuple dit: La nation demande sa tête pour la montrer au public pour qu'il n'ignore pas de ce qu'il a fait. Un voisin de Desnot lui remit un sabre et lui dit .* Tene\; comme vous ave^ été blessé; coupez-lui la tête. Desnot frappa de ce sabre le cou du Gouverneur, à l'endroit où il pensait pouvoir le trancher net ; mais cette arme ne coupait pas ; alors pour se donner du cœur, sur le conseil d'un soldat, il but un verre d'eau-de-vie mêlée avec de la poudre à canon. Puis rendu furieux par ce breuvage excitant, il prit un petit couteau de poche et, comme en raison de son état il savait travailler les viandes, il acheva avec ce couteau de couper le cou de M. de Launey. En ce faisant,

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comme il le disait plus tard, Desnot crut faire un acte patriotique; il espérait même obtenir une médaille. Il prétendait cependant que le Gouverneur était mort de ses blessures lorsqu'il lui avait porté le coup de sabre. Ensuite il mit la tête de M. de Launey au bout d'une fourche à trois branches et il la promena dans Paris au milieu d'une foule ivre de son triomphe.

En lisant ce résumé terne, mais fidèle, de l'interrogatoire de Desnot, j'espère qu'on comprendra les raisons qui poussèrent cet homme à commettre l'acte de féroce sauvagerie, dont il se glorifiait. Il avait été mis hors de lui par le coup de pied que de Launey lui avait envoyé dans les parties. On sait que ces coups, qui font tant souffrir, sont, dans le peuple^ réputés mortels. Desnot se jugea perdu ; il voulut se venger de ce monstre qui l'avait frappé et qui, croyait-il, s'était rendu coupable d'une odieuse trahison. De Launey était mort. Après avoir bu un mélange enivrant, Desnot coupa la tête de ce gouverneur, la montra au peuple, la mit sur une pique et la promena dans les rues. Il était convaincu qu'en ce faisant il accomplissait un acte patriotique et cela se comprend. Comme la plupart des Parisiens de sa classe, il avait reçu sans doute une éducation sanguinaire en assistant aux exécutions barbares, dont le gouvernement donnait si fréquemment le spectacle au peuple de Paris. Il imitait le bourreau. Quant à la foule qui perça de Launey de mille coups et excita Desnot à lui couper le cou, elle était, elle aussi, persuadée que le gouverneur avait attiré ses concitoyens dans un guet-apens et les avait fait lâchement massacrer. C'était la prévention générale, (iit Bailly, qui pense qu'elle justifiait la fureur du peuple (i). Certes, cette mort est profondément regrettable ; mais il est excessif de dire qu'elle a souillé cette grande journée. C'est un acte qui ne s'explique que trop facilement.

(i) Mémoires de Bailly, t. I, p. 385.

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