‹ La journée du 14 juillet 1789Chapitre 70 sur 110 · INTRODUCTION CCXLIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION CCXLIII

La foule, surexcitée par les accusations générales de trahison portées contre de Launey, a voulu et se venger et faire acte de justice sommaire (i). Ceux qui avaient donné leur parole aux assiégés, Élie, Hulin, accomplirent des prodiges de valeur pour la faire respecter; mais la foule n'avait pris aucun engagement ; car, comme on l'a vu plus haut, elle avait rejeté à grands cris la demande de capitulation, présentée par le Gouverneur, qui s'était ensuite rendu sans condition. C'est donc à tort qu'on accuse le peuple de Paris d'avoir manqué à sa parole; il ne l'avait pas donnée (2).

De Launey, par malheur, ne fut pas la seule victime de la fureur populaire ; elle s'exerça encore sur trois officiers de l'état-major de la Bastille et sur trois soldats invalides (3). Enfin le prévôt des marchands, Flesselles, fut assassiné d'un coup de pistolet par un inconnu, au moment où il sortait de l'Hôtel de Ville et allait au Palais-Royal pour se justifier des reproches de trahison qu'on lui adressait. Pitra a laissé de la fin de Flesselles un récit ému auquel je n'ai qu'à renvoyer le lecteur. Je me bornerai à rappeler

(i) S'il faut en croire Bailly, et il y a tout lieu de penser que cet honnête homme n'a pas altéré la vérité, Louis XVI lui-même aurait été convaincu que le meurtre de M. de Launey n'était que justice. Le i6 juillet 1789 dans la soirée, Bailly eut avec le Roi un entretien qu'il raconte dans les termes suivants : « Le Roi me dit qu'il m'avait fait venir pour être instrui) de l'état de Paris. Je lui dis ce que j'en savais; je lui exposai le vœu ardent des habitants de Paris. 11 me répondit que son intention était d'y aller; je le vis très affecté des meurtres auxquels le peuple s'était livré et qui avaient souillé l'Hôtel de Ville. Je lui parlai du gouverneur de la Bastille; il me dit : « Ah! il a mérité son sort! » Mais il accordait ces différents sentiments en pensant que la justice ne devait pas être exercée par le peuple et par le meurtre et il avait raison. » Mémoires de Bailly, t. II, p. 42.

(2) « On sait comment la parole donnée fut tenue. Doit-on en faire un reproche à la foule? Celle-ci se composait de la lie de la population de Paris et des faubourgs, où s'étaient égarés quelques ouvriers exaltés et quelques soldats à tête chaude. Le massacre de Launey, un vieillard qui avait rempli son devoir, fut entouré de circonstances atroces... Ses bourreaux lui séparèrent la tête du tronc, peu à peu, à coups de canif. » Fr. Funck-Brentano. La Bastille d'après ses archipes. Revue historique, t. XLII, p. ?o6.

(3) Ces chiffres sont ceux donnés par les Invalides à la fin de leur Mémoire. Bastille dévoilée, 2^ livraison, p. 114.

Page 1