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qu'on reprochait au prévôt des marchands d'avoir la veille promis des armes aux citoyens et d'avoir, pour les leurrer, fait venir des caisses portant l'étiquette artillerie, mais remplies de vieux chiffons et de paille. On l'accusait d'avoir sciemment envoyé des bourgeois, avec des réquisitions signées de lui, prendre des armes à l'Arsenal et aux Chartreux, où il n'y en avait pas. On l'inculpait encore de s'être secrètement entendu avec M. de Launey et de l'avoir engagé à se défendre jusqu'à la dernière extrémité en lui promettant des secours. On prétendait même avoir trouvé un billet établissant la preuve de cette connivence. Mais nul ne déclare avoir vu et lu ce billet. Cependant des hommes sérieux et modérés, comme Bailly, Pitra, Hardy, paraissent à moitié convaincus de la culpabilité de Flesselles. Quoi qu'il en soit, la mort du prévôt des marchands ne fut qu'un acte isolé, inspiré suivant toute apparence par une vengeance particulière, dont on ne saurait rendre le peuple de Paris responsable. Pendant la plus grande partie de la journée du 14 juillet, le centre de la ville fut très calme, ainsi que la plupart des quartiers. On n'y soupçonnait même pas ce qui se passait à la Bastille. Le docteur Rigby, qui tout le jour se promena, nous a laissé de l'état de Paris une curieuse description (i), qu'il me suffira de résumer. Il dit que depuis le dimanche 12 juillet dans tous les quartiers on n'avait cessé d'entendre des coups de feu, tirés par les citoyens qui s'exerçaient. Aussi n'y faisait-on plus attention. A ce bruit s'ajoutait celui des cloches, qui étaient sonnées à chaque instant pour appeler les citoyens aux assemblées. Tout cela fut cause que la fusillade et la canonnade du siège de la Bastille ne furent pas remarquées dans l'intérieur de Paris. Ce siège était commencé depuis longtemps et même achevé que bon nombre d'habitants l'ignoraient encore. Rigby et ses compagnons furent
(i) D"" Rigb/'s lettcrs, p. 59 et s.
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dans ce cas. Ils s'attendaient si peu à un tel événement que dans la première partie de l'après-midi ils allèrent à l'autre extrémité de la ville, à A[onceaux, visiter les célèbres jardins du duc d'Orléans. En revenant chez eux, vers cinq heures, ils virent un régiment dont les tambours battaient et dont les hommes se mettaient en marche en toute hâte. Ils s'informèrent. On leur répondit que la Bastille était assiégée et que les soldats s'empressaient de courir aider leurs concitoyens dans cette entreprise.
Rigby et ses compagnons étaient désireux de voir ce siège d'aussi près que le leur permettrait le souci de leur sûreté personnelle ; comme leur hôtel, situé au Palais- Royal, se trouvait presque sur le chemin qu'ils devaient suivre pour se rendre à la Bastille, ils résolurent d'y passer et de prendre l'un des leurs, qui y était resté. Ils se préparaient à en repartir, quand un bruit extraordinaire se fit entendre dans la rue Saint-Honoré, où la plus grande agitation annonçait quelque chose de nouveau. Leur domestique, qui était allé voir dans la rue ce qui s'y passait, revint en toute hâte les inviter à descendre tout de suite. Ils le suivirent et au milieu d'une foule de personnes de tous états, ils coururent au bout de la rue Saint-Honoré.
Bientôt ils virent une foule immense qui s'avançait vers le Palais-Royal au milieu d'acclamations joyeuses d'une nature extraordinaire. Comme cette troupe s'approchait, ils aperçurent un drapeau, quelques grosses clés et une pancarte sur laquelle étaient inscrits ces mots : La Bastille est prise et les portes sont ouvertes. Cette nouvelle ainsi présentée produisit sur la foule un effet indescriptible. La joie la plus effrénée fit subitement explosion et se manifesta sous toutes les formes. Des cris d'allégresse retentissaient de tous côtés. On sautait, on s'embrassait; on riait, on pleurait. On se laissait aller aux mouvements les plus désordonnés, comràe font les personnes atteintes d'affections nerveuses et hystériques.
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En un mot, cette foule si mêlée éprouvait une telle émotion d'extrême satisfaction, avec une telle spontanéité et une telle unanimité, que jamais auparavant êtres humains n'avaient dû en ressentir une semblable. Rigby et ses compagnons furent reconnus pour des Anglais. On les embrassa comme des hommes libres. « Les Français^ leur disait-on, sont maintenant libres comme vous. Désormais nous ne sommes plus ennemis ; nous sommes frères et la guerre ne nous divisera plus jamais. » Rigby et ses amis furent, eux aussi, saisis par l'enthousiasme général. Ils joignirent leurs cris joyeux à ceux qui saluaient la liberté; ils échangèrent de cordiales poignées de main avec les Parisiens affranchis. Rigby déclarait un mois plus tard, que quant à lui Userait toujours fier de se rappeler l'émotion qui s'était emparée de lui à ce moment; jamais une scène ne l'avait plus fortement intéressé ; jamais ses sentiments n'avaient été aussi vraiment délicieux.
Cette troupe passa se rendant au Palais-Royal ; mais peu de temps après elle fut suivie d'une autre. Son approche était aussi annoncée par de bruyants cris de triomphe. Mais lorsqu'elle fut plus près, on sentit qu'elle était d'un caractère différent. Bien qu'elle fût une confirmation de la nouvelle annoncée par celle qui l'avait précédée, l'impression qu'elle produisait sur le peuple était d'une autre nature. Un murmure sourd et profond se faisait seulement entendre à son approche. La contenance des gens exprimait la stupéfaction et l'inquiétude. D'abord Rigby et ses compagnons eurent peine à s'expliquer ce changement. Mais quand le centre de cette masse populaire s'approcha d'eux, ils éprouvèrent soudain une sensation semblable. Car ce fut seulement alors qu'ils aperçurent deux têtes sanglantes portées sur des piques. On leur dit que ces têtes étaient celles du marquis de Launey, gouverneur de la Bastille et de M. de Flesselles, prévôt des marchands. C'était une vue horrible