‹ La journée du 14 juillet 1789Chapitre 75 sur 110 · PROJETS DE LA COUR — LE COMTE D ARTOIS ET MADAME DE · texte numérisé non relu

PROJETS DE LA COUR — LE COMTE D ARTOIS ET MADAME DE

POLIGNAC A l'orangerie IMPRESSION PRODUITE A VERSAILLES

PAR LA PRISE DE LA" BASTILLE — INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT — DÉMARCHE DE LOUIS XVI PRÈS DE l'aSSEMBLÉE

NATIONALE — CONSEIL DU l6 JUILLET RAPPEL DE NECKER

— DISLOCATION ET RETRAITE DE l'ARMÉE DU MARÉCHAL DE BROGLIE — LOUIS XVI A l'hOTEL DE VILLE DE PARIS — TRIOMPHE DE LA RÉVOLUTION.

Les Parisiens étaient bien inspirés en se préparant à se défendre avec la dernière énergie ; car si la Bastille n'eût pas été prise, il est probable qu'ils eussent été attaqués cette nuit-là par l'armée du maréchal de Broglie. « On avait sans doute, dit Bailly, le projet de s'emparer de Paris dans la nuit du 14 au 15 ; de tenir le lendemain une séance royale pour faire accepter la délibération du 23 juin ou de la porter au Parlement, après avoir dissous l'assemblée, si elle refusait à y accéder. Les cent mille hommes étaient prêts pour appuyer cette démarche violente et les cent millions de billets d'Etat pour suppléer au déficit des finances qui avait fait convoquer T Assemblée (i). »

Ces craintes n'étaient pas de pures chimères, comme on l'a parfois prétendu. Gouverneur Morris, qui vivait dans le monde de la cour, confirme ce que disent Bailly et Ferrières (2). Le 31 juillet 1789, il écrivait à Georges Washington : « Je ne sais pas si vous aurez été informé de la situation critique où étaient les affaires, lorsque le dernier ministère a été renversé et l'ancien rétabli. Mon autorité est très bonne. Cependant je n'affirmerais pas que ce fût la vérité. Il était question de réduire Paris par

(i) Mémoires de Bailly, t. I, p. 325.

(2) Mémoires de Ferrières, t. I, p. 10.

INTRODUCTION CCLI

la famine, d'arrêter deux cents membres des États généraux et de gouvernera l'ancienne mode. Tout cela, direzvous, était de la folie, par conséquent invraisemblable ; mais n'était-ce pas une folie de renvoyer Nccker et de changer le ministère à l'époque et de la manière qu'on avait choisies? Les hommes, assez faibles pour faire la première chose, étaient certainement assez fous pour faire la seconde. Deux régiments allemands, dont on devait se servir, avaient été régalés par la reine, dans l'orangerie de Versailles ; ils avaient reçu des largesses, des promesses ; on les avait excités à crier ; Vive la reine l Vive le comte d' Artois! Vive la duchesse de Polignac (i). Ensuite leur musique avait joué pendant quelques heures sous les fenêtres de Leurs Majestés. Le maréchal de Broglie chercha en même temps à gagner l'artillerie ; mais on vit enfin que quoique les troupes voulussent bien crier et chanter, cependant elles ne se battraient pas contre leurs concitoyens... L'armée tout entière, en France,, s'est déclarée en faveur de la Révolution ; et la raison qui fait que S. M. n'a pas pris les mesures énergiques que j'ai énumérées plus haut, c'est

(i) « J'avais vu entrer à Versailles les régiments étrangers au service de France, appelés pour dissoudre les Etats généraux; je les avais vus traverser dans la nuit les rues que remplissait une population muette et interdite. J'avais vu la Reine et sa société, ainsi que M. le comte d'Artois, se rendre à l'Orangerie où ces troupes étaient casernées, applaudir à leurs jeux et à leurs danses, y prendre part, distribuer aux officiers et même aux simples soldats des paroles d'encouragement et des louanges. » Mémoires de Miot de Mélito, t. I, p. 13.

« J'ai su dès mardi matin, par une personne arrivée de Versailles, que le régiment de Bouillon-Allemand, commandé par le gendre du maréchal de Broglie, et celui de Suède doivent être arrivés à l'Orangerie... que le roi, et cela a eu lieu, conduit par son frère et accompagné de la reine, devait aller les voir dans l'après-midi. Tous les officiers, jusqu'au dernier porte-drapeau, lui ont été présentés. On a donné à boire aux soldats pour les enivrer, ces deux régiments étrangers étant destinés à cette expédition contre l'Assemblée à laquelle ils se sont constamment refusés, malgré les caresses par lesquelles on voulait les séduire. Le refus du régiment de Metz, du corps royal de l'artillerie, de servir les canons dans cette occasion a évité une catastrophe qui eût laissé dans les annales de la monarchie le souvenir d'une trahison odieuse. » Archives de Dresde. — Salmour à Stutterheim, le 16 juillet 1789.

CCLII INTRODUCTION

qu'Elle ne connaît pas un seul régiment qui eût voulu s'y prêter (i). »

Pendant ce temps, l'Assemblée nationale^ qui depuis deux jours siégeait en permanence, délibérait sur les moyens à employer pour obtenir du roi le renvoi des troupes. Mais la discussion fut interrompue par le vicomte de Noailles, qui apportait des nouvelles de Paris, dont il arrivait à l'instant. Il rendit compte de ce qu'il avait vu; il dit que la bourgeoisie de Paris était sous les armes; que l'Hôtel des Invalides avait été forcé ; que la Bastille avait été enlevée d'assaut et que le Gouverneur, qui avait fait tirer sur les citoyens, avait été massacré par le peuple. L'Assemblée décida d'envoyer sur-le-champ une députation au roi pour l'informer de l'état de Paris. Louis XVI lui fit par écrit une réponse banale ; il déclarait qu'il avait donné Tordre que des officiers généraux se missent à la tête de la milice bourgeoise pour seconder le zèle des bons citoyens et que les troupes campées au Champ-de- Mars s'éloignassent tout de suite. Dans l'intervalle qui s'écoula entre le départ de la députation pour le château et son retour, deux électeurs, envoyés par le Comité permanent de l'Hôtel de Ville, vinrent faire à l'Assemblée le rapport dont ils s'étaient chargés et confirmer officiellement ce que le vicomte de Noailles avait dit. Alors l'Assemblée résolut d'envoyer au roi, sous la conduite de l'archevêque de Paris, une nouvelle députation qui partit aussitôt après que la première eût rendu compte de sa mission. A ces députés, qui venaient l'entretenir du soulèvement de sa capitale, Louis XVI ne trouva à répondre que ces paroles : « Messieurs, vous déchirez mon cœur de plus en plus par le récit que vous m 3 faites des malheurs

(i) Lettre de Gouverneur Morris à Washington du ji juillet 1789, MJmonal, t. II, p. 28. Dans son journal, à la date du 19 juillet 1789, Gouverneur Morris nota ce qu'il avait entendu dire ce jour-là au club par le duc d'Aiguillon et le baron de Menou ; c'était de ces deux députés de la noblesse qu'il tenait les détails qu'il donne dans sa lettre à "Washington. Ibidem, I, p. '261.

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